Djemila Benhabib : « Féminisme et laïcité à l’épreuve de l’islam politique »

Dans cette conférence, Djemila Benhabib expose sa conception d’une étroite connexion de la lutte pour la liberté des femmes avec celle pour une laïcité universelle et citoyenne. L’intimidation par les représailles judiciaires et le terrorisme djihadiste sont en effet, dit-elle, les deux faces du même projet islamiste d’imposer à terme la prévalence religieuse à l’ensemble de la communauté.

 

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Cette conférence a été donnée à l’invitation du CRÉAL 76 à Rouen, le 15 février 2017.

Merci de m’avoir invitée, merci d’être venu en un certain nombre pour que nous puissions nous rencontrer, pour avoir du plaisir ensemble parce que lorsqu’on débat de choses qui nous passionnent, forcément on a du plaisir, c’est ce que je nous souhaite pour cette soirée.

En fait, j’ai connu le CRÉAL [1] il y a très peu de temps, lorsque j’étais au cœur d’un souci : j’étais poursuivie par une école musulmane de Montréal en justice. Donc, il y a eu un procès, on m’a traînée devant les tribunaux pour diffamation parce que j’avais donné une interview à une radio dans laquelle je dénonçais les méthodes pédagogiques de cette école. J’avais deux choix : faire face — c’est-à-dire résister —, ou me lamenter sur mon sort. Évidemment, j’ai choisi de résister. Parce que pour moi, de toute façon, la deuxième option n’existait pas. Et la beauté de la chose, c’est que lorsqu’on décide de faire face on rencontre des gens, de grandes âmes, prêtes à nous aider. Le CRÉAL a parlé de mon cas, alors que je ne le connaissais même pas. J’ai découvert comme ça qu’il y avait une association à Rouen qui me soutenait, alors j’ai dit : « C’est chouette ! Il faut que je connaisse ces gens-là !... Ils me soutiennent ! ». Ça s’est fait d’une façon naturelle parce que la beauté de la chose, lorsqu’on est laïque, lorsqu’on est féministe, c’est qu’on appartient à une grande famille… une grande famille d’humanistes, sans frontières. Il n’y a pas de frontières : seuls comptent les principes, seules comptent les idées. Et là, en fait, on reçoit de l’aide d’un peu partout. Voilà pour la petite histoire de ma rencontre avec le CRÉAL.

J’ai rencontré aussi une personnalité de votre ville en échangeant sur les réseaux sociaux : Henda Ayari [2]. J’ai été tout de suite impressionnée par sa force, par sa combativité et j’ai vraiment eu envie de la connaître. Aujourd’hui, c’est notre première rencontre, je remercie le CRÉAL de l’avoir organisée pour que nous puissions travailler, certainement, ensemble. Voilà pour les belles rencontres que j’ai faites. Je remercie également mon ami Hakim, présent ce soir, que je connais depuis de nombreuses années, qui milite lui aussi en faveur de la laïcité.

 

Ce soir, nous allons évoquer deux thématiques, le féminisme et la laïcité, qui se sont imposées dans ma vie : en fait, je n’ai découvert ni l’un, ni l’autre en tournant les pages d’un livre… Au départ, je n’avais pas de connaissances livresques par rapport à ces deux questions. Je suis devenue féministe très tôt, très jeune… J’habitais en Algérie — je vivais dans une famille ouverte, cultivée, mon père est physicien, ma mère est mathématicienne —, les échanges, les débats, la culture, les rencontres étaient possibles à la maison. Cela m’a permis de cultiver un esprit libre, indépendant, critique, et donc je posais des questions. Je me suis rendu compte très tôt que la vie des femmes qui m’entouraient était différente de celle des hommes — parce que femmes. Et j’ai tout de suite eu envie de comprendre pourquoi… Comment il se fait que la moitié de l’humanité puisse être à ce point assujettie, bornée par les tâches domestiques, avec des marmots de toute part, faisant les lits, les besognes ménagères et ainsi de suite. Eh bien, ça m’a pris du temps pour comprendre pourquoi les femmes étaient coincées dans leur condition de femmes.

