Le Système du Pléonectique : le Mal, par Mehdi Belhaj Kacem

Toute philosophie sérieuse doit posséder un fondement éthique. Ainsi, comme l'écrivait Kierkegaard : « Tout discours d’une unité supérieure qui réconcilierait des contradictions absolues, est un attentat métaphysique contre l’éthique ». Mehdi Belhaj Kacem pose ici le fondement éthique de son travail, fondement qu'il ne cessera de développer sous d'autres perspectives.

 

Mal

 

 

 

Capacité anthropologique exclusive et gratuite à porter les souffrances naturelles (i .e. animales) à exponentiation, virtuellement infinie : c’est-à-dire, dans l’actualité empirique, compulsivement illimitée.  

Pendant longtemps, j’ai estimé, comme beaucoup de monde, que l’humanité avait touché le fond de l’horreur à Auschwitz. Comme me l’ont appris un certain nombre de penseurs du vingtième siècle, de Adorno à Giorgio Agamben en passant par Blanchot et Lacoue-Labarthe, on ne peut plus penser après avoir pris connaissance d’un phénomène comme Auschwitz de la même manière qu’avant. Que l’essentiel des vedettes philosophiques du jour ne veuillent plus rien en savoir (il n’y a « rien à attendre de l’ombre éternelle d’Auschwitz », écrit l’un d’eux), voilà qui ne me fait ni chaud, ni froid. Ils ont tort, et je ne tire aucune fierté particulière du fait d’avoir si évidemment raison. Comme l’épilogue Lacoue à la fin de son admirable étude des poèmes de Paul Celan, La poésie comme expérience :

« Ch. F. me dit avoir entendu dire – par un intellectuel français, je crois – que les intellectuels français font trop de pathos sur Auschwitz. (Auschwitz au sens où l’ont entendu Adorno, Georges Steiner et quelques autres qui ne sont pas particulièrement des « intellectuels français ».) Si l’on commence à oublier cela, c’est-à-dire l’impensable – c’était ici, les mêmes que nous (nos semblables) ont laissé faire, n’ont rien dit, ont eu peur, se sont plus ou moins réjouis, et c’était une pure monstruosité -, si l’on commence à ne plus comprendre en quoi il s’agissait d’une pure monstruosité, alors je ne donne plus cher de l’avenir de la pensée, ni de toute façon de ceux qui s’imaginent « intelligents » de dire pareil choses. Tout au plus peut-on leur souhaiter de n’être pas moins « pathétiques » sur de moindres « sujets ». »

 

J’y vois plus qu’un signe : mort en 2007, Lacoue, s’il ressuscitait, s’en retournerait dans sa tombe en voyant les tournures qu’ont prises les « événements » philosophiques des dix dernières années. « Oublier Auschwitz » (conseil « avisé » de Badiou à un journal israélien) est devenu un mot d’ordre, qu’on s’est donné tous les prétextes « ontologiques » pour suivre à la lettre.

Comme le disait encore Adorno, qui rend caducs les postulats éthiques de 99% des « ontologues » du jour : « ce qu’il y a de profondément suspect dans les métaphysiques courantes et appréciées aujourd’hui, c’est qu’elles font toutes un même geste, même s’il semble seulement périphérique, voire lointain : un geste disant que les choses ne vont tout de même pas si mal. » Elles vont si mal, et font surenchère à qui mieux-mieux dans le « cap au pire », comme l’a chroniqué Beckett toute sa vie. A quoi Adorno ajoutait intraitablement, et nous y seront ici même : « le véritable fondement de la morale est à chercher dans le sentiment corporel, dans l’identification avec la douleur insupportable. » 

Auschwitz, donc, comme nom paradoxal, impossible, insoutenablement « contradictoire », de ce qu’il y a à penser. Mais j’ai découvert il y a quelques années qu’on était allé encore plus loin dans ce qu’on a trop longtemps est complaisamment qualifié d’Impensable : le Mal n’est pas impensable, et telle est la cheville ouvrière impossible du système du pléonectique qui, malheureusement, est bien un système, contrairement à tous les bricolages « ontologiques » du jour qui se revendiquent comme tels sans aucun droit à le faire.

Oui, j’ai découvert, qu’il y avait encore pire qu’Auschwitz : ce qu’on a appelé « l’expérience Pitesti ».

