Demain, un monde sans tabac peut-il exister ?...

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Qui aurait cru que l'idée même de s'interroger sur l'interdiction totale de fumer existerait un jour ? Voilà qui est fait. Lundi 06 février 2011, l'économiste et ancien conseiller spécial de François Mitterrand, Jacques Attali, lançait le débat sur son blog en publiant un édito intitulé : "Bien pire que le mediator : Le tabac". Depuis, la question est posée : réaliste ou absurde ? La proposition fait polémique...

La loi (de la cigarette)

"Aujourd'hui, de nombreux pays parlent de réduire la consommation de tabac et ses effets néfastes, mais l'idée de dire que nous allons complètement nous en débarrasser est révolutionnaire", a déclaré le porte-parole finlandais du ministère des Affaires sociales et de la santé, Kari Paaso, mercredi 09 février 2011 à l'AFP (Lire ici la dépêche). Révolutionnaire... ou réaliste ? Année après année, la législation française n'a cessé d'aller dans ce sens, sans jamais reculer. "Avant, les gens fumaient partout : dans les cinémas, à la banque, à la poste, etc... Et ce qui paraît fou aujourd'hui, c'est que personne ne s'en plaignait !", se souvient Henri, 72 ans. Cet âge d'or de la cigarette remonte en réalité à avant 1976 : sans se poser de questions, n'importe qui pouvait fumer n'importe où et n'importe quand.

Ensuite, les premières tentatives officielles de réduction des risques tabagiques sont apparues, avec notamment la loi du 09 juillet 1976, dite Loi Veil : celle-ci limitait la publicité en faveur du tabac à la seule presse écrite, interdisait le parrainage des manifestations sportives par les cigarettiers, les emballages devant comporter un message sanitaire et des interdictions de fumer étaient établies dans tous les lieux à usage collectif où cette pratique peut avoir des conséquences dangereuses pour la santé... Bref, le début de la fin pour les fumeurs : le décret d’application de cette loi a été promulgué le 12 septembre 1977, puis abrogé par le décret 92-478 du 29 mai 1992, qui fixait les conditions d’application d'une toute nouvelle loi, plus communément connue sous le nom de Loi Evin, mettant l'accent sur la prévention et l'information au public.

À partir de là, les lois se sont enchaînées... Le décret 2006-1386 du 15 novembre 2006 a fixé les conditions d’application de l’interdiction de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif. Les restaurants, bars-tabac, casinos et discothèques ont dû, à partir du 1er janvier 2008, se mettre en conformité avec ces nouvelles normes (Lire ici l'article du NouvelObs.com sur le sujet). Enfin, le 25 mai 2010, un décret d'application paraissait au Journal officiel, venant élargir l'interdiction de vente de tabac aux jeunes de moins de 18 ans (Lire ici notre article sur le sujet). Pour résumer : en 2011, les fumeurs peuvent fumer chez eux, dans la rue et seulement s'ils ont plus de 18 ans. Les volutes de cigarettes dans les salles obscures semblent déjà très, très loin...

La proposition (par Jacques Attali)

Mais toutes ces lois ne suffisent pas à l'économiste Jacques Attali, qui écrit sur son blog qu'il "faut interdire la production, la distribution et la consommation de tabac" : "Ce qui est ahurissant, c’est que personne, absolument personne, ne se demande pourquoi on ne traite pas avec la même sévérité (ndlr : que le médicament Mediator) un produit totalement inutile, à la nocivité aujourd’hui avérée, consommé chaque jour par 1,3 milliards de personnes dans le monde et qui fait chaque année 5 millions de morts, soit plus que le sida et le paludisme réunis. La consommation de ce produit entraine d’immenses dépenses de santé et réduit partout la productivité des entreprises qui doivent laisser à leurs employés des pauses pour s’empoisonner en toute légalité. (...) Ce produit, c’est le tabac. 5.500 milliards de cigarettes sont fumées chaque année. Une personne en meurt toutes les six secondes. Il a tué 100 millions de personnes au 20ème siècle, soit le double de la deuxième guerre mondiale. A ce rythme, selon l’OMS, il en tuera 1 milliard au 21ème siècle" (Lire ici l'édito).