Il n’y a là rien de nouveau, j’appartenais à une société patriarcale : j’habitais dans un pays, l’Algérie, qui certes nous promettait le meilleur, qui certes a connu des expériences de modernisation très intéressantes, notamment s’agissant des femmes, mais pour autant, il y avait des blocages. Pour autant, il y avait des crispations quant au corps, quant à la sexualité, quant à la liberté. Et ça, je l’ai tout de suite senti… J’avais envie de changer les choses, j’avais envie de grandir très vite. J’avais envie d’appuyer, comme ça, sur un bouton pour faire accélérer… pour que ça change… Mais j’ai dû quand même patienter.

Mon autre découverte, c’était à travers l’école. Je fréquentais l’école publique algérienne — de toute façon, à cette époque-là, il n’y avait que l’école publique — et j’ai découvert que Dieu existait, des histoires comme ça, en fait, les fables… Mais ce n’étaient pas n’importe quelles fables ! C’étaient des fables qu’il fallait vraiment prendre au sérieux. Et puis, moi, je ne comprenais pas, mais pas du tout, pourquoi il fallait les prendre au sérieux. Je n’avais pas la bonne attitude, évidemment, face au religieux… Et on nous imposait, je me souviens, des récitations coraniques. Ces récitations coraniques, on ne les comprenait pas dans leur intégralité, pour autant on pouvait décrypter des mots, et les mots étaient, bon… hyperviolents. Le monde était vu comme une entité binaire, avec les bons/les mauvais, les croyants/les mécréants ; les mécréants devaient forcément périr en enfer et ainsi de suite… Mais, en fait, je m’apercevais que les mécréants, c’étaient quand même mes parents. Et mes parents, c’étaient des gens bien, quoi ! C’étaient pas des gens dangereux, voilà… c’étaient pas des criminels, ni des assassins. Je ne voyais pas pourquoi on devait proférer ce type de récitations coraniques. Et par la suite j’ai contesté… enfin, contesté, c’est trop dire, je refusais de répéter les récitations. Un jour, l’enseignante appelle mon père pour lui dire que j’étais irrespectueuse et que j’étais certainement atteinte d’une grave déficience intellectuelle. Bon… cela m’a permis de prendre conscience que cette affaire-là : les récitations, était suffisamment sérieuse pour que je développe une forme de schizophrénie, c’est-à-dire que je fasse exactement ce que l’on attendait de moi… Et c’est ce que font tous les enfants, dans les pays musulmans, de toute façon. On se soumet. Et en se soumettant de la sorte, on éteint, en fait, une partie de son enfance. On nous la vole, cette enfance-là. Parce qu’on nous violente. Parce qu’on ne nous permet pas de nous interroger sur ce que doit être la vie, tout simplement : comment l’homme peut contribuer à l’améliorer, comment on peut vivre ensemble au-delà de nos croyances et de nos incroyances…

Bref, il y avait deux sphères qui m’intéressaient : la sphère familiale — la condition des femmes — et l’éducation — la sphère éducative. Eh bien, manque de pot, ces deux sphères-là étaient totalement investies par les islamistes. Comment ?