Il faut ici faire quelques avertissements au lecteur. La présente entrée est celle qui m’aura été la plus pénible à écrire de tout le présent livre, et même de toute ma vie. Je ne peux me plonger dans la documentation que j’ai rassemblée autour du phénomène[1] en question sans m’effondrer en larmes pendant des jours, sinon m’effondrer tout court, hurler intérieurement avec la pleine conscience de la profonde inanité de ce hurlement, qui pas plus que les pleurs ne rachète rien, ne soulage de rien, ne pourvoit pas d’une quelconque plus-value de « belle âme ». Pour tout dire, si le lecteur veut se faire une idée bien précise des raisons pour lesquelles j’ai été tout proche de ranger mes stylos à la remise pendant près de cinq ans, à la suite de ce que je n’ai fait qu’annoncer dans la Présentation (supra.), et étayer un peu partout par le système du pléonectique, c’est ici qu’il en trouvera la raison réelle. Il s’agit comme d’un trou noir cognitif, qui risque d’engloutir sans retour toute possibilité de pensée. Et qui, pourtant, constitue à mes yeux la seule raison pour laquelle je n’ai pu me résoudre à tout abandonner et ne plus m’occuper que de mes moutons, sans « plus entendre parler de quoi que ce soit », comme dit encore le grand Lacoue.

Nous avons vu (supra., Art) comme une immense partie de l’art moderne, au sens large, consistait en une monstration quasi ininterrompue du concept générique que donne le système du pléonectique du Mal : une intensification surnuméraire, inaccessible au règne animal, et comme telle parfaitement contingente dans son envoi, de la capacité à souffrir. On a vu aussi comme, avec cette modernité même, l’artiste apparut bien souvent comme une sorte de « héros de la Transgression », héroïsme qui semble s’être essoufflé, voire totalement éteint, avec les années soixante-dix et l’effondrement des avant-gardes (et pour cause, sur lequel la présente entrée jettera un éclairage cryogénisant). On se souviendra du fait que, d’une certaine manière, l’héroïsme transgressif avait commencé avec Sade et s’était achevé avec l’assassinant de Pier Paolo Pasolini, dont le dernier film était, précisément, une adaptation insoutenable des 120 journées de Sodome, transposée dans la République fasciste de Salo.

Le lecteur est donc prévenu, et a le droit de sauter la présente entrée : ce qui s’est passé à Pitesti dépasse en atrocité pure tout ce que Sade a jamais pu vouloir imaginer à ce sujet (voir aussi la fin de l’entrée Sexuation, infra.), ainsi que tout ce que le film de Pasolini en illustre par « images réelles ». Les atrocités perpétrées à Pitesti sont formellement les mêmes que celles qu’on voit dans le film de l’italien (à vrai dire, même formellement, elles sont en réalité bien pire, car temporalisées de manière bien plus extrême); à un détail psychologique près qui donne toute sa portée à ce que j’ai signalé au sujet du film Strange days (Affect, supra.). Et qui donne aussi bien toute sa portée à la destination éthique de la phénoménologie générale, organiquement liée, que donne le système du pléonectique de la science, de l’art, du politique, de la sexualité, du droit, etc.

Lançons-nous.

Suite aux accords de Yalta, la Roumanie tombe aux mains du parti communiste, qui n’y comptait jusque-là qu’un millier de membres, la plupart étrangers. Il est très difficile de prendre toute la mesure du traumatisme que constitua cette « invasion barbare » (comme de Vikings ou de Huns) chez les roumains ; et nous nous figurons volontiers, à travers les films ou les livres qui nous en parviennent (par exemple l’admirable et glaçante palme d’or 2007, 4 mois, 3 semaines, 2 jours de Cristian Mungiu), ce pays comme particulièrement sinistre, habité de citoyens étrangement dépressifs, comme si la chose était ontologique et tombée du ciel. Ce n’est pas du tout le cas. Son histoire est trop longue pour être retracée, mais enfin il s’agissait d’une royauté à forte composante catholique, devenue démocratie parlementaire entre 1923 et 1938 ; puis, à la suite du renversement du Roi par Hitler et ses alliés, on installe le maréchal Ion Antonescu, qui impose un régime fasciste jusqu’à la défaite des allemands, qui autorise la livraison de la Roumanie à Staline. Pour se défaire de nos préjugés quant à une Roumanie « ontologiquement » sinistre, il suffit de lire le très beau livre de Paul Morand, hélas non réédité, Bucarest, écrit avant-guerre : on y découvre au contraire un pays au folklore varié et très attachant, joyeux, pour tout dire un véritable exemple de dolce vita comme il y en a très peu dans le monde. La Roumanie n’est pas un pays ontologiquement sordide : il l’est devenu. Il l’est devenu pour des raisons, hélas, très précises : selon une redoutable logique, qui nous est désormais devenue familière : celle du dépassement (supra., ainsi que aufhebung et katharsis). Et pas n’importe lequel : celui de la forme la plus extrême qu’ait prise l’idéologie du dépassement dans la modernité, et qui est la léniniste. Que je finalise la présente entrée à une date, 2017, qui me sépare d’un siècle de la révolution bolchévique, j’y vois plus qu’une coïncidence : l’ampleur traumatique qu’il nous aura fallu endurer pour réaliser à quel point, depuis deux siècles, nous aurons vécu dans un délire éveillé, celui que sténographie, sur son mode, Jean-Claude Milner dans son grand livre, Relire la révolution (op. cité). Ce délire, c’est précisément celui du Dépassement absolu, de ce que Milner appelle Révolution idéale. Et dont l’agent léniniste notoire, pendant « de gauche » du « surhomme » nietzschéen « de droite », était « l’homme nouveau ».