Et de conclure : "Mais on ne l’interdit pas. Pourquoi ? Parce qu’il rapporte beaucoup d’argent aux Etats. En France, il a rapporté en 2009, 10 milliards d’euros de taxe et 3 milliards de TVA. On prétend en réduire l’usage par la hausse des prix. Hypocrisie : la hausse des prix ne fait qu’augmenter les profits des compagnies et les revenus des Etats, coupables de complicité d’empoisonnement. Hypocrisie encore : on ose parler de principe de précaution alors qu’on ne l’applique pas dans ce cas indiscutable. Mieux, ou pire, on parle d’une taxe mondiale sur le tabac : une taxe de 0,05$ sur chaque paquet dans les pays riches et de 0,01$ pour les pays pauvres rapporterait 7,7 Milliards de dollars qu’on pense utiliser pour soigner le Sida. Ironie : tuer d’une main pour soigner de l’autre".

Les réactions (de fumeurs, buralistes...)

Les réactions ne se sont pas fait attendre : celles des internautes pour commencer, qui, en trois jours, ont laissé plus de cinq cents commentaires. Extraits : "Cette démarche serait dangereuse. Le peuple se sentirait infantilisé" (un fumeur), "Pourquoi tenter de mettre en balance de la finance et des millions de vies humaines ?" (un fumeur repenti), "Et pourquoi pas interdire les véhicules tant qu’on y est ? Ça fait beaucoup de morts par an ça aussi..." (un fumeur de mauvaise foi). "Monsieur le Président, je pense qu’il existe une mesure alternative qui permettrait d’aboutir à une interdiction totale du tabac qui ne serait pas vécue par les fumeurs comme une atteinte à leur liberté. Il s’agirait d’empêcher l’apparition de nouveaux fumeurs par la création d’un "permis de fumer". Le "permis de fumer" serait délivré à toute personne majeure qui en ferait la demande avant le 31 décembre 2011. (...) Progressivement, la vente de tabac diminuerait jusqu’à s’éteindre puisqu’il n’y aurait plus de nouveaux fumeurs (...)" (un fumeur de bonne volonté).

Et pour terminer, un fumeur "intéressé" : "Mais comment allons-nous faire pour vivre si on nous interdit de vendre la mort !!!! Si je ferme mon débit de tabac, il ne me restera pour vivre que mes actions dans les pompes funèbres et là aussi l'activité baissera". Derrière ce trait d'humour - noir -, se cache l'inquiétude des buralistes. Le lendemain de la parution de l'édito de Jacques Attali, Pascal Montredon, président de la Confédération des buralistes, réagissait sur le site des buralistes.fr : ce dernier affirmait être "abasourdi qu'un Monsieur de la qualité de Jacques Attali puisse avoir des propos aussi totalitaires. (...) Le tout-interdit n'a jamais fonctionné. (...) Là, on est en train de tomber dans l'absurde" (Lire ici la réponse de Pascal Montredon)...

Les exemples (finlandais, espagnols, new-yorkais)

Les propos de Jacques Attali seraient-ils ainsi complètement "absurdes" ou plutôt réalistes ? Pour le docteur Emmanuel Khalatbari*, responsable des consultations de tabacologie des hôpitaux de Lyon, il paraît de toute façon impossible que l'État prenne un jour la décision d'interdire le tabac : "L'État empoche environ cinq euros par paquet de cigarettes. Cela représente un milliard d'euros par mois. Certains mettent en avant que les dépenses de santé dues aux maladies liées au tabac coûtent très chères mais le calcul ne peut pas se faire ainsi car l'État ne reverse pas le bénéfice des ventes de tabac à la sécurité sociale. Le milliard d'euros mensuel, c'est dans la poche de l'État qu'il va directement. Quant à la sécu, c'est vous et moi qui cotisons avec notre argent pour la financer".

