Mettre au monde

Une journée en salle de naissance implique beaucoup de stress : on ne sait jamais comment va finir l’accouchement.

Les gardes durent généralement douze heures, ce qui permet de suivre une patiente jusqu’au bout en lui évitant un changement d’équipe. En temps normal, chaque sage-femme prend en charge trois patientes. Nous les installons en salle au début du travail, quand elles sont aux alentours de trois centimètres de dilatation, en sachant que le col s’ouvre en moyenne d’un centimètre par heure. Nous allons les voir au moins une fois par heure pour examiner leur col, vérifier leur état général. Nous parvenons souvent à déceler, grâce au col ou au rythme cardiaque, le moment où le bébé va arriver. Mais, parfois, tout peut basculer en cinq minutes alors que nous pensions avoir encore une heure devant nous… C’est la magie de l’accouchement ! Il faut rester humble. Le relationnel avec la maman est primordial : c’est elle qui ressent ce qui se passe dans son corps. Parfois le papa vient nous chercher, paniqué : « Elle a envie de pousser ! »

Malgré la tension, on doit montrer à la patiente que l’on sait ce que l’on fait et qu’elle peut nous faire confiance. À nous de la rassurer au mieux. Nous sommes dans une maternité de niveau 3, avec une équipe médicale présente sur place vingt-quatre heures sur vingt-quatre et un service de réanimation pour les bébés. Nous avons les moyens de prendre en charge des accouchements pathologiques, du fait d’une malformation, de plaquettes trop basses, d’un placenta trop près du col. A certains moments, nous devons accueillir des patientes paniquées, qui arrivent trop tard pour envisager une péridurale, et qui n’étaient pas préparées à cela. Là, parfois, il y a pétage de plombs… Elles nous attrapent par la blouse, elles hurlent. C’est effectivement violent pour elles. Quand elles arrivent des urgences, tout le monde se précipite pour les installer, leur mettre une perfusion, etc. Ça redouble leur anxiété ! Parfois elles se mettent à pousser alors qu’elles sont à quatre pattes. Nous-mêmes sommes stressées, sous adrénaline, et devons parfois parler un peu plus haut qu’elles, les rassurer, leur dire qu’elles vont bien, que le bébé va bien… Quand la douleur est trop forte, le cerveau déconnecte. Elles sont parties ailleurs, il faut parvenir à les ramener avec nous.

Une fois, c’est le papa qui est tombé dans les pommes ! Je commençais à attraper le bébé, et je ne pouvais pas m’occuper de lui… Heureusement, il s’est effondré dans un fauteuil, et c’est l’aide-soignante qui s’en est chargée. Depuis, je leur demande toujours quand ils arrivent s’ils ont mangé.

Aujourd’hui, je travaille moins souvent en salle de naissance, je reçois les mamans en consultation pour la préparation à l’accouchement. Dernièrement, j’ai remplacé une collègue, et reçu une de ses patientes à huit mois de grossesse. Elle me dit que tout va bien, mais qu’elle ne sent plus le bébé depuis quelque temps… Cela m’inquiète. Je l’ausculte. Je n’entends pas le cœur du bébé. J’essaie de l’autre côté, mais toujours rien. Je commence à être tendue, mais ne peux pas le montrer. J’envisage une échographie, et vais voir une collègue formée à cela, pour lui raconter la situation. Cette collègue réalise l’examen et là, plus de doutes : il n’y a pas de battements. Ma collègue leur dit « Vous voyez, il ne bouge plus. » Le couple ne réagit pas. Elle place alors l’appareil sur le cœur et dit : « Vous voyez, le cœur ne bat plus. » Ils éclatent en sanglots… Et moi, j’ai la larme à l’œil… Mais trois patientes m’attendent. Je dois aussi appeler un médecin pour qu’il confirme rapidement le décès. Dans ce cas, il faut parvenir à se mettre dans un état d’esprit, puis dans un autre, parce que les autres patientes qui attendent, elles, vont très bien… Je suis retournée voir ce couple le lendemain, après l’accouchement. Le père m’a expliqué que le fait d’avoir vu et tenu son bébé l’avait aidé à prendre conscience que l’enfant avait réellement existé.

Des histoires très douloureuses, nous en accompagnons beaucoup. Mais il ne faut pas y penser. Moi, en tout cas, je n’y pense pas. Quand nous accueillons un couple, nous faisons en sorte que ce soit l’un des plus beaux moments de leur vie, notamment pour les femmes qui ont déjà vécu un premier accouchement problématique. Je leur demande alors comment elles aimeraient vivre celui-là. Certaines me répondent qu’elles aimeraient accoucher sur le côté, pouvoir attraper leur bébé, je fais en sorte que ce soit possible.

Et, quoi qu’il en soit, à la fin des douze heures, il faut réussir à se dire : « Ça y est, ma garde est finie. » C’est difficile, mais nécessaire.

Johanne Vié, sage-femme
Propos recueillis et mis en récit par Sylvie Abdelgaber, coopérative Dire Le Travail


Texte paru dans L’autre trésor public – paroles d’agents sur leur travail, éditions de l’Atelier, 2018

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