« Le chant de Salomon », la vérité du vécu.

Toni Morrison nous a récemment quittés. Il est donc énormément question ces temps derniers de son œuvre, du passé et du présent des noirs américains que l’auteur n’a cessé d’interroger.

L’envie est forte de relire un des prodigieux romans de Toni Morrison, de l’aller trouver oublié sur une étagère, de l’ouvrir et de tourner à nouveau de merveilleuses pages ; l’envie est forte de replonger entre rêve et réalité, entre mythes et légendes, dans une de ses formidables fresques. « Le chant de Salomon », le récit d’une quête mythique vers le Sud profond, l’histoire du retour erratique d’un personnage morrisonnien aux sources de l’odyssée du peuple afro-américain, est le livre que notre lecture « a ramené à la vie ».

L’écriture singulière du Prix Nobel étatsunien, héritière de la tradition orale et des fables africaines, est ici tour à tour familière, lyrique et musicale. Elle joue dans le noir et allume l’immense brasier du cauchemar qui n’entrevoit alors que la lumière des identités déniées par le pouvoir blanc. L’écriture avec Toni Morrison n’est pas seulement inventions de formes, elle est transmission de la mémoire du peuple afro-américain, manifestation de la richesse de sa culture, histoire particularisée de son monde. L’auteure dit la communauté telle qu’elle était et, peut-être surtout, telle qu’elle changeait. Elle va partout dans ce monde interdit, y compris vers ce qui est invisible dans la société raciste et fermée des États-Unis.

Vie et mort, amour et haine, il en est bien question dans « Le chant de Salomon ». Mais Toni Morrison interroge le lecteur : comment aime-t-on, haït-on et meurt-on quand on est noir américain, dépossédé du geste de nomination et coupé inexorablement de ses racines ? Elle laisse la fiction répondre.
« Laitier » s’affranchit peu à peu de l’individualisme bourgeois de sa famille. Il pénètre des cercles de plus en plus vastes, de plus en plus éloignés du centre hypocrite et mortifère de sa vie quotidienne : les quartiers Sud de Detroit – domaine de son ami « Guitare » ; la maison de sa tante « Pilate » – idéal de bonheur ; la communauté de Danville et enfin celle de Shalimar – berceau de ses ancêtres en Virginie. Dans le dernier cercle, « Laitier » déchiffre le sens de la ronde que chantent les enfants et renoue avec ses ancêtres. C’est le moment d’élargissement épiphanique où « Laitier » concomitamment échappe à son grand Surmoi et se réconcilie avec sa communauté.

Ce qui intéresse Toni Morrison, c’est l’opposition entre faits et vérités. Sa préoccupation essentielle en matière de fiction est la vérité du vécu des gens ordinaires, la vérité qui s’oppose aux leurres des actes tels qu’ils se donnent à voir instantanément, la vérité qui résiste à la tentation de l’explication causale et à la contextualisation historique médiate. La vérité est pour l’écrivaine toujours erratique et contingente.

La culture afro-américaine est avant tout parlée. Toni Morrison reprend dans son roman les procédés de l’oralité. C’est la parole en effet, dans un monde sans écriture, qui permet d’accéder et de retranscrire la culture noire telle qu’elle a été conservée. Les dialogues, les histoires contées abondent dans le récit ; les emprunts au folklore sont nombreux ; les ancêtres prophétisent ; les chansons ponctuent les moments forts ; les marginaux sont des sages qui affirment le pouvoir magique des mots et énoncent des vérités séculaires. Aussi, pour percer le mystère de ses origines, le héros devra déchiffrer des histoires et des chants aux mots usés jusqu’à la corde.
Dans « Le chant de Salomon », les récits s’opposent comme autant de manières d’appréhender la réalité laissant au personnage central et au lecteur le soin de tirer ses conclusions. Les êtres deux à deux s’opposent : mari et femme, sœur et frère, ami et ami, sans qu’il soit possible de vraiment séparer le grain de l’ivraie. Toni Morrison ménage des espaces qui permettent au lecteur de participer. Le modernisme de son écriture naît des failles, des ruptures narratives, des fragments de courants de conscience, des voix qui soliloquent et se répondent. La cohérence est ici battue en brèche par la discontinuité du récit. Il est absurde en effet de s’exprimer de façon cohérente quand ce que l’on a vécu, compris du mépris et de la trique est incohérent, absurde, haché. Il ne faut pas lire « Le chant de Salomon » comme on lirait un document mais comme une œuvre littéraire avec sa dimension esthétique et intellectuelle.

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