Le danger de la pensée néo-libérale

La pensée néo-libérale est le nouvel outil de la domination. Elle infiltre tous les secteurs sans même que les citoyens s'en rendent compte. La pensée néo-libérale ne fait pas ce qu'elle dit, et ne dis pas ce qu'elle fait.

Introduction avec Orwell, Marcuse et Lepage :

Depuis les années 60, une nouvelle forme de contrôle social a commencé à se mettre en place. Ce contrôle serait si subtile et invisible qu'il serait accepté et utilisé par tous les citoyens sans même qu'ils ne s'en rendent compte. Il aurait infiltré la vie quotidienne et professionnelle de chaque individu dans le but de le rendre docile à la domination, et de le conserver dans une identité de citoyen-consommateur.

Georges Orwell, dans son livre 1984 1 explique que si l'on veut changer un pays en fasciste, il suffit de changer le vocabulaire. Plus on diminue le nombre de mots / de concepts avec lesquels on peut réfléchir et raisonner, alors moins les individus pourront penser la critique de la société, du monde, du travail, de l'économie etc. Les citoyens seraient réduit à la dépendance d'un système répressif sans pouvoir émettre une réflexion négative, et donc critique contre lui.

Dans les années 70, Herbert Marcuse, sociologue Allemand mettait en garde le monde dans son livre « l'Homme Unidimensionnel » ; bientôt nous ne pourrons plus définir négativement le capitalisme. Le pouvoir a remplacé des mots à consonance négative par du positif, de ce fait on ne peut plus émettre de contradiction, (positif au sens où on ne peut plus critiquer négativement la société, l'économie de manière radicale, de penser les rapports de domination, d'exploitation...). Cette pensée serait la pensée  « opérationnelle ». Elle consiste à résoudre les problèmes qui sont devant nous, sans les inscrire dans une quelconque réflexion, pouvant penser et analyser la structure dans son ensemble. Elle permet aux politiciens d'inscrire de nouvelles politiques avec des restrictions budgétaires dans les dépenses publiques. Ces restrictions se font dans une démarche réaliste, indispensable, grâce à la culture de la dette et au chantage du déficit éternel.

Pour prendre un exemple de Lepage, dans les années 70, un éducateur ou un militant appelé un pauvre : un exploité. L'utilisation de ce terme désigne que cette personne a été victime d'un processus qu'on appelle l'exploitation. Dés lors que l'on a conscience de cet élément, on essaie d'une part d'être solidaire avec l'exploité, tout en étant nuisible pour l'exploiteur. L'exploité était donc un mot embarrassant pour le pouvoir, et ce dernier a fait comprendre qu'il fallait plutôt désigner ce public comme des défavorisés. Ce terme est positif car il ne renvoie à aucun processus de domination. Il n'y a pas de "défavoriseur" en France, il y a certes des exploiteurs mais on n'utilise plus ce mot, il n'est donc plus pensable. Dés lors qu'il n'est plus pensable, il disparaît des consciences. 2

Cette pensée néo-libérale fait porter le seul poids de culpabilité à la personne « défavorisée », dans le but qu'elle intériorise qu'elle est la seule responsable de sa situation. Il y a une victime certes, mais pas de coupable. La personne défavorisée va donc porter les deux à la fois. En agissant de cette manière, nous naturalisons la réalité sociale. En faisant porter la responsabilité à l'individu du comportement de prédation de la classe dominante. En écartant toutes notions de domination ou d'exploitation, ce terme positif de « défavorisé » empêche de penser la situation dans son ensemble, et la responsabilité du système socio-économique. Personne n'a crée ses difficultés, elles sont inhérentes à l'individu.

 

Mais comment ça marche ?

Les linguistes nous démontrent que l'on pense avec des mots. Dans mon esprit, j'ai des mots, (sans les voir au sens littérale du terme), et grâce à ces mots, je peux penser le monde. De ce fait, si le pouvoir m'enlève des mots (exploité), et il m'en donne d'autres à la place (défavorisé), je ne vais pas penser pareil la réalité sociale, malgré la similitude de la situation.2. Sans réflexion sur le langage, nous allons utiliser des mots qui nous empêchent de penser la critique de la société. Nous allons oublier des mots s'en même nous en rendre compte qui pourtant, définissent une réalité sociale (aliénation, domination sociale, lutte/conflit des classes, contrôle social, exploitation...).

Herbert Marcuse et Keith Dixon 3 ont travaillé sur ce changement de vocabulaire. Tous ces nouveaux mots ou expressions sont crées dans les Think-Thank. Ce sont des « boîtes à penser » Officiellement, ce sont des espaces de réflexion. Ils se consacrent à la défense de leur doctrines, faisant avancer leur pensée et non la pensée.