 

C’est très simple. La sphère éducative a été pratiquement cédée par le gouvernement algérien à des courants hyper-conservateurs islamistes de façon à pouvoir islamiser la société dans son ensemble, en enrégimentant les enfants dès les premières années de leur vie. Lorsqu’en 1990 la violence a éclaté en Algérie, la plupart des personnes qui ont été assassinées l’ont été par des jeunes. De 18, 20, 25 ans… Certains même étaient mes camarades d’école. Je me suis dès lors interrogée sur l’utilisation de la violence : pourquoi et comment une personne peut en venir à assassiner une autre personne. L’autre sphère investie par les islamistes était la sphère familiale. Et ce, dès 1984 : cette année-là, l’Algérie adopte un Code de la famille. Un code que les Algériennes ont rebaptisé « le Code de l’infamie » puisqu’il instaurait une inégalité de fait entre l’homme et la femme légalement unis, c’est-à-dire entre l’époux et l’épouse : il permettait à l’homme de répudier sa femme, d’être polygame, il l’encourageait à la corriger… D’ailleurs, on a eu tout un débat à l’Assemblée populaire nationale algérienne sur la question de la nature de la punition à infliger à sa femme. Ça a passionné nos députés : Fallait-il lui fracasser la tête ? Fallait-il prendre une chaussure, un bâton ?... Voilà de quoi discouraient les députés de cette assemblée nationale. En fait, ce qu’en 1984 les démocrates n’ont pas mesuré, c’est que la société était déjà travaillée au corps par les islamistes. Par un courant politique présent, fort, qui avait l’ambition de prendre le pouvoir — mais en douce. C’est en réalité tout ce travail qui a porté ses fruits.

 

Et en 1990, le fruit était suffisamment mûr : l’islam politique était devenu suffisamment mature, influent et il s’était structuré dans un parti politique qui s’appelait le Front islamique du salut. Quelques années auparavant, en 1988, nous avions connu une ouverture démocratique. Il y avait eu ces événements auxquels avaient participé beaucoup de jeunes : une jeunesse insatisfaite et des couches populaires inquiètes de la dégradation de leurs conditions de vie. La solidité de notre tissu social commençait à s’affaiblir et notre pays commençait à se fragmenter. Alors les islamistes ont occupé le terrain.

À partir de 1989, nous sommes passés du parti unique au multipartisme, et à la lumière de ce passage, nous avons apprécié — évidemment brièvement — le « privilège » d’ouvrir le journal librement. C’est-à-dire qu’avant, il y avait une télévision unique, une radio unique, un journal unique : bref, c’était l’unique. Et quand il y avait des problèmes sérieux dans le pays, quand ça se corsait, on nous mettait un documentaire animalier. Des fois, c’étaient des hippopotames, d’autres fois c’étaient des serpents… et puis, nous, on essayait de décrypter ce qu’on voulait nous transmettre par là comme message. Ce passage du parti unique au multipartisme a été, dans notre vie, extrêmement important et nous avons été très enthousiastes.  Nous avons même pensé que nous atteindrions le paradis rapidement parce que, c’est connu de tous, la démocratie, c’est le paradis et tout ce qui nous manquait en Algérie, c’était la démocratie. Et là, soudainement, nous venions d’y goûter… On s’est dit : « Banco ! ». De la même façon que les Tunisiens ou les Égyptiens, en 2011, ont pu croire que la démocratie serait possible rapidement et facilement. Or, pour en revenir à 1989, le seul parti politique en Algérie avec une base solide, c’était le Front islamique du salut. Bien entendu, il y avait d’autres partis : des partis de gauche, les partis conservateurs classiques, le FLN et tout ça. Ils étaient fondus dans le décor, seul le FIS, avec des assises sérieuses et une rhétorique essentiellement construite autour du rejet du système, séduisait les masses. Donc, nous nous sommes retrouvés très vite coincés avec un parti politique qui voulait faire basculer l’Algérie dans un régime théocratique. Il s’agissait d’une remise en cause totale du régime républicain, on nous promettait une théocratie à l’iranienne.