Pourtant, d'autres pays ouvrent la voie. Selon la dépêche AFP, "l'éradication du tabac en Finlande est sur la bonne voie et le processus prévu sur cinq ans se passe si bien que les autorités finlandaises se félicitent de recevoir des demandes de conseils à ce sujet en provenance du monde entier. (...) La première phase a aussi rendu illégal de vendre ou d'acheter du tabac sur l'internet, de consommer du tabac dans les lieux fréquentés par des mineurs ou de fumer dans les gradins de n'importe quel événement public se déroulant en extérieur. (...) La phase suivante, attendue en 2012, rendra illégal de présenter des produits issus du tabac dans les magasins et en 2015, les distributeurs automatiques de cigarettes seront bannis". Mais pas question pour autant d'interdire complètement la vente de tabac, qui mènerait, selon l'auteur de la loi finlandaise, Ismo Tuominen, "à une augmentation du trafic et de l'importation illégale".

De plus, le 02 janvier 2011, l'Espagne se dotait d'une loi anti-tabac parmi les plus strictes en Europe, la loi interdisant "de fumer dans les bars, les restaurants, les aires de jeux pour enfants et les zones situées à proximité des enceintes scolaires et hospitalières", selon Midi Libre.fr (Lire ici l'article). Le journal Lesinrocks.com note pour sa part que "la ville de New York a quant à elle adopté le 03 février dernier (ndlr : 2011) une loi qui proscrit de s'en griller une dans les lieux publics en plein air (parcs, plages...), sous peine de devoir payer une amende de 50 dollars (36 euros)" (Lire ici l'article).

Imagine...

Si un monde sans tabac ne semble pas prévu pour demain en France, il est toujours permis de l'imaginer. Selon le docteur Khalatbari, un monde sans tabac serait forcément un monde moins triste : "Est-ce que, lorsqu'un fumeur fume, il se sent plus heureux, dans un état de bien être ? Pas sûr... En interrogeant cent fumeurs et cent non-fumeurs afin de leur poser toutes sortes de questions, dont celle-ci : "Prenez-vous des anti-dépresseurs ?", on obtient le score suivant : quatre fois plus de fumeurs que de non-fumeurs affirment consommer des anti-dépresseurs. Car quatre fois plus de fumeurs ont des problèmes de dépression, d'angoisse, de mal être. Donc un monde sans tabac, c'est un monde avec quatre fois moins de somnifères ! Toutes les techniques de méditation et de relaxation sont basées sur l'oxygénation du cerveau et la détente. Jamais personne n'a conseillé à quelqu'un pour qu'il se sente bien : "Allez derrière une voiture et inspirez la fumée du pot d'échappement ", ou encore "Buvez du goudron !". Pourtant, c'est ce que font les gens quand ils s'allument une cigarettes. Alors qu'ils ne croient pas être plus heureux parce qu'ils fument".

Plus précisément en Bourgogne, voici ce qui changerait... D'après l'Observatoire régional de santé de Bourgogne (ORS), "en 2008, selon l'enquête Escapad (OFDT), 31% des jeunes Bourguignons de 17 ans sont fumeurs quotidiens. Ils ne se distinguent pas des jeunes français (29%). Cette prévalence est plus faible que celleprécédente enquête (40% en 2005). En 2009, d'après une enquête ORS menée sur quatre territoires de Bourgogne, 34% des femmes fumaient avant d’être enceintes et la moitié ont continué de le faire pendant leur grossesse. En 2008, 1,5 milliard de cigarettes a été vendu en Bourgogne, soit 930 cigarettes par habitant de plus de 15 ans (contre 1.650 en 2001). Le nombre de nouveaux cas de cancers du poumon en Bourgogne a été estimé à 908 en 2005. L'incidence a augmenté, entre 1980 et 2005, comme dans l'ensemble des régions françaises".

"Les taux d’incidence ont triplé durant cette période pour les femmes, et augmenté de 37% pour les hommes. Les trois principales pathologies en grande partie liées à la consommation de tabac (cancers de la trachée, des bronches et des poumons, bronchite chronique et cardiopathies ischémiques) causent chaque année 2.475 décès en Bourgogne (14% de l’ensemble des décès bourguignons sur la période 2005-2007). Parmi ces décès, 20% surviennent avant l'âge de 65 ans. Sur la période 2005-2007, chaque année en moyenne 870 Bourguignons sont décédés d'un cancer broncho-pulmonaire (20% de femmes). La mortalité des hommes et des femmes de la région causée par ce cancer ne se distingue pas de celle observée dans l’ensemble de la France".

* Auteur du livre Mon doudou tabac : comment vivre sans toi ? (Éditions Yves Meillier).

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