Sabrina Kassa
Journaliste à Mediapart

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Des livres à la mer

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Billet de blog 27 juin 2019

Des livres à la mer

Un livre, un jour, vous a ouvert des horizons insoupçonnés, vous a ramené au plus intime de vous-même, ou a changé votre regard sur les êtres et les mondes qui vous entourent. Jusqu’à la fin de l’été, nous vous invitons à partager vos grands voyages littéraires. Un jour, un livre… A vous de jouer ! Les chroniqueurs feront partie d'un tirage au sort fin août pour tenter de remporter cinq livres de la rentrée littéraire. 

Sabrina Kassa
Journaliste
Journaliste à Mediapart

Nous n’irons pas tous à la mer cet été, certains n’aiment pas ça, d’autres n’en ont pas les moyens. Mais nous vous proposons de faire comme si. Le voyage ne se passe-t-il pas avant tout dans la tête ? Un livre à la mer, pour le partager avec d’autres, comme un naufragé envoie une bouteille avec un message dedans.

Nous le savons, la littérature est un puissant narcotique pour changer d’état et voyager loin. Alors même que la lecture est un plaisir solitaire, loin d’être fugace, elle est aussi un plaisir qui dure et se prête au partage. Celles et ceux qui aiment lire savent que l’on reconnaît ses amis ainsi. Ils savent tout autant que c’est en partageant ses lectures - celles qui nous transportent, nous façonnent l’esprit et qui parfois subrepticement nous modifient les sens - que l’on entretient l’amitié. 

Un jour, un livre… C’est la proposition du Club pour garder le contact entre nous cet été. Vous avez aimé un livre, vous l’avez lu hier, ou il y a des années, mais il fait encore écho en vous, racontez-le-nous !

Les billets « Un jour, un livre - ... » auront une place à la Une. Quant aux contraintes techniques, il y en a peu : taille du billet libre, mais ce serait bien que ce ne soit pas trop long, à la manière d'une carte postale ; genre littéraire (roman, nouvelle, poésie), libre ; date de parution, libre, vous pouvez donc sortir vos classiques ! Pensez juste à mettre les références exactes de l'ouvrage.

Pour lancer la série, avec Livia Garrigue, nous nous sommes prêtées au jeu.

Bonne lecture, bel été à tous et au plaisir de lire vos contributions !

Pour rejoindre l'édition regroupant ses chroniques, cliquez ici

Sabrina Kassa

Un jour, un livre – « Certaines n’avaient jamais vu la mer » de Julie Otsuka, 2012. 

Dès les premières phrases, une certitude, ce livre est un petit bijou ciselé. Et quand je dis petit, c’est seulement parce qu’il est court (139 pages). D’abord, il y a ce souffle puissant, de celui qui vous fait oublier ce qui vous entoure.

« Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer, sauf en image, certaines étaient filles de pêcheur et elles avaient toujours vécu sur le rivage. Parfois l’océan nous avait pris un frère, un père, ou un fiancé, parfois une personnes que nous aimions s’était jetée à l’eau par un triste matin pour nager vers le large, et il était temps pour nous, à présent, de partir à notre tour. »

Et puis, la construction à la fois originale et d’une efficacité redoutable, vous hypnotise. « Certaines n’avaient jamais vu la mer » est l’histoire de migrantes japonaises, au début du XXe siècle, qui abandonnent tout pour rejoindre des maris (Japonais !) aux Etats-Unis qu’elles ne connaissent pas et qu’elles n’ont pas choisis. Après en avoir tant rêvé sur le bateau, elles vont déchanter, découvrir le racisme, puis la guerre et l’oubli. Le génie de Julie Osuka, qui a reçu pour ce roman le prix Femina étranger en 2012, est d’avoir écrit cette histoire collective à la façon d’un cœur antique où le « nous » et « certaines » expériences singulières s’entremêlent telle une vague ondoyante, d’où parfois des voix s’échappent.

« Entre les couchettes, des miettes de nourriture jonchaient le sol, humide et glissant. Il y avait un hublot et, le soir, lorsqu’il était fermé, l’obscurité s’emplissait de murmures. Est-ce que ça va faire mal ? Les corps se tournaient et se retournaient sous les couvertures. La mer s’élevait, s’abaissait. L’atmosphère humide était suffocante. La nuit nous rêvions de nos maris. De nouvelles sandales de bois, d’infinis rouleaux de soie indigo, de vivre dans une maison avec une cheminée. Nous rêvions que nous étions grandes et belles. »

J’ai lu ce livre d’une traite, comme on boit un grand verre d’eau, et longtemps je l’ai gardé en moi. Je me suis même amusée à faire quelques exercices d’écriture en suivant ce modèle qui sied si bien au récit d'histoires singulières enchâssées dans le collectif. « Certaines n’avaient jamais vu la mer » parle d’une immigration féminine, et pauvre, venant du Japon (tiens donc, ça a donc existé !) qui ressemble terriblement aux rêves et aux misères des migrants d'aujourd'hui. La littérature que j'aime est décidément un baume pour se sentir moins seule…

Julie Otsuka, « Certaines n'avaient jamais vu la mer », édition Phébus, 2012, 15 euros.

