Taslima Nasreen : « Les dessinateurs de Charlie Hebdo et moi »

Il y a quelques années, on m’a proposé de visiter les locaux de Charlie Hebdo à Paris. J’ai été bouleversée par le travail de ces brillants et talentueux dessinateurs de presse. Leur combat pour la liberté d’expression au risque de leur vie est proche de mes propres luttes.

 

Taslima Nasreen

 

Il y a quelques années, on m’a proposé de visiter les locaux de Charlie Hebdo à Paris. J’ai été bouleversée par le travail de ces brillants et talentueux dessinateurs de presse. Leur combat pour la liberté d’expression au risque de leur vie est proche de mes propres luttes.

Des fatwas pesaient sur eux et des menaces de mort à la pelle, mais ils n’étaient pas pour autant découragés. Ils subissaient des pressions et des tentatives d’intimidation pour les détourner de se livrer à des satires de Mahomet, mais ils continuaient toujours. Ils savaient qu’en réalisant des caricatures de lui, ils pouvaient être assassinés, mais ça ne les dissuadait pas de produire encore leurs parodies dessinées. Leurs bureaux avaient été incendiés, leurs noms figuraient sur les listes des personnalités les plus recherchées par Al-Qaida, et ils ne voulaient toujours pas se cacher. Naturellement, je me suis sentie solidaire de leur condition. Fatwas, condamnations, exil : rien n’a pu me réduire au silence. Ces dessinateurs étaient tous de merveilleux êtres humains ; ils étaient experts dans l’art de la satire et ils chérissaient l’humour. Leur philosophie était similaire à la mienne : ils rejetaient absolument le fondamentalisme religieux, la violence et la terreur. Ils s’étaient inquiétés des garanties de ma sécurité, mais étant donné qu’ils résidaient dans une des démocraties les plus protégées du monde, il ne leur semblait pas nécessaire de se soucier d’eux-mêmes. J’ai malheureusement appris par la suite que des terroristes s’étaient précisément introduits dans ces lieux et les avaient abattus ; aucun pays n’est aujourd’hui absolument sûr et préservé.

 

Charlie Hebdo continuera de paraître. S’il devait s’arrêter ou si les artistes devaient s’autocensurer, cela signifierait la victoire pour les terroristes. Je suis heureuse d’apprendre qu’aux dernières nouvelles, en signe de protestation au massacre, l’impression d’un million d’exemplaires a été décidée [1]. La publication ininterrompue de Charlie Hebdo constitue un triomphe pour la liberté d’expression. Il ne faut pas beaucoup de talent pour devenir un terroriste, se servir d’une arme automatique et tuer des innocents, mais on ne peut s’instaurer journaliste ou dessinateur de presse sans talent. Le meurtre de tant de gens doués par un gang réduit de déments dans l’idée de satisfaire leur dieu et leur prophète et avec l’espoir d’entrer au paradis est une offense à la décence humaine. C’est ainsi que de jeunes femmes et de jeunes hommes crédules sont endoctrinés partout dans le monde avec la conviction d’être de pieux musulmans !

 

J’ai été sidérée d’apprendre que les dessinateurs et journalistes de Charlie Hebdo avaient été exécutés. J’ai le sentiment qu’un jour pourrait venir où mon destin se trouvera entre les mains de fanatiques islamistes. Peut-être en faisant irruption parmi mes pensées pour me massacrer, lorsque je serai penchée sur l’écriture d’un roman ou d’un recueil de poésies, ou en profitant de mon inattention pour vider leur chargeur dans ma tête en criant « Allahou Akbar ! ». S’ils peuvent se permettre un tel acte dans une ville comme Paris, malgré la présence armée de gardes de sécurité, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne fassent pas une tentative là où je me trouve. Quoi qu’il en soit, on ne m’imposera pas de tenir le silence, de la même manière qu’on ne l’imposera pas à Charlie Hebdo. 

