Mixité dans les entreprises : le parcours du combattant?

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Dans le cadre de la journée internationale de la femme, la Préfecture de Côte d'or organise lundi 8 mars 2010 une réception en faveur des femmes créatrices d'entreprises. L'occasion pour dijOnscOpe de revenir sur quelques faits marquants de l'actualité, en compagnie de Laurence Langer, fondatrice et directrice du cabinet APP (Actions et Politiques Publiques), spécialiste de la question du genre et de la mixité dans les entreprises...

 

Bonjour Laurence Langer. En quoi consiste le travail d'une spécialiste de la notion de genre en entreprise ?


"Actions et Politiques Publiques est un cabinet de conseil et de recherche spécialisé dans l'égalité professionnelle, la diversité en entreprise et dans l'entrepreneuriat au féminin. Ce sont des sujets particulièrement délicat à travailler à l'échelle d'une entreprise ou de toute organisation employeur. En effet, les inégalités constatés nationalement ou régionalement (par exemple les 7 à 9% d'écart salarial inexpliqué au détriment des femmes) se retrouvent certes au niveau des entreprises. Mais dans la majorité des cas, ils sont liés à des différences dans les postes occupés et non à une volonté de "brimer" les femmes.


Travailler en faveur de l'égalité professionnelle implique donc une évolution de fond de l'organisation des entreprises mais aussi une coordination avec des actions menées en région ou localement. Par exemple, une entreprise qui compte une équipe de 10 personnes en maintenance mécanique ne peut à elle seule négocier une formation de femmes sur ce type de poste ; il faut que cela intéresse plusieurs entreprises sinon les femmes formées ne trouveront pas d'emploi.

 

Vous qui prônez la diversité au sein des entreprises, que pensez-vous du port du voile ? Assiste-t-on à une régression des valeurs féministes et au retour d’une individualisation des valeurs qui peut porter préjudice à la notion d’égalité ?


Le port du voile est bien évidemment un sujet extrêmement délicat : malgré la couverture médiatique sur le sujet, nous ne savons quasiment rien de la réelle motivation des femmes qui portent le voile. Combien le font volontairement, combien de façon "imposée", combien pour revendiquer leur appartenance à une minorité clairement exclue dans notre pays ? En entreprise, la difficulté est démultipliée. L'entreprise n'a pas vocation à refléter les revendications politiques (au sens large) d'une minorité. Mais l'entreprise n'est pas un lieu laïc. Trente ans en arrière, les salles de repos étaient aménagées pour la pratique de la prière ... catholique. Aujourd'hui, le contexte culturel ne va plus dans ce sens.


En tant que spécialiste, deux points ressortent de façon claire. Le port du voile n'est dans tous les cas possible en entreprise que si cela ne présente aucun danger (prise du voile dans une machine par exemple), ni aucun préjudice commercial. En dehors de ces situations, on ne devrait pas l'interdire. Toutefois, nous sommes nombreux et nombreuses à être mal à l'aise face au voile car le voile nous renvoie à un retour en arrière pour les femmes. En tant que professionnelle, il me semble qu'un manager choisit ses équipes en fonction de la bonne entente et de la qualité du travail qu'il en attend. Si le port du voile est un obstacle au bon fonctionnement de l'équipe, ne faut-il pas le prendre en compte ?


Mais par ailleurs, la question reste toujours ouverte : quand tombe-t-on dans la discrimination ? Le port du voile serait-il une régression dans une société qui ne doute pas que chacun est effectivement protégé dans ses droits ? En entreprise, la seule voie de sortie demeure d'avoir des règles claires, applicables à tous, et qui garantissent que la discrimination, par exemple sur le port du voile, n'y a pas sa place.

 

L'association Chiennes de garde vient d’élire le macho de l’année ? Assiste-t-on à un durcissement des valeurs du féminisme ? Quelle véritable portée et légitimité pour ce genre d’actions ?