En réalité, il faut noter que le Front islamique du salut était soutenu et aidé par différents États, dont l’Arabie saoudite bien entendu, mais pas seulement, et a pu bénéficier de mille et une contributions. Il agissait aussi sur un mode binaire. Il acceptait, en quelque sorte, la démocratie, mais il s’organisait en constituant des groupes paramilitaires. Donc, il utilisait la violence. Et l’Algérie a sombré dans la violence. Il n’était nullement question, alors, de liberté de conscience, il n’était nullement question des droits des femmes. Bien au contraire, il était question de nous faire reculer tous ensemble au VIIe siècle. Il n’y avait plus de démocratie. Et vous ne pouvez pas vous imaginer la rapidité avec laquelle ces événements s’enchaînent. Et à quel point on peut basculer, d’un coup, d’un régime à l’autre… Pendant ces quelques années, on se réveillait chaque jour en se disant : « Mais qu’est-ce qui va arriver ? », tellement notre vie politique était d’une grande précarité. Bien sûr, ceux qui étaient ciblés en première ligne, c’étaient les agents de l’État : les policiers, les gendarmes, les militaires, les fonctionnaires ; les élites : des journalistes… ; mais une catégorie en particulier était menacée dans sa chair et dans son corps, c’étaient les femmes. L’islam politique a compris que pour faire régner son ordre, il fallait soumettre les femmes. Et le degré de confrontation était extrême, car il nous visait, nous, parce que nous étions femmes. Et c’est pour ça qu’en 1994 le GIA, le Groupe islamique armé, a imposé le port du voile islamique aux femmes algériennes. C’est peut-être pour cette raison que j’ai une aversion profonde pour tous ces étendards. Parce qu’ils représentent une idéologie particulière qui est celle du totalitarisme de l’islam politique. Il ne peut pas y avoir d’égalité, il ne peut pas y avoir de reconnaissance des femmes sous de tels régimes, c’est impossible. C’est une question de vie ou de mort.

 

Nous avons compris à ce moment-là l’importance, également, de la séparation des pouvoirs politique et religieux. Tous les jours de cette période, on se demandait, en effet : « Mais comment se fait-il que nous en soyons là ? Comment se fait-il que notre pays soit, aujourd’hui, aussi vulnérable et qu’il ait pu sombrer dans la violence ? Quelle a été l’erreur de départ ? Qu’est-ce que nous n’avons pas vu, qu’il aurait fallu prendre au sérieux et que nous n’avons pas su faire ? ». Eh bien, rétrospectivement, je constate que la construction de l’État algérien était caractérisée par une forme d’hybridité, c’est-à-dire qu’il avait avancé d’un pas dans la modernité et d’un pas dans l’islamisme. Et ça, en réalité, ça ne peut pas marcher. Ça ne marche pas du tout… ou alors il faudrait que la moitié islamiste puisse être avalée par l’autre moitié, mais en général c’est le contraire qui se produit. C’est véritablement le projet de la modernité qui a été éclipsé par cette menace islamiste ! Et c’est alors que nous avons vraiment ressenti l’importance de cette séparation des pouvoirs politique et religieux, que nous avons mesuré à quel point la laïcité était garante, d’abord, de l’unité du pays. Parce que le pays était au bord de l’éclatement, au bord de la fragmentation. Regardez ce qui se passe en Irak, par exemple entre les différentes fractions, ou ce qui se passe en Syrie : les guerres interreligieuses, intercommunautaires, interethniques. Et nous avons compris la nécessité d’aller sur le terrain de la laïcité pour clarifier les choses, autrement dit obtenir une séparation claire, stricte… et une séparation qui se traduise en des termes constitutionnels.

Malheureusement, dans la constitution algérienne, comme dans l’ensemble des constitutions du monde musulman, il y a cette ambiguïté de la référence à l’islam. La référence à l’islam, ça peut aussi marcher, mais ça a toujours des limites. On l’a vu en Tunisie, où Bourguiba avait conservé une simple référence et s’était efforcé de donner à l’islam un visage progressiste, moderne. On a vu de quelle façon il a géré cette question du statut personnel [3], il est allé très loin dans les réformes, dans le rejet du dogme, etc. Mais ça a ses limites, parce que les seuls mouvements organisés dans ces sociétés, ce sont les courants islamistes.