Livia Garrigue

Un livre, un jour - Le Testament, de François Villon, 1461. 

Brigands, prostituées, ivrognes écumant les tavernes… ces êtres dévoyés et va-nu-pieds du Paris du Moyen-âge, quelconques et souvent anonymes, tous trouvent leur place dans l’accueillante poésie du Testament (1641), principale oeuvre de François Villon (1431 - 1463) que l'on associe parfois à la voix de Georges Brassens. Chorégraphique, ce cortège de poèmes populeux où il égrène dernières volontés et legs fantaisistes, saturé de racontars et d’anecdotes a priori inaudibles au lecteur du XXIe siècle, relate une société drastiquement inégalitaire, dépeint la mort dans sa présence la plus terrestre et l’amour dans sa dimension la plus triviale — de quoi tisser des liens avec n’importe qui, évidemment. Mais plus encore, Villon inspire une étrange amitié. Poète pervers, indompté, mauvais garçon, ce poète assassin et voleur est attachant. Il lègue des biens qu’il n’a pas, fréquente de mauvaises filles et nous invite à contempler des saynètes intimes par le trou d’une serrure. Il narre l’exclusion et la pauvreté dans sa banalité: 

« Pauvre, je le suis depuis ma jeunesse, 
De pauvre et petite extraction. 
Jamais mon père n’eut de grandes richesses
Ni son aïeul nommé Horace. 
Pauvreté nous suit tous et nous traque. 
Sur les tombeaux de mes ancêtres, 
Dont Dieu veuille accueillir les âmes, 
On ne voit ni couronnes ni sceptres. »

Paria et pauvre lui-même, Villon prête sa voix au petit peuple de Paris dont il nous fait entendre la gouaille et l’argot. Le texte fourmille de vies anonymes et malfamées. Sarcastique, Villon use d’un humour noir qui désacralise les plus grands drames — à commencer par l’étiolement des corps rattrapés par la mort —, avec l’irrévérence de celui qui n’a plus rien à perdre. D’où un appétit décomplexé pour les plaisirs de la chair, une grivoiserie licencieuse (il y a la « Ballade de la grosse Margot », subversion des noblesses de l’amour courtois, où le poète se campe en proxénète), sauf lorsqu’il se laisse charmer par la douceur d’un amour plus conjugal, sexualité comprise, ici dans une métaphore agraire (« Ballade pour Robert d’Estouteville ») : 

« Et qui plus est, quand tristesse s’abat sur moi
Par Fortune qui si souvent se fâche, 
Votre doux oeil rabat sa malice, 
Ni plus ni moins que le vent fait à la fumée. 
Je ne perds pas la graine que je sème
Dans votre champ, puisque le fruit me ressemble ; 
Dieu m’ordonne de le labourer et fumer
Et c’est pourquoi nous sommes ensemble.»

Impossible de ne pas se retrouver quelque part dans cette écriture hospitalière, truculente mais souvent mélancolique. Attachant pour quiconque est imparfait et tâtonnant, le poète avoue ses dédoublements schizophréniques dans une dispute entre lui-même et son cœur, se reconnaît pécheur et hors-la-loi. Infréquentable, Villon m’escorte depuis quelques années en diablotin sur l’épaule, mais surtout en ami et en compagnon. Peut-être pour l’humilité singulière d’une poésie de l’ordinaire qui loin de creuser son tombeau dans une solennité affectée, appelle ses lecteurs à continuer son œuvre. Villon ouvre son livre à la réécriture et aux retouches d’autrui, fût-il analphabète, ami ou ennemi : 

« De gloser et commenter
De le définir et décrire
Diminuer ou augmenter 
De le canceller et prescrire
De sa main - ne sût-il pas écrire
Interpréter et donner sens
À son plaisir, meilleur ou pire, 
À tout ceci je m’y consens »

François Villon, « Le Testament », dans Poésies complètes, Le livre de poche, 1991, collection dirigée par Michel Zink.  

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