Eugen Turcanu était un homme grand, très beau, très fort et supérieurement intelligent. Dans sa jeunesse, il fait partie d’une association de jeunes légionnaires, qu’on peut qualifier de milice fascisante à la solde du pouvoir mis en place par Hitler ; puis, en 1944, il est un des tout premiers roumains à adhérer au minuscule parti communiste, sans doute par calcul stratégique lucide sur qui prendra le pouvoir à l’issue de la guerre (il était au courant des accords de Téhéran, en 1943, où Staline, Roosevelt et Churchill planifièrent et le démembrement de l’Allemagne nazie après sa défaite et les futurs accords de Yalta). Il cache donc son passé fasciste au parti ; hélas pour lui, un étudiant des anciennes milices explique, sous la torture, à la Securitate, la police politique communiste roumaine, qu’il a rencontré en 1945 ou 46 un de ses anciens camarades, Bogdanovici. Turcanu pensera toujours que ce sera ce dernier qui l’a trahi, ce qui n’était pas le cas (il se vengera par la suite de manière inqualifiable, comme on va voir). Quoi qu’il en soit, il se retrouve en prison, même s’il y jouit d’un traitement de faveur, en tant que membre malgré tout du parti ; on lui trouve des circonstances atténuantes et sa peine est allégée. Il retrouve ledit Bogdanovici, entretemps condamné à vingt-cinq ans de travaux forcés pour son passé de légionnaire ; celui-ci est à la tête d’un groupe de « rééducation marxiste », auquel se mêle Turcanu, qui devient vite le membre le plus radical du groupe, ne jurant que par Lénine et accusant son « camarade » d’opportunisme, de tiédeur, de déviation « kautskiste », etc. Turcanu trouve, de toute façon, la méthode de rééducation marxiste pratiquée par Bogdanovici trop « légère » (entendons, par exemple : non-violente). Il faut réellement faire entièrement table rase. Il faut réellement créer l’homme nouveau léniniste par tous les moyens, ce qui passe par une éradication totale et sans reste des réflexes spirituels de l’ancien, comme on dira un peu plus tard en Chine.

Pendant un transfert de prison – vers Pitesti justement – Turcanu disparaît quelques jours : en fait, il s’entretiendra secrètement avec le chef de la Securitate, Nikolski (un monstre de tortionnaire lui-même, et donc pour le coup le véritable responsable de « l’expérience Pitesti », qui donnera le ton à plusieurs décennies de « vie » publique roumaine), pour la mise au point de la « nouvelle » méthode de rééducation marxiste-léniniste. On ne le répétera jamais assez contre la propagande du gauchisme universitaire : Lénine n’est pas la continuateur de Marx ; il est sa trahison, quand bien les conditions de possibilité de cette trahison se trouvent-elles dans Marx lui-même, comme nous le verrons en conclusion de la présente entrée. On se souviendra ici, à point nommé, sur le rapprochement, qu’on aura pu trouver hardi, que je faisais entre Lénine et l’Antéchrist (supra., Contingence).

Transféré donc à Pitesti, à la tête d’un groupe d’une vingtaine de détenus, Turcanu va mettre en œuvre sa méthode, sur le groupe transféré d’abord, puis sur tous les étudiants amenés à Pitesti, qui allaient de crimes légers en droit commun (voire étaient prisonniers depuis des années sans jugement) à des opposants plus ou moins patentés (monarchistes, nationalistes, futurs ecclésiastes, etc.) au nouveau régime tombé comme le ciel sur les têtes des citoyens roumains.

Les deux premières semaines, Turcanu et son groupe sympathisent avec un groupe de prisonniers opposants en se faisant passer pour des opposants eux aussi. Il y avait une sorte de correspondance bi-univoque entre les deux groupes : chaque membre de l’un devenait le « meilleur ami » d’un membre de l’autre.

Puis, un matin du 6 décembre 1949, les masques tombent - on va tout de suite voir que c’est le cas de le dire, quoique en un sens effroyablement pervers -, et la nouvelle méthode entre en application.  Elle s’intitulait, à point nommé, « l’arrachement des masques » (appellation « platonique » s’il en est : il s’agit d’atteindre à l’en-soi des choses, infra., Vérité). Elle comportait quatre phases. Toutes étaient accompagnées de tortures que nous énumérerons plus loin. La première : « l’arrachement des masques extérieurs », qui consistait à raconter tout ce qu’on n’avait pas dit à la Securitate, à l’exemple de ce qu’on avait confessé pendant les deux semaines aux membres du groupe de Turcanu qu’on croyait des amis. La seconde : « l’arrachement des masques intérieurs », consistait à dénoncer (peu importe, on le verra, que ce fût vrai ou faux) les faiblesses des autres détenus, les complaisances des gardiens, etc. : bref à moucharder. Ces deux phases, quoique évidemment terribles, surtout avec les sévices abominables qui les accompagnaient, étaient cependant assez communs aux autres prisons de Roumanie et d’une grande partie du monde. J’ai été abonné pendant des années à l’admirable organisation Amnesty International : ce qui suffit amplement pour savoir que, à échelle globale, la pratique de la torture est la norme et non l’exception, depuis que l’homme est homme.