Je ne voudrais pas donner l’impression, à travers mon exposé, qu’il n’y a que les mouvements islamistes, ce serait une lecture totalement erronée de ma part. La différence existante entre les courants islamistes et les autres, c’est-à-dire les courants démocrates, les courants laïques, féministes, modernistes, c’est la capacité d’organisation. C’est ça qui est hyper-important. Il ne faut pas oublier que la militance des démocrates se fait dans des pays qui sont, dans la plupart des cas, des pays autoritaires. On sait très bien qu’une telle militance peut mener à la prison, et donc on ne se bat pas avec les islamistes sur un pied d’égalité. Les islamistes, eux, ont tout un réseau de mosquées pour quadriller la société, pour peser sur elle en plus de leur pénétration des deux sphères que je vous ai indiquées. Et ce schéma, je ne vous l’ai pas présenté pour le plaisir de parler de l’Algérie, mais parce qu’on peut l’élargir à l’ensemble des pays musulmans : c’est cette faculté de paralyser les deux sphères — celle de la condition des femmes et celle du système éducatif — et évidemment le réseau des mosquées pour travailler la société au corps…

Voilà de quelle façon mon combat féministe s’est, à un moment donné, mêlé à mon combat laïque. L’un a rejoint l’autre, et je suis devenue une militante féministe laïque. Avec probablement un avantage particulier, celui d’avoir compris, reconnu, que des gens d’un grand courage avaient pu porter ces idéaux-là. Dans les années 1990, même si nous vivions en Algérie des moments extrêmement difficiles, je n’ai jamais autant cru en la vie. Je n’ai jamais autant aimé la vie, parce qu’en me réveillant le matin, je me disais : « C’est un privilège de pouvoir vivre et c’est un privilège de pouvoir continuer le combat de ceux qui sont partis. » Nous avons perdu beaucoup de démocrates, en Algérie. Nous avons perdu beaucoup de journalistes. Et on peut l’étendre à d’autres pays, nous en avons beaucoup perdu en Iran, dix années auparavant…

 