Dans les années 70, on définissait le pouvoir comme le responsable du contrôle social, aujourd'hui on parle de préservation du lien social et de partenariat. Développons ces trois termes. Le contrôle social est fait par un pouvoir placé au dessus de la société, empêchant l'émancipation des classes populaires. C'est pourquoi ce terme est négatif car il renvoie à une domination faite par l’État, la police, la gendarmerie, et même certains travailleurs sociaux. « Il faut contrôler les jeunes de banlieue pour éviter qu'ils se rebellent, les pauvres ne doivent manger les riches ». Aujourd’hui, on parle de préservation du lien social. Mais cette préservation du lien social ne serait-elle pas présente pour contenir les dégâts causé par le modèle libéral ? Lorsque des policiers détruisent des squats de sans abri et des campements d'exilé 4, est ce du contrôle social ou de la préservation du lien social ? Tout comme le partenariat, nous sommes aujourd'hui tous des partenaires. En entreprise, le patron et l'ouvrier sont devenus partenaire grâce à la mise en place du dialogue social. Mais quelle est la légitimité d'un dialogue social quand l'un des partenaires est placé au dessus dans la hiérarchie sociale et professionnelle, lui donnant le pouvoir sur l'autre ? Dans un partenariat équitable, toutes les composantes ont une égalité de décision, dés lors qu'il y a une ou des composantes qui ont plus de pouvoir, les discussions deviennent inégales. Nous ne sommes donc plus dans un partenariat, mais dans la mise en place d'un pouvoir organisateur.

 

Un danger pour le social

Le modèle néo-libéral s’attaque également au social. Pierre Bourdieu mettait déjà en garde contre la marchandisation du social, qu'il définissait comme « un programme de destruction méthodique ». Le néo-libéralisme veut imposer au travail social les valeurs de l’entreprise : le management, à l’efficience, à l’efficacité. L'idée est de favoriser les réponses rationnelles face à la complexité des problématiques. Avoir des résultats avec un minimum de moyens. Il faut gérer les tensions en les inscrivant dans la cohésion sociale. Il faut rendre acceptable et tolérable les dégâts sociaux créent par les logiques des marchés. La logique néolibérale fait prévaloir la forme et non le fond. De plus, un nouveau regard sur l'usager" fait son chemin : « la centralité du l'usager ». L’individualisation des parcours et la responsabilisation des trajectoires des personnes fait occulter toute responsabilité sociétale aux échecs. L'individualisation des projets casse toutes dimensions et dynamiques collectives, socialisatrices et émancipatrices. Nous finançons de moins en moins des projets dans une globalité. Il faut individualiser l'accompagnement avec des politiques d'insertion, en les mettant en formation ici, puis la-bas. Il n'y a plus de groupe, mais juste des acteurs responsables de leur propre situation, et donc des difficultés qu'ils ont. Il est interdit de contextualiser, d'analyser les difficultés de l'individu comme conséquence d'un système d'exploitation et de domination. On doit s'occuper de la conséquence et ne pas penser la cause. La responsabilité de la personne sur sa situation, indique clairement que la résolution de son problème dépend essentiellement de lui, effaçant une dimension de responsabilité sociétale. Je ne veux pas rentrer dans un extrémisme en disant que personne n'est jamais responsable de rien. Mais qu'il y a un fort déterminisme et une forte influence des rapports sociaux dans notre société capitaliste.

Pour terminer

Herbert Marcuse prédisait « Nous aurons d'autres critiques du capitalisme, mais elles seront inefficaces ». Forcément car on nous enlève les mots pour le critiquer. Nous sommes aujourd'hui dans un contrôle social encore plus répressif qu'il y a 40 ans, mais plus subtile ; une société de consommation aliénant l'individu5, un discours clos 6 refusant toute esprit critique radicale de la société, une culture de masse ayant infiltré le vie quotidienne jusque dans la chambre à coucher. L'une des prochaines cibles du modèle néo-libéral est la privatisation de l’Éducation Nationale. Le marché éducatif est deux fois plus rentable que le marché automobile selon l'OCDE ! Les dispositifs d'éducation tout au long de la vie, l'égalité des chances (occultation de la reproduction sociale 7), montre bien comment cette pensée veut faire tomber la démocratie et ses vertus humanistes.

Tant que l'esprit se tait dans le monde immobile de ses espoirs, tout se reflète et s’ordonne dans l’unité de sa nostalgie 8

Albert Camus

 

1 George Orwell - 1984

2 Voir Franck Lepage – Inculture 1

3 Keith Dixon - Les évangélistes du marché

4 http://www.lunion.fr/34592/article/2017-06-08/le-campement-sauvage-de-migrants-evacue-reims-croix-rouge

5 https://blogs.mediapart.fr/astier-valentin/blog/180717/notre-vie-d-alienation-33-la-societe-de-consommation

6 https://blogs.mediapart.fr/astier-valentin/blog/260717/franck-lepage-la-langue-de-bois

7 Pierre Bourdieu - La Distinction, Critique sociale du jugement

8 Albert Camus – Le mythe de Sisyphe

 

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