 

Les intellectuels de l’Occident se sont toujours prononcés en faveur des musulmans, indépendamment de la terreur perpétrée par des musulmans. Ils entendent probablement maintenir ainsi leur tradition libérale, ou peut-être leur sympathie va-t-elle spontanément vers ces musulmans colonisés par l’Europe, minoritaires à l’intérieur de ses frontières, ou vers ceux persécutés de l’Afghanistan, de l’Irak ou de la Palestine. Mais les intellectuels au travail à Charlie Hebdo, eux, ne ménageaient personne. Aucun politicien, aucun leader religieux de quelque bord que ce soit n’échappait à leurs sarcasmes. Ils rendaient risibles indifféremment le christianisme, le judaïsme ou l’islam, et ils ne se privaient pas de brocarder aussi de temps en temps le prophète Mahomet. Ils en firent de sagaces observations artistiques. Certains leur ont reproché d’être provocateurs, mais c’était leur droit d’être provocateurs, et personne n’aurait dû s’autoriser de les tuer pour motif de provocation.

 

La majorité voudrait à présent faire cause commune avec Charlie Hebdo. Ils voudraient critiquer les terroristes et affirmer que leur version de l’islam n’est pas conforme à l’esprit religieux, que l’islam véritable ne justifie en rien le meurtre des non-croyants. Ceci est toutefois complètement inexact. De nombreux versets des sourates du Coran, telles que Al-Baqarah, An-Nisa’, Al-Anfal et Al-Tawbah, parlent de supprimer ceux qui n’ont pas la foi en l’islam. Il existe des commandements recommandant aux musulmans de tuer des non-musulmans. Beaucoup de passages de hadiths relatent les cas où il a été ordonné aux musulmans d’assassiner les infidèles ; le Prophète lui-même a mené plusieurs guerres, et contraint les membres de tribus arabes à se convertir à l’islam. Avec ses soldats, il est dit qu’ils tuèrent huit cent juifs de la tribu Banu Qurayza, et s’approprièrent leur terre et leurs biens. Ils distribuèrent les femmes comme butins de guerre aux musulmans vainqueurs afin qu’ils en usent comme objets sexuels ou comme esclaves. L’islam est issu de tels indicibles actes d’épouvante. Sans s’appuyer sur la terreur, l’islam n’aurait jamais dépassé les frontières de Médine. Son influence s’est propagée à travers le monde en exploitant la peur, la terreur, la force, la tyrannie, la brutalité, le meurtre, la torture et l’effusion de sang. Il n’y a rien d’étonnant à ce que les successeurs de Mahomet suivent ses traces et répandent l’effroi dans le monde. À la différence des autres ordres religieux, l’islam est complètement imperméable aux réformes ; il a été exempt de tout examen critique auquel les autres confessions ont dû se prêter pour se moderniser. Il est resté aussi primitif qu’il l’était il y a 1400 ans. Les dévots de Mahomet croient en un islam de la vérité révélée, et dans cette obsession veulent établir un califat de quintessence islamique pour régner sur le monde entier, qui ne serait habité que par d’authentiques musulmans et personne d’autre. Pour quiconque s’aviserait de refuser de croire ou de se moquer de l’islam, ils se réservent le droit de le faire disparaître, exactement comme le firent les disciples du Prophète au septième siècle. Les groupes terroristes tels que Al-Qaida, État islamique, Boko Haram, Al-Shabaab projettent d’étendre la guerre sainte au monde entier. Chacun d’entre eux a la même idéologie : Allah est le seul et unique dieu ; la voie empruntée par Mahomet est le chemin de l’islam. Ils ne croient pas plus au pluralisme qu’aux principes démocratiques, et s’en remettent au contraire à la version théocratique, monolithique de leur système de croyance médiéval.

 

Le fondamentalisme islamique n’est pas négligeable ; si on veut aborder le problème, il faut en venir aux racines. Prêcher la liberté d’expression ne suffit pas. On doit déterminer quel mantra pousse les terroristes à passer à l’acte et prendre les armes. Leur livre saint empeste la violence ; le Coran devrait être traité comme un document historique plutôt qu’un modèle existentiel complet ou de prescriptions légales. Il est important de stopper l’endoctrinement des enfants par l’obscurantisme religieux dans les madrasas et les mosquées. Nous devrions leur enseigner à acquérir un esprit logique et rationnel et à s’approprier le point de vue scientifique qui les rendra apte à distinguer le vrai du faux, le fait réel du fantasme.