Ce sont les deux dernières phases, et surtout la dernière, qui ont fait fréquemment comparer Turcanu à un Lucifer philosophique, à un personnage sadique « concret », etc. Et c’est par elle qu’à mes yeux Pitesti constitue, comme le pensent tous les roumains et tous ceux qui ont eu connaissance du phénomène, le paradigme même de l’Atroce, qui le porte (temporairement ? L’avenir nous le dira) au rang d’Exemple, d’Archétype produit (comme tout archétype, contrairement à ce que croyait Platon). La troisième phase s’intitulait : « arrachement des masques intimes », ou encore : « se démasquer par rapport à soi-même ». En gros, il s’agissait de soutenir mordicus que votre mère ou votre sœur était une grosse pute, votre père, un pédophile assassin, votre frère, un marlou de chez première, etc. Le tout, je le répète, sous des tortures quasi initerrompues qui seront rapportées plus bas.

Je n’ai pas le cœur pour le moment de faire de la philosophie appliquée ; je le répète, Pitesti est comme un trou noir, un bloc d’antimatière pour la pensée ; et pourtant, comme pour Adorno ou Agamben Auschwitz, cela qu’il faut penser. Nous devrons « sortir » de Pitesti, ne plus y penser, pour ne pourtant penser que cela : tout le système du pléonectique déclinant les rigoureux concepts et catégories pour expliquer comment on a seulement pu en arriver là. Mais enfin, pour des raisons qui sont maintenant familières au lecteur (voir notamment supra., Ironie, ou infra., Représentation), il va de soi que l’expression même, qui fera florès dans toute la Roumanie, mais aussi bien dans les camps de rééducation maoïstes ou cambodgiens, de « se démasquer soi-même », est rigoureusement vide de sens. C’est pourquoi longtemps j’ai été tenté d’appeler le présent pensum : Système du Mal. Mais « système du pléonectique » est simplement plus précis.

Dans le vocabulaire de Turcanu, « se démasquer soi-même » voulait cependant dire (et sous des tortures, donc, que nous détaillerons plus loin) : obliger les détenus à tout renier de leur passé, qu’il soit individuel ou familial, sous des termes injurieux. Il s’agissait d’une application absolument stricte du léninisme : de la table rase, de « l’homme nouveau », etc. La religion, bien entendue, était reniée ; les plus proches parents, insultés.

Enfin, la quatrième phase, qui constitue l’apogée du génie de Turcanu (car il s’agissait, à l’évidence, d’une sorte de génie) : le « rééduqué » devait « rééduquer son meilleur ami », le détenu dont il était jusque-là le plus proche. En clair : celui qu’on avait torturé jusque-là devait devenir tortionnaire à son tour, de préférence avec « celui qu’on respecte le plus, aime le plus, à quoi on veut s’identifier ». Des prêtres ont dû torturer le Maître qu’ils adoraient plus que tout au monde, d’autres se sont fait torturer par celui qu’ils vénéraient moralement, etc. En plus clair encore : si Turcanu avait pu continuer l’expérimentation de sa méthode aussi longtemps qu’il l’avait voulu, il aurait obligé ses « cobayes » à torturer leur propre mère, leur propre père, leur propre frère, leur propre sœur, leur propre fils, leur propre fille, leur propre épouse ou amoureuse, époux ou amoureux. Et les « cobayes » l’auraient fait, car ils n’avaient tout simplement pas le choix. Pourquoi ? Parce qu’à Pitesti, il était impossible de se suicider : l’un des innombrables « détails ergonomiques » (j’explique plus loin ce qu’il faut entendre par l’adjectif) de Pitesti, c’était que les victimes vivaient 24h sur 24 avec leurs bourreaux. « On pouvait dormir la nuit, il est vrai, mais uniquement sur le dos, complètement nu, les bras étendus au-dessus de la couverture. Si, à travers son sommeil, on faisait le moindre mouvement, si on se retournait sur le flanc, on recevait sur la tête le coup de matraque du rééducateur de service. » Il n’y avait, à Pitesti, pas une seconde de répit dans le supplice : en sorte qu’aucun des détenus n’a pu couper au « quatrième stade », où il était transformé en bourreau. Des détenus ont certes tenté de se suicider en se tranchant les veines avec les dents, ou en se cognant la tête contre les murs ; ce fut peine perdue.

