En Marche, une église néolibérale

Le modèle néolibéral a construit une doctrine inaltérable afin de contrer les possibilités d'une alternative à sa politique. L'alternative est forcement réactionnaire venant d'un ancien monde qui ne veut pas disparaître, ou soit elle est utopique, faite pour les doux rêveurs qui ne connaissent rien à l'art de l'économie et à la politique.

La dynamique néolibérale s'inscrit pleinement dans le dogmatisme religieux. En d'autres termes, c'est la construction d'une nouvelle foi issue de la grande religion capitaliste. Déjà que nous avons intériorisé des croyances dans l'indispensabilité des structures économiques capitalistes comme le marché du travail et la propriété lucrative des moyens de production, la tendance néolibérale a construit également des croyances avec une argumentation loufoque, qui pourtant ne tient pas debout devant la pertinence des réponses anti-libérales. Mais tout comme une religion, le but n'est pas de comprendre et de remettre en cause le bien-fondé d'une action ou d'un sentiment, mais seulement de croire et de convaincre.

Il y a 4 grands arguments :

  • La libéralisation des règles économiques

  • La déconstruction du modèle de sécurité sociale

  • La privatisation du service public

  • Une contre-révolution fiscale des riches pour le besoin de l'investissement

Cette liste n'est pas exhaustive mais elle a pour but de poser les bases fondamentales de l'argumentation néolibérale.

 

  1.  La libéralisation des règles économiques

Depuis le début des années 80, le patronat impose son désir sournois de flexibiliser de manière quantitative le marché du travail. Ce modèle organisationnel est conçu par 3 types de mesure : la première concerne la possibilité de licencier plus facilement qui permettra par ricochet de faciliter les embauche. Cette dynamique s’est confirmée dès 1986 avec la suppression de l’autorisation administrative préalable de licenciement. Puis toutes les réformes successives jusqu’aux lois Macron (2015), loi El Khomri (2016) et loi XXL (2017) continuent ce chemin construit par le patronat. Gattaz lui-même déclaré en 2014 qu’il fallait sortir de la convention 158 de l’organisation internationale du travail (OIT) qui oblige à justifier un licenciement.

La deuxième mesure consiste à faire appel massivement au travail intérimaire, aux stages et aux contrats à durée déterminée. C’est le patronat qui dès les années 80 a appuyé cette idée pour selon lui, s'ajuster au besoin du marché et faire diminuer le chômage. On connait le bilan, aujourd’hui, l’embauche majoritaire est le CDD qui a doublé entre 1982 et 2012 et le chômage structurel de masse est toujours présent. Le troisième volet concerne l’ajustement des heures de travail afin de le faire varier librement, avec notamment l’augmentation massive du temps partiel. Ce dernier a également été doublé en 30 ans. Ces changements ont pour nom également l’employabilité, c'est-à-dire l’acceptation du changement permanent. La prévisibilité laisse place à l’instabilité constante, il ne faut plus de métiers fixes avec des savoirs mais seulement des compétences transversales nous permettant de changer régulièrement d’emploi. Aujourd’hui, il faut être mobile, souple, docile, malléable, interchangeable, adaptable, flexible… en d 'autres termes, être de la pâte à modeler pour que la marché puisse lui donner la forme qui lui convient.

La flexibilisation du marché provoque immanquablement une précarisation du travail. Cette dégradation de la condition salariale fait naître de nouvelles problématiques sociales. Un nombre conséquent de personnes se retrouvent dans une rupture de lien social, l’axe professionnel influençant l’axe relationnel, les individus qui sont victimes de cette dégradation se retrouvent dans une dimension d’incertitude et de questionnement dans différents champs : « la précarité économique est devenue dénuement, la fragilité relationnelle isolement » (Castel). Le patronat dénonce le fait que les réformes sont insuffisantes, que la France n’a pas été assez loin. Or depuis les années 80, la France a fait 165 réformes sur le marché du travail afin de le soutenir mais à aucun moment un bilan n’a été effectué. 