 

Je crois  fermement qu’aussi longtemps que l’islam demeurera inchangé et hors d’atteinte des réformes, il n’y aura pas de bornes à la terreur.

 

Taslima Nasreen 

 

 

 

[1] Cette évaluation correspond à la date où a été publié ce texte pour la première fois, sur le blog de Taslima Nasreen, c’est-à-dire le 23 janvier 2015. Le nombre s’est ensuite porté à sept millions d’exemplaires.

 

 

 





Lajja de Taslima Nasreen Lajja de Taslima Nasreen
Taslima Nasreen est née en 1962 à Mymensingh, au Pakistan-Oriental (l’actuel Bangladesh). Elle prend très tôt conscience de la violence faite aux femmes et aux minorités, de leurs souffrances et de leurs humiliations. Ses premiers recueils de poésie lui valent d’être remarquée par des rédacteurs en chef de journaux et de magazines qui lui confient la tenue de chroniques régulières. En 1993, paraît son quatrième roman, Lajja (La Honte), décrivant l’enlisement de l’État du Bangladesh, nouvellement formé, dans le communautarisme religieux et le radicalisme musulman, obligeant un père et son fils, communistes et athées, à se réfugier à l’étranger. Comme le seront plusieurs autres à sa suite, le livre est interdit par le gouvernement. Elle fait l’objet d’agressions physiques et une première fatwa réclamant « le meurtre de l’impie » est lancée contre elle par le Conseil des Soldats de l’Islam. Poursuivie pour atteinte au sentiment religieux, elle doit se cacher et finit par quitter son pays, après que d’importantes manifestations publiques et deux fatwas supplémentaires aient réclamé son exécution. Elle vit clandestinement en Europe (Suède, Allemagne, France) et aux États-Unis, puis tente de s’établir en Inde, dans l’État du Bengale-Occidental. Mais il lui faut s’enfuir à nouveau au bout de trois ans, sous la pression des intégristes et sur l’insistance des autorités. Des procès en diffamation et une condamnation à un an de prison par contumace sont prononcés, puis deux fatwas contre rançon, successivement en 2005 et en 2007, la seconde exigeant sa décapitation. Elle est parvenue, depuis, à retourner vivre en Inde, sous visas de résidence temporaire.

 

Taslima Nasreen a écrit à ce jour trente-sept livres, traduits en trente langues, comprenant des poésies, des essais, des romans et son autobiographie en quatre volumes. Douze sont parus en édition française. Elle a obtenu le soutien de nombreux écrivains et intellectuels, et reçu plusieurs récompenses, parmi lesquelles le prix de littérature Ananda (Inde), le prix Kurt Tuckholsky du PEN Club (Suède), le prix Sakharov pour la liberté de pensée (Parlement européen), le prix des Droits de l’homme (Commission nationale consultative des droits de l’homme, France), le prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes (France), le prix de l’Unesco pour la promotion de la tolérance et de la non-violence, le titre de docteur honoris causa de l’Université de Gand en Belgique, et de l’American University à Paris. Elle milite actuellement pour la disparition du délit de blasphème dans le monde.

 

Pour Taslima Nasreen, il n’y a pas de conflit entre l’Occident et l’islam, mais entre la laïcité et le fondamentalisme : « Il s’agit d’un conflit entre le futur et le passé, entre l’innovation et la tradition, entre ceux qui tiennent à la liberté et ceux qui n’en ont que faire ». Aussi, il est capital, selon elle, de promouvoir une éducation séculière, particulièrement dans les pays islamiques où les écoles religieuses initient au fondamentalisme : « La religion est destinée aux hommes, aux machos, aux ignorants. C’est de la haine, et la haine entraîne la haine. »

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.