Voici, entre autres, ce qui se passait sans répit à Pitesti, c’est-à-dire pendant indifféremment les quatre « phases ». On frappait les détenus avec des massues, avec de la veine de bœuf, des lanières, des cordes, des pieds de lit, des manches de balai, tout en appliquant, la plupart du temps, des serviettes ou des torchons humides sur les détenus, car la douleur en était augmentée. On maintenait les détenus dans les positions les plus torturantes, ou encore les yeux à l’ampoule électrique pendant le plus longtemps possible. On arrachait les cheveux et les moustaches à la main, sur le vif, ou bien à l’aide d’un appareil confectionné d’un bouton attaché à un fil. On écrasait les doigts et les orteils. On introduisait dans la nourriture une quantité de sel absurde sans donner d’eau aux détenus, ou on leur faisait boire de l’eau salée. On les faisait manger comme des chiens, sans utiliser les mains ; on les obligeait à manger des aliments chauds directement, sans les mâcher, ce qui leur brûlait la langue et l’œsophage, et faisait décoller la peau des lèvres et de la langue. On les obligeait à manger leurs propres excréments, ou ceux des autres détenus ; quand ils vomissaient, on leur rentrait leurs vomissures dans la gorge. On devait boire de l’urine, ou s’uriner dans la bouche les uns les autres. On obligeait régulièrement les détenus à s’entre-cogner les têtes jusqu’à ce qu’elles gonflent et qu’ils s’évanouissent. On les dénudait entièrement et les faisaient passer dans un cercle de rosseurs qui les frappaient jusqu’à ce qu’ils tombent inconscients. On les piétinait, on les frappait avec divers objets durs, et à coups de pied, jusqu’au moment où l’on brisait leurs côtes et où ils perdaient connaissance. On leur pressait alors la cage thoracique, par plusieurs autres détenus à la fois, et frapper avec les bottes ou avec des briques sur la poitrine, le visage, ou d’autres parties sensibles du corps. On enfonçait la tête des détenus dans les toilettes, en les tenant les pieds en l’air pendant une journée ou davantage.

Et ce ne sont là que des aperçus.

Il nous faut, hélas, aller beaucoup plus loin pour la pleine intelligibilité de ce qui s’est joué, du point éthique et philosophique de la plus ample portée, à Pitesti. Comme le disait Adorno, on ne sait pas, même de l’homme le plus intègre, comment il réagirait sous la torture. Pour bien prendre la mesure de ce qui s’est passé à Pitesti, il faut bien comprendre que c’est chacun d’entre nous qui aurait vécu la même expérience que celle que nous détaillons ici. Il faut nous imaginer forcés de torturer, et de la manière qu’on va lire, les personnes que nous aimons le plus, ici et maintenant : notre conjoint(e), notre fille ou fils, nos parents, etc. Et : nous l’aurions tous fait. C’est de cette facticité – comme diraient les uns et les autres – qu’il faut prendre, une bonne fois pour touts, en philosophie, toute la mesure. Non seulement nous aurions tous obéi, comme tous les détenus de Pitesti sans exception, à la troisième phase (nous aurions traité les êtres qui nous sont les plus chers de tous les noms d’oiseaux possibles), mais nous les aurions atrocement torturés, violés, humiliés, tués s’il l’avait fallu. C’est ça, la terrible « création » de la quatrième phase, qui relativise même Sade et la prolongation qu’en a donnée Pasolini. Et le sens de mon allusion, faiblarde en regard de quoi il s’agit (il ne s’agit que d’un indicateur intellectuel, mais dont j’espère démontrer plus tard toute la portée éthico-philosophique), à Strange Days (supra., Affect). Ce que je voulais dire, parce que c’est une question philosophique de plein droit, c’est : qu’est-ce qu’entrer dans l’esprit d’autrui ? Ou même dans une « chose » qui n’est ni un autre humain, ni un animal ? Est-ce seulement possible, comme le prétendent tant de « philosophes » dans le vent ? Et, si ça l’est, faut-il s’en féliciter ? Telle est la portée éthique du concept de pléonectique.

Pitesti, pour autant, - et il m’en coûte d’écrire cette phrase, mais tant pis -, prouve par l’absurde la dignité humaine : un absurde intensifié jusqu’à l’abomination absolue, mais enfin c’est un fait : aux animaux, nous faisons effectivement subir, chaque jour, des atrocités sans nom ; et pourtant, à aucun animal, nous ne pourrions seulement infliger ne serait-ce que le dixième de ce que nous pouvons faire subir à un de nos semblables. Car l’atrocité ultime de Pitesti consitait à entrer dans la tête de la victime, ce qui n’est possible qu’avec un membre de la même espèce que le bourreau.