 

  2.  La déconstruction de notre modèle de sécurité sociale

Depuis la contre-révolution néolibérale engagée dans les années 80, une nouvelle vision de la sécurité sociale s’est construite. Michel Rocard est l’un des grands piliers de cette transformation avec notamment la création de la CSG (1992) comme nouveau type de financement. Olivier Véran, député LREM a réussi faire voter un amendement en commission des affaires sociales afin d’une part de remplacer le mot « sécurité » par la « protection », un changement sémantique important rendant plus flou la conception même de la sécurité sociale. Mais le plus important est la continuité du projet Rocard avec la suppression des cotisations pour la fiscalité. En effet, le dernier projet de loi de finances de la Sécurité sociale (2017), a mis en place la fin des cotisations salariales pour l'assurance-chômage et l'assurance-maladie, elles seront remplacées par une hausse de 1,7 point de la CSG. La finalité est de contredire l’action révolutionnaire engagée par la CGT et les ministres communistes de 1946 avec la création du régime général de la sécurité sociale. Car le fruit des cotisations n’est pas seulement une question de solidarité mais également la reconnaissance d’un travail effectué, soit une valeur d’usage en dehors des marchés. En effet, la cotisation est prise directement sur la valeur ajoutée des seuls salariés, mutualisé à l’échelle nationale et redonné sous forme de salaires socialisés aux personnes selon leurs besoins : retraites, parents, soignants, chômeurs… La cotisation se fonde donc sur la création de valeur économique, prise sur la valeur ajoutée qui est directement envoyée dans des caisses prédestinées à cela. C’est un manque à gagner pour le profit et le taux de cotisation est un combat constant entre le capital et le salariat. Or la volonté néolibérale est de détruire toute cette organisation émancipatrice menaçant le profit par de la fiscalité. Pour elle, la sécurité sociale ne doit pas être le fruit du travail des salariés mais de la solidarité nationale. L’idée est donc de nationaliser cette solidarité ouvrant la voie aux intérêts privés, ce que justement la cotisation permet d’éloigner. Les néolibéraux osent prétendre que cela va sécuriser la solidarité or c’est de la poudre à perlimpinpin comme dirait Macron. L’Etat, avec la mainmise sur les dépenses est dangereux car c’est le pouvoir politique majoritaire qui va donc en décider les usages. La financement de la sécu par l’impôt est un grand gloubi-goulba où le pouvoir étatique décidera quels taux accorder à chaque dépenses, et d’autre part il pourra faire rentrer le privé avec notamment les mutuelles car le budget va encore une fois diminuer. C’est une organisation proche des anglo-saxons, soit un système à plusieurs vitesses ou les riches n’auront pas de problèmes pour se soigner, mais les pauvres…

Pour terminer, parlons rapidement de la dette. C'est sans nul doute l'argument le plus prolifique aujourd'hui. Tous les libéraux l'ont sous la langue avant même d'écouter les arguments de leurs détracteurs. La dette, arme absolue contre le social et le service public permet de réduire les budgets publics et sociaux. Cependant, cet argument repose sur une vague et comme une vague, elle repose sur du vide...C'est un argument de surface qui s'est imposé, nous empêchant de penser une alternative et surtout de penser différemment la dette. En réalité, le « problème de la dette » n'en est pas un ou en tous cas, on peut le relativiser. En effet, les néolibéraux sont horrifiés qu'elle soit à 97% du PIB et bientôt à 100 %. Or depuis quand on calcule une dette contractée sur des dizaines d’années sur une année de production ? Imaginez que votre banquier vous appelle un matin en demandant que la maison à 150 000 que vous avez achetez à crédit sur 25 ans (donc une dette) devra être payée dans l’année. Quelle absurdité, la dette est calculée selon un temps déterminé et selon une soutenabilité en fonction du revenu du ménage et du patrimoine.

Or pour la dette publique, on calcule sur une seule année de production, ce qui est grotesque. Essayons un calcul alternatif, selon le Trésor Public, les titres de dette sont en moyenne de 7 ans et 31 jours. Le PIB en 2017 était d'environ 2400 milliards environ donc en 7 ans la France produira 16 800 milliards de richesse (sans croissance). Si on ramène la dette publique qui est d'environ 2200 milliards à 7 années de richesse de la France, soit 16 800 milliards, la dette descend à environ 13 % !1 Et l’Etat peut faire courir sa dette sur des dizaines d’années car il est immortel sauf pour les marxistes et anars. De plus, la dette doit se calculer en fonction du patrimoine public car c'est ce qui garantit sa soutenabilité. Or en France, nous couvrons notre dette publique avec nos actifs publics. Puis les intérêts de la dette publique sont à environ 2,5 %, c'est 42 milliards de la dépense en 2016, et c'est réellement cela le poids de la dette. C'est pourquoi les marchés financiers nous prêtent à des taux faibles. Il ne faut donc pas que regarder le stock de dette, mais le mettre en opposition avec le patrimoine public. 

