Un polar cubain

Ce que l’on cherche avec les livres ce n’est pas nécessairement l’excellence. Les romans à la gueule de travers ont un indéniable charme. Ainsi, les polars qui résistent à la lecture et ne font pas les malins avec leurs impeccables intrigues, attirent, éveillent et retiennent plus facilement notre attention.

Il faut se méfier de cette fausse vertu de la maigreur, quasi métrologique dans la conception d’un ouvrage, qui en matière de suspens est érigée en condition du succès. Le dernier roman de Leonardo Padura, « La transparence du temps », a un agréable embonpoint et quelques séduisants bourrelets. Il n’a certes pas toutes les qualités de ses autres polars: « L’automne à Cuba » ou « Les brumes du passé »… Il est plus bavard, plus digressif et parfois répétitif. Il mêle à rebours, incontestablement au détriment de l’intrigue, le passé d’une vierge noire du XIIe siècle dérobée à un improbable ami homosexuel et le présent d’une enquête à la Havane en 2014. Mais ainsi, d’hier à aujourd’hui, des croisades à la guerre d’Espagne, des Caraïbes à la Garrotxa catalane et à Saint-Jean-D’acre, le temps transparent dans ce roman noir semble, à l’homme ordinaire toujours balloté par l’histoire, plus propice aux bilans.

« La transparence du temps », le titre du roman, a dans ces pages ses évidences. Le temps a en effet ici ses couloirs et ses couts-circuits. Les parallélismes du passé, du présent et leurs similitudes, sont pris en charge par un récit de Leonardo Padura qui alterne l’enquête, les déambulations havanaises et le voyage à reculons, pluri centenaire de la statue recherchée. L’auteur, avec beaucoup de savoir-faire, ne fait pas correspondre les deux moments du roman, ce sont des leitmotivs, des surimpressions et des thématiques communes inextricablement qui les mêlent. La Vierge noir sauve de la mort ses propriétaires contemporains et moyenâgeux ; les héros sont tous malmenés dans des mondes défaits ; les pieds des personnages sont souvent évoqués ; la création d’un être, Antoni Barral, sans cesse réincarné, récurrent, historique, atemporel et proche de l’auteur parcourt toutes les pages, etc. … Les mystères du miracle ou de l’évènement, de l’intuition enquêtrice ou de la prière « santo », c’est une autre affaire et c’est selon les moments et les personnages …

Alors que Raul Castro et Barack Obama vont ouvrir de réversibles négociations, Mario Condé, l’enquêteur fétiche de Padura, manque de tout. Il manque de café, de vrai café ; surtout de rêves, d’espoir et d’années pour penser la possibilité d’un miraculeux recommencement. Il court vers ses soixante ans et il fait le bilan des pertes dues à l’âge et aux amères désillusions. Il a vieilli comme et pour son pays défait. Et il perçoit au cours de son enquête, du centre à la périphérie de la Havane, comment fonctionne aujourd’hui Cuba : « Un panorama difficilement qualifiable d’encourageant pour le pays où il avait vécu toutes ces années et où, d’une façon sibylline et silencieuse, la querelle pour la possession des déchets solides utiles encore existants était déjà engagée. » Comme toujours, il est en effet question avec Leonardo Padura, particularisés par un récit et incarnés par des personnages, de l’existence quotidienne des cubains, de l’atmosphère sociale et politique et des changements en cours. Avec la modernisation décidée par Raúl Castro, s’additionnent à Cuba les injustices et les erreurs d’un système « socialiste » vermoulu qui appauvrissent encore plus les travailleurs et les impérities d’un capitalisme sauvage qui font émerger des groupes scandaleusement riches comme ceux des marchands d’art. Par chance, Condé connait l’abondance dans d’autres domaines. Les prémonitions, le mauvais rhum, les cigarettes, la bouffe, les amis, la musique et les nuits caribéennes ; il connait la mélancolie, un désespoir qui n’a pas les moyens, d’une génération qui a vécu les enthousiasmes et les espoirs des premières années de la Révolution et n’a pas, comme l’auteur, déserté l’ile.

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