Voilà ce qui s’est passé à Pitesti. Nous aurions, et tous autant que nous sommes sans exception, torturé et réduit à des déchets physiques et psychiques les êtres qui nous sont les plus chers, ici et maintenant, parce que nous n’aurions pas eu le choix, et parce que la charité y était bien ordonnée : nous aurions été nous-mêmes ces loques monstrueuses, ces déchets animés, ces excréments vivants. Les détenus n’avaient plus apparence humaine, tuméfiés de partout, mais aussi parfois nécrosés, avec la chair qui tombait ; dans la figure de certains, il était même devenu impossible de distinguer le nez, les yeux, la bouche. « Sa figure n’était toute qu’une plaie tuméfiée, violette, sanguinolente. En dessous, des taches de sang maculaient ses vêtements. Il tenait à peine debout, il vacillait. Il tremblait de tout son corps, comme s’il avait la malaria. »

Nous serions devenus comme eux, tous autant que nous sommes. Nous n’aurions pu faire autrement. Comme le disait toujours Adorno, dont les considérations continuent aujourd’hui à balayer pour moi 99% de tout ce qu’on tient en philosophie pour des « réflexions éthiques », pour quelqu’un né dans un camp de concentration, mieux eût valu ne pas être né. Il n’avait pas eu connaissance de Pitesti, dont tous les rescapés disent qu’ils auraient préféré n’être jamais venus à l’existence. Ils sont pourtant, pour la plupart, croyants. Comme le dit un commentateur : « Personne ne pourra décrire Pitesti. Parce que Pitesti n’est pas de l’ordre du possible. Pitesti est de la métahistoire, de la métaphysique, il est de l’ordre d’une compréhension spirituelle surhumaine du monde. »

On a pu parler de l’expérience de Pitesti (sans laquelle on ne comprend rien de l’Histoire de la Roumanie qui lui a succédé et bien au-delà dans le monde) comme d’une « ingénierie sociale » (le sens de l’adjectif « ergonomique » plus haut) ; et Turcanu lui-même se considérait expressément comme un « scientifique » d’un certain type. Un commentateur n’hésite pas à parler d’un « laboratoire expérimental de psychologie humaine, organisé selon des critères scientifiques ». Un témoin de première main, c’est-à-dire une victime (sauf que la singularité génialement atroce de Pitesti, c’est que toutes les victimes devenaient bourreaux, et que, comme le dit un commentateur, la catégorie de « victime innocente » y a été purement et simplement supprimée). Il avait rempli deux mille pages de descriptions et d’analyses des pratiques expérimentales qu’il dirigeait. Je n’ai pas peur de dire que la perte de ce manuscrit, sans doute détruit par la Securitate, constitue une béance dans la connaissance de l’humain aussi grave que la perte des manuscrits d’Epicure, ou l’abandon de Rimbaud, ou la mort précoce de Galois.

Pour « désidéologiser » les « crétins » croyants, extrême majorité parmi les détenus (les ecclésiastes en herbe étaient les victimes favorites de Turcanu), on organisa, en 1950, une « cérémonie d’ingestion des excréments et (…) une « chorale satanique », par l’intermédiaire de chansons de Noël scabreuses. Lors de la fête du Baptême Saint, on mettait en scène toujours une cérémonie satanique, dans le cadre de laquelle le baptême était désacralisé, et l’urine remplaçait l’eau bénite. Le Dimanche de Rameaux, on parodiait l’entrée de Jésus à Jérusalem : une victime était obligée de jouer le rôle de l’âne (à quatre pattes), et un autre singeait Jésus le chevauchant. Les Pâques de l’année 1951 seront consacrées par les rééducateurs en tant qu’anti-Pâques blasphématoires : on oblige les détenus à confectionner des croix utilisant des instruments de torture, les chansons de Noël abjectes (telles qu’on les avait perverties à Pitesti) sont remplacées par une prière des Morts scabreuses, et les détenus considérés mystiques doivent parcourir la chambre à genoux pour toute la durée de la Semaine de la Passion, chacun portant une croix ; on désigne même un « Christ » pour lequel on confectionne une couronne d’épines ; on contraint les autre détenus à s’agenouiller devant lui, à lui baiser le dos et les organes génitaux ; pour encenser la cellule, on allume des bottes à conserves dans lesquelles on a allumé du charbon. Lors de la Résurrection, les tortionnaires répétaient machinalement, pendant des heures : « Christ s’est masturbé », et les victimes devaient répondre : « Il s’est vraiment masturbé ». » « La parodie de toutes les fêtes religieuses était une consigne, mais c’est à la cérémonie phallique de Pâques qu’on accordait une importance majeure : on confectionnait la « chemise du Christ » à l’aide d’un drap souillé d’excréments, et l’élément clé était le phallus-totem qu’on forçait les rééduqués à adorer ; il s’agissait de la perversion du sens de la Résurrection : non pas dans l’esprit, mais abjectement charnelle, la Résurrection comme défécation. » On se demande ce que Pasolini, communiste et chrétien, auteur du film le plus insoutenable sur le Mal qui fut jamais, aurait pensé de tout ceci.