Et là, je vais peut-être élargir mon propos… Hier, c’était le 14 février… je sais, je sais, vous pensez tous à la Saint-Valentin [rires dans la salle]… Bon, c’est pas mon créneau, vous m’excuserez… Le 14 février de l’année 1989, Salman Rushdie a été condamné à mort par Khomeiny. Et une vraie galère a commencé. Évidemment, dix ans auparavant la galère concernait le peuple iranien, et on n’a pas su décrypter ce qui s’était produit en Iran. On a eu tout faux. On n’a pas compris que cette onde de choc, cette vague, allait se transposer. Que dix années plus tard, elle allait toucher l’Algérie, et dix années plus tard encore d’autres pays. En fait, on n’a pas compris que l’islam politique, finalement, c’est une onde totalement destructrice, et qui se propage d’un pays à l’autre. À cet instant, les Occidentaux pensaient que la menace allait rester confinée quelque part : en Iran, en Algérie… Que cette histoire, au fond, ce n’était qu’une histoire de musulmans. Eh bien non ! Cette histoire, c’est une histoire de pouvoir ! L’islam politique, c’est du pouvoir… l’islam politique veut prendre le pouvoir. Il ne reconnaît pas les nations, il ne reconnaît pas les peuples, pas les nationalités, pas les frontières.  L’islam politique ne reconnaît que les croyants… que la grande Oumma et son ambition première, c’est de régir le monde, tout simplement. Alors, ça peut paraître terrifiant, évidemment ça l’est. C’est un projet terrifiant : lorsqu’on voit de quelle manière des pays comme l’Iran, l’Algérie, l’Égypte, la Tunisie sont marqués, aujourd’hui, par la montée de l’islam politique, il y a de quoi être effrayé ! Mais ma préoccupation, en cet instant, n’est pas de vous faire peur, c’est de partager avec vous un constat, un diagnostic. Et surtout que nous nous demandions : « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » parce que, moi, j’estime qu’il n’y a  aucune fatalité. Que l’islam politique, ce n’est une fatalité nulle part et surtout pas dans les pays musulmans. Mais pour voir émerger les démocrates, voir émerger les laïques, les féministes, faut-il encore qu’on leur donne la parole ! Faut-il encore qu’ils puissent s’exprimer ! Faut-il encore que leurs idées circulent ! Il est là, l’enjeu, aujourd’hui ! C’est un enjeu de visibilité de ces démocrates-là, qu’on n’entend pratiquement jamais, qu’on ne voit pratiquement jamais, qu’on ne reconnaît pratiquement jamais. Eh bien, moi, je dis qu’aujourd’hui, vu la montée de l’islam politique en Europe et partout dans le monde, vu la montée des extrêmes droites qui font peur aussi, nous n’avons plus d’autre choix que de travailler ensemble. C’est en s’appuyant sur les démocrates dans les pays musulmans, sur ceux qui sont ici et qui ont une expérience absolument extraordinaire à communiquer qu’on pourra s’en sortir. Parce que ces gens-là connaissent de l’intérieur les mécanismes, les dynamiques, les stratégies, ce sont nos premiers alliés. La solution, elle est quelque part entre leurs mains. Si aujourd’hui nous n’avons pas compris que c’est en leur faisant le plus de place, en leur donnant le plus de visibilité qu’on va y arriver, je pense qu’on ne pourra pas le faire ! Très sincèrement… Lorsqu’un démocrate iranien dit son expérience, il sait de quoi il parle ! Il a la légitimité pour le faire, et c’est la même chose pour un démocrate algérien, tunisien, égyptien et que sais-je… Donc, il est important que l’on brise ces barrières qui sont, de toute façon, superficielles. Il est important que l’on multiplie les solidarités, que l’on fasse fusionner nos paroles.

 

En 1994, lorsque je suis arrivée en France avec mes parents, nous nous sommes installés à Saint-Denis, dans le nord de la banlieue parisienne, et nous avons été en mesure, nous, à cette époque, de décrypter ce qu’aucun Français ne pouvait faire, c’est-à-dire l’existence, à ce moment-là déjà, des germes de l’intégrisme musulman dans les banlieues. On le savait… Moi, je travaillais à Stains, dans une association d’aide aux devoirs, et je l’ai senti à travers un élément qui ne trompe jamais : le rapport aux femmes. Il y avait déjà ce mépris. Il y avait déjà cette diabolisation des femmes. Et, vous savez, lorsqu’on commence à diaboliser les femmes, lorsqu’on commence à les mépriser, en général, c’est pas bon signe ! Et fatalement nous avons mis le doigt sur le problème, nous avons tiré la sonnette d’alarme, nous avons parlé. Tout ce qu’on nous a répondu, c’était : « Ah, mais attendez quand même, l’Algérie, c’est pas la France, hein ! Vous ne vous rendez pas compte… c’est vrai, vous êtes un peu traumatisés, mais enfin calmez-vous, quoi… » Bon, alors je dis ça aujourd’hui comme ça, à la blague, parce qu’on sait à quel point la situation a pourri, à quel point des quartiers en entier sont pris en otage, pour ne pas dire des villes…

Mais en 1994, dans ce contexte où je voyais quand même que des choses pas normales se passaient dans cette France que j’aimais — que j’ai aussi, quelque part idéalisée —, je me suis dit qu’il était temps de partir ailleurs. Et c’est ce que j’ai fait en 1997 : je suis partie loin, loin, loin… parce que je ne voulais plus entendre parler de ces histoires. Je me disais : « Je commence à peine ma vie d’adulte, je ne vais pas l’entamer avec un non-choix ! Je vais choisir pour moi-même, par moi-même. » Il fallait trouver un pays démocratique qui respirait l’égalité, ouvert à l’immigration, et ç’a été le Québec. Et sincèrement j’ai cru pendant longtemps que le Québec et le Canada seraient épargnés et j’ai commencé une vie extrêmement heureuse.