Pour terminer, on accuse également la dépense publique notamment la part des prestations sociales (701 milliards), ces dernières seraient inefficaces selon Macron. Cependant « en prenant les calculs d'Eurostat, on ne peut que se mettre devant l'évidence que les transfert sociaux dans leur globalité font de la France l'un des pays les moins pauvres de l'UE. Lorsque les libéraux stigmatisent l’inutilité des prestations sociales, avec leurs poids qui seraient trop lourd à supporter pour notre pays (701 milliards), ils oublient de mettre cela en perspective avec notre puissance économique. En effet, les prestations représentent 701 milliards, ce qui est certes colossale mais c'est un taux qui est largement supportable par notre PIB (2400 milliards). La France est le deuxième pays le plus riche en Europe et la 5ème puissance mondiale, mais c'est également une nation européenne qui a un taux de pauvreté les plus faibles après les transferts sociaux, grâce à l’intelligence et à l’efficacité de notre modèle social, n'en déplaise aux libéraux. »

 

  3. La privatisation des service publics

Selon les néolibéraux, le système privé gérerait mieux l’organisation du travail et l'ouverture à la concurrence permettrait de rentabiliser nos services, au dépend de la contre-éthique que cela produit. Et pour le détruire, Noam Chomsky explique le procédé à suivre : « En baissant son financement. Il ne fonctionnera plus. Les gens s’énerveront, ils voudront autre chose. C’est la technique de base pour privatiser un service public ».

Quand un service public n’est pas suffisamment financé, il ne peut plus fonctionner correctement. En conséquence, l’État pourra vendre des parts au privé : « Les entreprises privées fonctionnent mieux que les services publics, il faut les privatiser. » ! Depuis les années 80, les vagues de privatisation se sont enchaînées : le gouvernement Chirac 1986-1988 privatise en partie Saint-Gobain, la Conférence Grande Ecole, Havas, TF1, Suez ainsi que les banques Paribas et la Société générale. Puis en 1993-1997, les gouvernements Balladur et Juppé cèdent des actifs du Crédit local de France, la BNP, Rhône-Poulenc, Elf-Aquitaine, les assureurs UAP et AGF, la Seita, Usinor-Sacilor, Total, Renault, Bull ou Péchiney. Le gouvernement Jospin de 1997-2002 délaisse France Telecom, de Thomson-CSF, Air France ainsi que le Crédit lyonnais. La dernière grande vague est sous la présidence de Chirac 2004-2005 avec la privatisation de Safran, et des sociétés d'autoroutes, de nouvelles parts de France Télécom et lance l'ouverture du capital pour d'EDF et GDF. Avec Macron, c'est la SNCF est visée, la Française des jeux jusqu’à l'éducation nationale.

Pour convaincre la population à l'ouverture à la concurrence, la technique est toujours la même : Ouverture du secteur à la concurrence, ouverture du capital du service public, transformation en société anonyme, et désengagement progressif de l’État jusqu’à la privatisation complète. Pour France Télécom en 1990, EDF-GDF en 2004 ou encore Laposte en 2008, on nous promettait que le bien public restera public, on sait aujourd'hui que c'est faux. De plus, le passage des biens publics au privé provoque d'une part une dégradation des conditions de travail devant la violence organisationnelle de l'entreprise et de ses logiques managériales, mais également une dégradation de l'emploi devant l'instabilité professionnelle. Par exemple Orange a perdu en quinze ans plus de 84 000 fonctionnaires ou encore LaPoste, pourtant le deuxième employeur public de France a supprimé en dix ans 100 000 postes.2

Mais pour les usagers, c'est également catastrophique. Selon Cédric Liechti, secrétaire général de la CGT énergie à Paris: « Depuis 2004 et l’ouverture du marché de l’énergie à la concurrence, et le passage de GRDF en société anonyme, le prix du gaz a augmenté de 70 % pour tous les Français et de 30 % pour l’électricité. Résultat, aujourd’hui, 12 millions de personnes sont en situation de précarité énergétique ». Thierry Franchi, délégué syndical CGT chez Orange assure que : « Sur les 25 dernières années, la part de la facture des télécoms dans le budget des ménages est passée de 3 % à 6 % ». Et comment ne pas parler de l'augmentation du tarifs des péages et de la dégradation des autoroutes... Pour ce qui est de l'ouverture à la concurrence de la SNCF, prenons l'exemple de l’Angleterre, pour certains trajets, entre 1995 et 2015, le prix d’un billet de train a augmenté en moyenne de 117%3