Pour le « quatrième stade », fréquents étaient les cas où le tortionnaire obligé pleurait en suppliciant son ex-meilleur ami (et donc son père, son frère, etc., si ça n’avait tenu qu’à Turcanu d’aller jusqu’au bout), et la victime l’enjoignait à continuer à frapper, pour qu’il ne se fasse pas à son tour torturer.

Citons quelques témoignages de première main.

« Vous savez, l’écroulement psychique, c’est comme une folie qui t’envahit, rien ne t’intéresse plus, le lendemain n’a plus d’importance. Les mots se décomposent, il n’y a plus rien qui ait un sens : comme un objet qui se casse et on ne peut plus lier les morceaux… et la dernière chose que tu perds c’est la croyance : tu pries Dieu sans cesse, tu es entre ses mains, et puis tu te demandes où est-il, Dieu, quand Turcanu fait ceci ou cela ? Vous savez, les étudiants en théologie ont été les plus torturés et, parmi eux, quelques-uns ont été les plus « convertis » : ils ont commencé à raconter des choses terribles sur la vie dans les monastères… Turcanu les battait jusqu’à ce qu’ils relâchent leurs sphincters et ensuite il fallait qu’ils lèchent par terre. »

« Brusquement Turcanu quitte sa place et annonce : « Maintenant je vais démasquer quelqu’un de spécial : Nuti Patrascanu. » La future victime est un des robots, des terrorisés-cogneurs. Turcanu le regarde, l’autre est en train de s’écrouler, je n’aurais pas imaginé qu’un des cogneurs puisse être lui aussi démasqué, je croyais que pour eux, c’était fini bien avant. Nuti Patrascanu tremble de tout son corps, moi aussi je tremble. Turcanu le fixe et parle : « Voilà, Nuti a caché quelque chose sur sa fiancée, il ne nous a pas dit qu’elle faisait partie du même mouvement nationaliste. Cela est très grave, cette fille peut empoisonner de nombreuses âmes innocentes, n’est-ce pas ? » Nuti Patrascanu tremble de plus en plus, il a dû être brisé à plusieurs reprises pour en arriver là, mais je lis dans ses yeux – les yeux d’un être qu’il y a quelques jours je croyais complètement transformé en robot – je lis la souffrance et la résignation, tout a été inutile, tout est inutile ici, maintenant ses yeux expriment un mélange de pitié et d’amertume. Ils le déshabillent, on lui enfonce une serviette dans la bouche et puis ils frappent – des coups automatiques dans un silence de mort. La victime saigne, ensuite ils l’allongent par terre et douze personnes s’assoient sur lui, il lâche ses matières fécales et après un moment, je ne sais plus quand, il mange ses propres excréments, non, cela je ne peux plus… je suis épuisé, il a fait cela doucement, d’une façon que je ne peux pas nommer, je n’ai plus de mots à mettre… »

« Quand je regarde autour de moi, j’ai l’impression de voir des statues bizarres, même Levinski ressemble à une statue – ou à un cadavre, oui, nous sommes tous des cadavres dans une salle de dissection. Ici, on te dit : frappe-le – et tu le frappes ; on te dit : tue-le – et tu le tues. C’est comme ça qu’on vit, ici, à Pitesti. Jusqu’à quand ? Jusqu’au jour où on meurt et où on devient un homme nouveau ! »

« Et voilà, tous les soirs il y a quelqu’un qui est atrocement battu parce qu’il a menti dans son autobiographie, il a dit qu’il a une sœur, qu’elle était devenue une pute, ce n’était pas vrai, il n’avait pas de sœur. Le spectacle continue, il délire ou il hurle en disant n’importe quoi. C’est mon tour et celui de Burcea, Levinski répète son discours sur la classe ouvrière et la pourriture et le fait que nous n’avons pas été sincères dans nos autobiographies, ensuite nous sommes déshabillés et fixés sur un lit de planches, ensuite je perds le fil et je me retrouve par terre… j’ai du sang partout, je reste comme ça pendant quelques jours, j’entends des coups et des gémissements autour de moi, mais pour le moment je suis inutilisable, je suis « en vacances »… curieusement, par terre, en dessous du lit, je me sens un peu à l’abri… »

« Nous étions devenus de véritables squelettes, des ombres. Ce qui nous arriva le jour de Noël 1950 fut le paroxysme, l’impensable. Zaharia nous ordonna de prendre la position fixe. Ensuite, il prévint que personne n’ira plus aux toilettes et qu’on devra utiliser nos gamelles pour satisfaire nos besoins, après quoi il nous faudra les avaler. Evidemment, nous refusâmes. On nous obligea et nous roua de coups. Un tel spectacle n’a pas de qualificatif : il n’y a pas de mot pour nommer cela. Je parlais de dégradation, je pourrais ajouter encore : abêtissement, abrutissement, stupidité, hébétude mais cela ne veut rien dire. Se révolter n’avait pas de sens non plus. On nous apporta une liasse de papiers : des chansons de Noël avec des textes modifiés : des vers entiers étaient remplacés par des expressions scabreuses à l’adresse de Jésus et de la Vierge. Cette chorale dura trois jour. Entre Noël et Pâques, nous fûmes obligés d’utiliser les mêmes gamelles, jamais nettoyées. Sans doute cela eut été inventé par une imagination malade. Pendant cette période, Intilie et Nedelcu subirent des tortures terribles. Le premier mourut, le deuxième perdit la tête. (…) Nous ne supportions plus d’assister à la torture de l’autre. Trucanu avait eu raison en disant qu’il allait nous mener jusqu’à un état où il disposerait de nous jusqu’à sa guise. Je ne sentais plus rien : plus d’espoir ni d’attente. Le pire s’était produit : je ne me faisais plus confiance et ne faisais confiance à personne. »