Il me paraît excessif et quelque peu déplacé d'aller si loin dans l'anti "homme". Cela ne fait qu'alimenter une compétition entre femmes et hommes, qui revient du fait de la crise, sur le marché du travail. Il y a effectivement durcissement général de la situation entre femmes et hommes. Cela est contraire à la notion d'égalité, qui concerne les deux sexes. Les Chiennes de Garde, fort heureusement, ne concernent qu'une partie très limitée de la population et la portée de leur action reste faible. Pour conclure, elles ne représentent pas le féminisme mais une façon de combattre les hommes, ce qui est radicalement différent.

 

Une proposition de loi sur la parité dans les instances dirigeantes des entreprises a été adoptée le mercredi 20 janvier 2010 par l’Assemblée Nationale. Cette loi vise à installer progressivement autant de femmes que d’hommes à la tête des grandes entreprises. Que pensez-vous de ce projet ambitieux ?


C'est un projet ambitieux et qui touche au cœur du sujet de l'égalité. Sans exemplarité au plus haut niveau, pourquoi ferait-on des efforts par ailleurs ? Toutefois, la loi ne me semble pas réaliste sur ce sujet. Les grands dirigeants d'entreprises, privées et publiques, en France, forment de facto une "caste", qui se coopte, se partage les rôles et les pouvoirs. Cette caste ne changera pas par la loi mais par la façon dont elle se forme et se renouvelle.


L'enjeu est que des femmes puissent intégrer et faire changer les dirigeants afin également de ne plus être dépendantes de quelques personnes, qui se partagent les principaux conseils d'administration, cumulant les rôles. Il s'agit d'élargir ces postes à l'ensemble des personnes, femmes et hommes, qui en ont les compétences. C'est un enjeu assez similaire à celui de la politique. Or la loi sur la parité n'a pas permis d'avancée notable au plus haut niveau. Nous restons sur des figures féminines, rares et isolées, pas sur une féminisation réelle, dans un monde qui est excessivement violent, comme tous les lieux de pouvoir.


Invité à l'ESC par le Centre des jeunes Dirigeants (CJD) de Dijon mercredi 03 mars 2010, Olivier Torres* est l’un des meilleurs spécialistes de la PME en France. Comme lui, constatez-vous dans votre pratique que les femmes dans l’entreprise, notamment à un poste hiérarchique élevé, souffre davantage de solitude que les hommes ?


Je confirme cette analyse dans ma pratique et dans ce que je vois en entreprise. En entreprise, les femmes ne savent pas par exemple se créer un réseau qui leur permettra de "grimper" les échelons, sans être trop confrontées à la solitude du dirigeant, entrepreneur ou cadre. A l'inverse, les hommes assimilent plus facilement les règles du jeux tacites qui le permettent. Mais pas tous les hommes, ceux qui ressemblent et se fondent dans le modèle qu'ils perçoivent chez leurs supérieurs hiérarchiques.


Les femmes, ayant généralement moins d'attrait pour le pouvoir, raisonnent différemment et ont souvent des difficultés à se positionner auprès des bonnes personnes, au bon moment, avec les bons arguments (dans la logique de l'évolution personnelle, pas dans leurs compétences professionnelles). Pour les chefs d'entreprise, la solitude atteint aujourd'hui des seuils critiques, pour les hommes et les femmes. Pour les femmes, c'est le cas depuis longtemps : moins de réseaux professionnels, moins de mise de départ financière, donc des embauches plus lentes, moins de délégation interne possible, et le travail à la maison à assurer en parallèle.


Le "burn-out" des femmes chefs d'entreprise est donc un réel enjeu de santé publique. Dans mon expérience, seules les femmes qui ont démarré avec une enveloppe financière importante (par exemple, licenciement avec une enveloppe conséquente d'une grande entreprise) réussissent à ne pas être dans ce modèle. Pour les autres, comme le constatait l'association Action'elles, l'épuisement après deux ans de présence sur tous les fronts, est un réel danger, personnel et pour l'entreprise."

 


* Olivier Torres a d’ailleurs créé en janvier 2010 le premier Observatoire sur l’état de santé des chefs d’entreprises PME/TPE. Au cours de ses premières études, il a notamment constaté la solitude des dirigeants et plus spécifiquement, celle des femmes chefs d’entreprises, qui seraient bien plus incluses dans la "spirale des 3 D" (Divorce, Dépression, Dépôt de bilan) que les hommes.

 

 

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