Tunisie : Ben Ali, un mal nécessaire ?

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Sans suspense. Zine El Abidine Ben Ali a été réélu dimanche président de la République Tunisienne, pour un nouveau mandat de 5 ans. Un score (89,62%) bien éloigné des résultats classiques d'une véritable démocratie, une presse unanime, pas de réactions internationales, peu de Tunisiens véritablement mécontents de cette "mascarade" est-ce à dire que le président Ben Ali est "utile" dans ce rôle, tant sur le plan intérieur, que sur la scène internationale ?

 

Une "démocratie responsable"

 

Comment justifier un tel score (89,62%), quand les clivages habituels de la démocratie nous réservent en général des "51-49" ? La Tunisie, frontalière de la Libye d'un côté, de l'Algérie de l'autre, n'est "pas encore la Suède", comme le dit Nizar Bahloul sur le site tunisien "Business News". La démocratie véritable n'est pas ressentie comme une urgente necessité, et de nombreux tunisiens (notamment sur Internet) voient dans ce score un plébiscite pour un homme qui a accompagné (initié?) les grandes évolutions et les progrès réalisés par la Tunisie ces 2 dernières décennies. On nous parle alors de "démocratie responsable", d'un pays sur la voie du progrès, mais avec prudence et dans la continuité. Le niveau de vie a en effet augmenté, une véritable classe moyenne a émergé, et le pays s'est doté d'infrastructures qui le distinguent nettement de ses voisins, et l'éloignent durablement de la situation, à quelques exceptions près, du reste du continent africain.

 

Le rang de "nation développée"


La Tunisie est également un partenaire de choix, pour la France notamment. Si l'hexagone brille par son silence quant aux questions des droits de l'homme en Tunisie, les sociétés françaises sont en revanche très présentes sur le territoire tunisien : Total, Carrefour, Casino, Monoprix dessinent le paysage commercial, sans compter tous les "centres d'appels" téléphoniques installés ces dernières années. Selon des sources officielles, la France détient le plus grand nombre d’entreprises à participation étrangère en Tunisie, avec plus de 1000 unités de production, soit 40% du total, et plus de 80 000 emplois. Elle est également le premier pays européen émetteur de touristes en Tunisie. Ce partenariat économique est une des priorités de Ben Ali, qui déclarait récemment à Afrique Magazine que s’il était réélu, il se ferait "un devoir de progresser résolument vers l'objectif fixé, à savoir préparer la Tunisie à accéder rapidement au rang de nation développée", indiquant également qu'il entendait "faire entrer le pays dans une nouvelle ère démocratique, encore plus avancée".

 

La montée des intégrismes


Autre argument, à considérer avec prudence, qui plaida également en faveur de la "dictature laïque" de Saddam Hussein en Irak : à sa façon, le régime du Président Ben Ali est considéré dans la région comme un "rempart" contre les intégrismes. Mais pour les partisans d'une Tunisie laïque, la situation se fragilise de plus en plus, avec une montée sensible du fondamentalisme, mesurable notamment à l'influence de théologiens comme Youssef Qaradhaoui, ou Amr Mahmoud Helmi Khaled, l'un des plus célèbres télé-prédicateurs du monde arabe, et dont la popularité ne cesse de grandir. Mais sur le plan légal, comme sur celui des principes fondateurs affirmés dès l'indépendance du pays en 1956, la Tunisie de Ben Ali semble encore bien loin d'une application de la chariâa...

 

Une conception laïque héritée de Bourguiba


Pour le prédecesseur de Ben Ali, la priorité était déjà de bâtir une "société moderne". Ainsi l'ancien Président fut particulièrement hostile envers tout ce qu'il jugeait comme "archaïque, décadent ou participant au sous-développement du pays". L'islam ne sera pas épargné, et sans être laïque, la Tunisie se démarqua du monde arabe en matière de réformes religieuses et culturelles. Ces dernières années, le Président Ben Ali s’est prononcé à plusieurs reprises contre le port du voile "d’inspiration sectaire importée de l’extérieur". Son ministre de l'Intérieur Rafik Belhaj Kacem a même qualifié le voile de "symbole d’une appartenance politique qui se cache derrière la religion et qui cherche à faire revenir la société aux ères très anciennes". Mais l'autorité semble ici trouver ses limites, et on constate une nette augmentation du nombre de femmes couvrant leur tête. Pour Khadija Chérif, présidente de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), "celles qui portent le voile remettent en cause le Code du statut personnel de 1956, qui a fait de la Tunisie, très tôt, un pays avant-gardiste en matière de droits de la femme".

 

Le "décret 108"


Afin d'éviter l'extension de ce phénomène du voile, le gouvernement souhaita l’application du décret 108 de 1981, qui interdit le port du voile dans les établissements publics. Au risque, pour les employées du secteur en question, d’être licenciées. Ainsi les autorités tunisiennes ont "empêché les étudiantes du campus universitaire de Tunis et d’autres cités universitaires d’accéder à leurs facultés pour passer leurs examens de fin d’année, pour la simple raison qu’elles portent le voile", expliquait en 2006, Safwa Aïssa, présidente de l’association Vérité-Action, qui milite pour la liberté d’expression et le respect des droits de l’Homme en Tunisie. Par ailleurs, selon le quotidien libanais L’Orient le Jour, "des femmes tunisiennes voilées sont souvent interpellées, devant parfois s’engager par écrit à ne plus porter le voile au risque de perdre leur emploi ou de devoir abandonner leurs études". Des témoins ont fait état d’interventions de policiers en civil, notamment à Sfax (Sud), enlevant des voiles à l’arraché, en pleine rue. "Des gens de confiance m’ont rapporté que des policiers ont bousculé des femmes et leur ont demandé d’enlever leur voile. Nous sommes pour l’application du texte, mais pas par la violence et la répression. Il faut expliquer, faire de la pédagogie, débattre. Personne n’a la parole à part le gouvernement", confie Khadija Chérif, qui craint aussi que la répression ne radicalise les femmes qui portent le voile et suscite un mouvement de solidarité avec elles.

 

Ainsi, le soutien au régime, d'une part, et les condamnations face à ses excès, d'autre part, sont à l'image d'une nation tunisienne écartelée entre ses cultures arabo-musulmane d’un côté, et occidentalo-laïque de l’autre. A l'image d'un pays seulement émergeant, mais déjà d'un partenaire économique international de poids. D'une modernité visible, mais aussi d'un attachement profond aux traditions. Après 22 ans de pouvoir de Ben Ali, ce nouveau mandat devrait théoriquement être son dernier, si la Constitution limitant à 75 ans l'âge du président est respectée...

 

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