 

J’ai demandé le statut de réfugié politique, que j’ai obtenu. Je me suis inscrite en maîtrise à l’IRNS-Énergie, Matériaux et Télécommunications, j’ai reçu une bourse pour faire mes études. Je découvrais le Québec, un pays absolument fascinant avec des paysages sublimes ; j’ai rencontré mon amoureux : bref, tout allait bien. Tout allait peut-être trop bien… Vint le 11 septembre de l’année 2001. Les choses se sont corsées parce que je travaillais à cette époque au Parlement fédéral canadien, j’étais aussi correspondante de presse pour le journal El Watan, et j’ai mesuré la force de frappe de l’islam politique. Je savais déjà que l’islam politique était une internationale, mais je l’ai perçu de façon très concrète : nous trouvant à peine à une centaine de kilomètres, nous avons vécu à proximité de plusieurs attentats simultanés, le 11 septembre 2001. Et ma vie a basculé, ce jour-là, j’ai pris conscience que finalement ma responsabilité était importante. Que ce que nous avions vécu en Algérie était suffisamment grave pour le conceptualiser, pour l’intellectualiser. Je me suis inscrite à Sciences Po en droit international, j’avais envie de m’outiller pour, disons, décrypter d’une façon scientifique ce que nous avions vécu. Et depuis, en fait, je ne fais que ça. Bon, alors j’arrive à avoir quelques réponses, mais la plupart du temps, je rame. Comme vous toutes et tous, j’imagine. Mais je suis convaincue qu’ensemble, à force de faire converger nos énergies, à force de faire preuve de lucidité par rapport à la situation — parce qu’il ne s’agit pas de l’embellir, il s’agit de la prendre telle qu’elle est pour pouvoir se positionner et bâtir —, des dynamiques pertinentes et intéressantes pourront s’ensuivre et faire avancer ces deux idéaux qui me tiennent à cœur : la laïcité et l’égalité entre les femmes et les hommes, qui sont les deux faces de la démocratie… En militant pour la laïcité, en militant pour le droit des femmes, on ne peut que faire progresser la démocratie. Merci.

 

Djemila Benhabib

 

 

[1] Le CRÉAL 76 (Comité de réflexion et d’action laïque) est une association constituée en 2002 visant à promouvoir la laïcité comme un principe fondamental de la démocratie, c’est-à-dire, selon sa définition, dans « le rejet de tout système social, politique, philosophique fondé sur le racisme, le totalitarisme, le sexisme, la volonté d’imposer des dogmes, la toute puissance de l’argent… » Active en Seine maritime, elle participe à des collectifs de vigilance démocratique, féministe ou laïque, et édite depuis juin 2002 le bulletin trimestriel Combat laïque consultable en ligne (adresse du site web indiquée plus bas).

[2] Henda Ayari est une militante féministe française, fondatrice de l’association Libératrices et auteure du livre J’ai choisi d’être libre (Flammation, 2016) où elle témoigne de l’oppression conjugale d’un mari salafiste et de son émancipation.

[3] En 1956, Habib Bourguiba, alors Premier ministre de la toute nouvelle Tunisie indépendante, fait promulguer un ensemble de lois favorables à l’égalité hommes-femmes intitulé « Code du statut personnel » (instituant le consentement mutuel des époux et un âge minimum requis pour le mariage, l’abolition de la polygamie, la prise en compte juridique de la femme pour le divorce, etc.). Il s’inscrit dans un large programme de modernisation sociale qui devait se poursuivre sur plusieurs années.