Pour terminer, la destruction méthodique du service public a pour but de briser les conquêtes salariales gagnées notamment en 1946 avec la loi Thorez sur la fonction publique. La fonction publique, c'est un salaire à vie reconnu à la qualification personnelle avec une retraite calculée selon un salaire de référence. C'est totalement émancipateur, le travail n'est pas l'emploi, en d'autres termes, il appartient au salarié qui décide lui-même d'augmenter sa qualification ou non. La fonction publique et le travail avec statut, c'est la protection face à l'employabilité du privé. D'ailleurs il n'y a pas de chômage dans la fonction publique, c'est pourquoi les néolibéraux veulent en construire un, avec des contrats sur 5 ans pour casser le salaire à vie et calculer la retraite sur les 25 dernières années, afin de briser le salaire de référence et le taux de remplacement, autre modèle subversif pour calculer une pension de retraite.

 

   4. La contre-révolution fiscale

Cette pensée est connue, c'est la théorie du ruissellement. Il faut faire confiance aux rapaces qui portent souvent le nom d’actionnaire ou de patronat pour investir et créer du travail, mais pour cela il faut diminuer massivement les impôts sur la richesse, paradoxalement pas pour les classes moyennes et populaires. Cet argument est souvent suivi du « Si on taxe trop la richesse, les personnes de qualité vont partir à l'étranger ». Or ces arguments ne sont pas convaincants comme je l'explique dans mon billet '' Sir Macron, prophète de la précarité, les aides sociales sont efficaces'' : « Dans un premier temps, le solde annuel des riches quittant la France est de 500 personnes, pour une perte annuel de 170 millions d'euros (ministère de finances). De plus, en 2022, la France serait le pays Européen dans lequel il y aura le plus de millionnaires et le 4ème du monde. Pour terminer, la France est le deuxième pays de l'UE où les riches vivent le mieux (les inégalités). Donc pour l'argument « On perd 170 millions par an, car 500 millionnaires quittent la France », on crée une réforme de modification de l'ISF qui nous coûtera 5 milliards ? Quelle contraction ! Mais les libéraux nous disent que grâce à ces réformes, les riches vont reprendre confiance dans la Nation et qu'ils vont investir ! Bien sur que non, les dominants vont surtout racheter d'autres actions sur le marché secondaire pour les faire monter et donc s'enrichir en conséquence. Les personnes qui payent l'ISF ont en moyenne 57 ans, ils sont proches de la retraite. D'un point de vue identitaire, ce ne sont pas des gérants de start-up qui prennent des gros risques, et le rapport d'Oxfam cité plus haut le montre. Prenons l'exemple du CICE/baisse des cotisations qui nous coûte 20 milliards cette année, le résultat est sans appel. Cela n'a pas favorisé l'investissement au contraire, cela a fait augmenter les dividendes (France stratégie). Donc la stratégie du gouvernement n'est qu'une lutte de classe avec la finalité d'enrichir la classe dominante qui l'a mis au pouvoir. Les aides pour les riches seraient positives (alors que l'on sait que c'est faux !), mais les aides pour les pauvres seraient négatives (alors que l'on sait quelles sont efficaces dans la réduction des inégalités !). C'est le monde à l'envers ». 

D'ailleurs comme le montre la fondation France Générosités, la modification de l'ISF4 a fait chuter de 50% en moyenne les dons pour l'ensemble des associations ou fondations, soit une diminution entre 130 et 150 millions d'euros. Un don permettait de le déduire aux impôts mais maintenant que l'ISF est supprimé, à quoi bon donner aux associations. Pour les riches, la solidarité doit être rentable... c'est une question d'éthique !

 

En fin de compte, l’Eglise néolibérale a construit un contre-argumentaire pré-conçu afin de lutter contre toute alternative. Pourtant c’est ce même système avec ses arguments qui a fait imploser l’économie en 2008. Et depuis les années 80, on attend toujours que le ruissellement ruisselle...

 

 

1 http://www.jean-luc-melenchon.fr/2011/08/19/la-dette-est-un-pretexte/

2 https://www.humanite.fr/liberalisations-les-grands-mensonges-de-louverture-la-concurrence-654742

3 https://www.francetvinfo.fr/monde/royaume-uni/greves-retards-prix-prohibitifs-pourquoi-certains-britanniques-veulent-renationaliser-leurs-chemins-de-fer_1970117.html

4 https://mobile.francetvinfo.fr/economie/impots/impots/la-reforme-de-l-isf-fait-chuter-les-dons-d-au-moins-50-selon-france-generosites_2820553.html

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