Le Bateau-usine de Takiji KOBAYASHI – martyres en mer d'Okhotsk

Inspiré d’un fait réel survenu en 1926, le livre raconte le quotidien entravé, souillé, effroyablement déshumanisé à bord du Hakkô-maru, un navire de pêche en mer d’Okhotsk au nord du Japon.

Le Bateau-usine de Takiji KOBAYASHI – martyres en mer d'Okhotsk

 

Le Bateau-usine[1], inspiré d’un fait réel[2] survenu en 1926, raconte le quotidien entravé, souillé, effroyablement déshumanisé à bord du Hakkô-maru, un navire de pêche en mer d’Okhotsk au nord du Japon. La pêche au crabe et son conditionnement en conserves soumettent marins, ouvriers, machinistes et pêcheurs à la violence des vagues et de l’air glacé, à la loi impitoyable du profit et à la tyrannie de l’intendant Asakawa dont la cruauté s’illustre par des coups de gourdin ou la brûlure au fer rouge afin de motiver « les fiers enfants de l’Empire ».

Dans cet univers en dehors des lois (maritimes, industrielles, nationales et internationales) qu’un ancien étudiant compare à la maison des morts de Dostoïevski, les hommes travaillent à une cadence infernale, vivent au milieu d’immondices, fourmillent comme des asticots. Tels les fermiers dépossédés dans Les Raisins de la Colère (1939) de John Steinbeck, tous sont les pantins d’un système capitaliste qui s’est mis en marche pour les broyer avant de les jeter à la mer. Certains sont des itinérants ayant écumé toutes les régions du pays, d’autres d’anciens paysans attirés sur l’île de Hokkaidô par la propagande du peuplement colonialiste. Tous sont là pour gagner quelques pécules. À force d’épuisement et de brimades, la résistance s’installe. Les récalcitrants se mettent à débrayer, font chuter la production et sont gagnés par « l’envie de révolte » dans des moments de lucidité.

 

« Leur but, leur vrai but, c’est de nous faire turbiner, de nous pomper la sueur, de nous pressurer, mais alors jusqu’à la moelle, pour obtenir des profits faramineux. Et c’est ça qui nous arrive en ce moment précis, chaque jour. Alors t’en dis quoi de leurs méthodes ? Notre corps, c’est rien de plus que des feuilles de mûrier pour nourrir les vers à soie, il faut qu’il soit sacrifié ! »

 

L’heure est au communisme, aux discours rouges, aux rassemblements que les entrepreneurs voulaient éviter en recrutant des individus dociles. Ce paradoxe, amplement souligné par le narrateur, finit par créer les conditions de la révolte. « Que tous ceux qui ne veulent pas se faire crever nous rejoignent ! »

Kobayashi, qui a longtemps vécu sur l’île de Hokkaidô et qui a participé au soulèvement des ouvriers du port d’Otaru en 1927, livre là un récit d’un réalisme brut, clinique, qui s’inscrit dans la mouvance naturaliste. On y retrouve le même cri de désespoir que dans La Jungle (1906) de Upton Sinclair, une fiction-document sur les conditions de travail d’un immigré lithuanien dans les abattoirs de Chicago. Contrairement à La Jungle, Le Bateau-usine ne s’intéresse pas à un protagoniste unique, mais à une série de personnages-types caractérisés par leur statut social (le contremaître, le mineur) ou un trait de leur personnalité (le bègue, le « La-ramène-pas »). Le projet de Kobayashi est d’évoquer une force collective pour servir l’idée du combat social. Un combat qu’il imagine irrévérencieux et virulent tant dans ses écrits que ses agissements, ce qui le mènera en prison, puis dans la clandestinité. Le 20 février 1933, Kobayashi mourra sous la torture. À cause de son engagement communiste dans un Japon qui cultive nationalisme, militarisme et impérialisme.

Voici un livre paru en 1929 qui fut censuré, négligé, oublié et qui soudain en 2008-2009 devint un best-seller au Japon. Une des causes de ce regain d’intérêt pour Le Bateau-usine : la récession qui frappa le Japon en 2008, entraînant licenciements et non-renouvellement des contrats temporaires, jetant à la rue des milliers de travailleurs qui, sous la tutelle de la confédération syndicale Rengo, se rassemblèrent dans le Parc Hibiya en janvier 2009. Leur modèle économique jusque-là tant glorifié n’ayant pu empêcher la déstructuration de l’emploi ni la précarisation sociale, les Japonais auraient trouvé une résonance dans le livre de Kobayashi.

Il est vrai que Le Bateau-usine, un récit d’une grande force visuelle étayée par des descriptions (paysages au large de la Kamtchatka, atmosphère sur le crabier) et des comparaisons (réduisant le sort des hommes à « des haricots mis à griller dans une casserole »), laisse hors champ le Japon héroïque des guerriers samouraïs ou le Japon lyrique des cerisiers en fleurs.

 

[1] Takiji KOBAYASHI (1903-1933). Le Bateau-usine (Kanikôsen, 1929). Trad. française Evelyne Lesigne-Audoly. Paris : Éditions YAGO, 2009.

[2] Postface rédigée par la traductrice : « En 1926, le Chichibu-maru (anciennement le navire-hôpital Baïkal), victime d’une tempête, fait naufrage. Un autre bateau-usine, le Eikô-maru, renonce à se porter à son secours, bien qu’ayant reçu les signaux de détresse. Ce drame qui coûta la vie à cent soixante et un hommes (sur les deux cent cinquante-quatre présents à bord), fut rapporté par la presse locale et durement critiqué. » (131)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.