 

 

 

 

Après Charlie de Djemila Benhabib Après Charlie de Djemila Benhabib

Djemila Benhabib est née en 1972 en Ukraine et a grandi en Algérie, à Oran.  Lorsqu’en 1994 ses parents, engagés au Parti de l’avant-garde socialiste (PAGS), reçoivent une lettre de condamnation à mort du Front islamique pour le djihad armé (FIDA), elle doit s’exiler avec eux en France. À Saint-Denis, près de Paris, elle s’engage dans la coordination des associations militant pour l’abrogation du Code de la famille algérien, défavorable aux femmes, que des accords diplomatiques bilatéraux permettent d’appliquer aux Algériens résidant en France. En 1997, elle obtient le statut de réfugié politique au Canada. Après avoir suivi des études scientifiques, elle entame une formation de maîtrise en sciences politiques et en droit international à l’Université du Québec, à Montréal. Parallèlement, elle travaille comme correspondante permanente pour le quotidien algérien El Watan. En 2002, elle devient assistante parlementaire au parlement fédéral canadien, à Ottawa, puis intègre en 2005 le ministère des affaires sociales. Elle en démissionne pour se présenter comme candidate du Parti québécois (indépendantiste) aux élections générales québécoises de 2012 et 2014. Dès 2012, elle milite pour l’instauration d’une charte de la laïcité, et en 2013 participe au lancement du mouvement des Jeanette, qui réclame l’adoption de la Charte des valeurs québécoises, édictant des dispositions légales favorables à l’égalité des sexes et à la laïcité d’État. Poursuivie pour diffamation par les Écoles musulmanes de Montréal pour avoir assimilé en 2012 l’enseignement pédagogique divulgué dans leurs établissements à un endoctrinement, elle reçoit l’appui d’un comité de soutien international comprenant des associations et de nombreuses personnalités, et obtient gain de cause en décembre 2016. Elle enseigne la géopolitique du Moyen-Orient dans deux universités du Québec (Université de Laval à Québec, et Université du Québec à Trois-Rivières).

 

Djemila Benhabib devient essayiste avec la publication de Ma vie à contre-Coran, en 2009 (Prix des écrivains francophones d’Amérique), qui lui confère une importante notoriété. Suivent Les Soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (2011), Des femmes au printemps (2013. Prix Gérald Godin et prix du livre de l’année 2013, décerné par Culture Mauricie), L’Automne des femmes arabes (2013) et dernièrement Après Charlie. Laïques de tous les pays, mobilisez-vous ! (2016). Elle a reçu en 2012 le Prix international de la laïcité décerné par le Comité Laïcité République, et en 2016 le Prix de la liberté d’expression pour l’ensemble de son œuvre (Oxfam Novib/Pen club). Elle a également été honorée la même année par la Vrije Universiteit Brussel (l’université néerlandophone de Bruxelles) et l’Université libre de Bruxelles.

 

En posant la laïcité comme « la clé de voûte de tout édifice démocratique et l’assise indispensable à l’unité des nations », Djemila Benhabib s’oppose à l’islam politique, qui projette d’instaurer l’allégeance citoyenne à la représentation religieuse et prend pour cela les femmes en otage. Mais elle doit aussi riposter aux préjugés de la gauche communautariste qui conçoit les musulmans dominés par leur confession et « incapables d’atteindre à l’universel ». « En niant la pluralité présente au sein des communautés musulmanes, c’est toujours, dit-elle, le schème intellectuel colonial qui est rejoué », s’efforçant de maintenir une population homogène et choisissant ses porte-paroles en grande partie religieux. « Mon éveil à la liberté a été brutal. J’ai connu la guerre. Je n’en suis jamais véritablement sortie. La liberté, c’est à prendre ou à laisser. Je n’ai pas le goût d’en céder la moindre parcelle. »

 

 

. Site web du CRÉAL 76 : http://www.creal76.fr/

. Site web de Djemila Benhabib : http://djemilabenhabib.com

 

 

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