« Oui, Bogdanovic avait été torturé par Turcanu pendant un an et quatre mois. Quand je l’ai rencontré, il n’avait plus que la peau sur les os et des yeux énormes – un mort aux yeux vivants. Après cette rencontre, je ne sais pas ce que j’ai déclaré dans la chambre 4-hôpital. Les yeux de Bogdanovic m’avaient mis sens dessus dessous. J’ai déclaré pendant plusieurs jours, bouleversé, désorienté, pénétré par ses yeux. Je n’ai fait que déclarer. Qui pourrait croire tout cela ? Dans la cellule 3 du sous-sol, on se torturait et on pleurait ensemble. Ceux qui étaient battus pleuraient et ceux qui battaient, pleuraient aussi. Nous étions tous comme possédés. »

« Je me souviens encore de l’argument de Ghita Reus, quand Zaharia lui a demandé s’il reniait son appartenance légionnaire. Reus, étudiant en droit, a fait une démonstration magistrale : il a dit qu’il avait été arrêté et condamné pour activité anticommuniste et il l’avait reconnu à l’interrogatoire. Le code pénal interdisait une telle activité ; du point de vue du code pénal, donc du point de vue juridique, il avait été arrêté pour « crime de conspiration contre l’ordre social » ; alors, puisque la loi juridique l’avait condamné, pourquoi serait-il obligé de renier et de désavouer ? Aucune loi ne pouvait contraindre au reniement, c’était un problème de conscience. Le code pénal ne pouvait pas tout réglementer. Il a rajouté qu’il était d’accord pour être condamné par le système communiste, qu’il était un opposant au système, un ennemi du communisme. Il a déclaré qu’il comprenait que les communistes le punissent. Mais ses idéaux, sa religion, sa conception de la vie et de la mort, tout cela le regardait. Avaient-ils instauré une loi qui sanctionnait les pensées ? Le discours de Reus mit Zaharia dans l’embarras. Il nota tout pour le montrer à Turcanu. Ensuite Gelu Gheorgiu argumenta de la même façon. J’attendais mon tour. J’étais convaincu que nous renierions, tous, parce que la torture continue crée un état de confusion dans lequel la propre volonté est brisée. J’essayai de gagner du temps, je demandai à réfléchir et Zaharia me répondit qu’il m’aiderait à raccourcir mon temps de réflexion. Le lendemain soir Turcanu arriva dans notre cellule, son visage exprimait un mélange d’agressivité, de menace et de satisfaction. Il s’arrêta devant Reus : « Alors, cher collègue, on pose les problèmes de jure et de facto ? D’accord, nous avons étudié le droit ensemble, nous avons fréquenté les mêmes cours. Je vais te montrer, moi, ce que ça veut dire, de facto… je vais l’inscrire sur ta peau… et ce mystique de Bordeianu n’aura plus besoin de prendre son temps pour réfléchir. Ma parole, on lira vos pensées ! » Il y eut ensuite Zaharia, son programme musical, la position fixe, bref, le rituel. C’était pendant la Semaine sainte et nous étions tous prêts à renier. (…) Pendant huit jours nous avons traversé la cellule à genoux, en imitant les épreuves de Jésus. Brusquement, j’ai eu une vision : l’image de ma mère, en noir et en larmes, comme si elle savait où j’étais. Je l’ai vue longtemps, devant une icône, en deuil et en pleurs, une femme agenouillée, pour qui la vie n’avait plus de sens si on lui enlevait le sacré. »

« La torture était pratiquée de telle manière qu’on ne se rendait plus compte du temps. Il n’y avait plus de jour, plus de nuit. Tout au début, si on dormait quelques heures pendant la nuit, on se posait des problèmes de conscience… tout au début… ils prétendaient constamment qu’on cachait des choses. Nous ne savions plus ce que nous cachions, moi, je ne le savais plus. J’ai une mémoire exceptionnelle, une mémoire qui m’a beaucoup aidé pendant mes études et dans les enquêtes habituelles mais à Pitesti cela ne servait à rien. Ils en savaient toujours plus que moi, ils le savaient depuis toujours… »

« Il fallait dire des inepties, des énormités, des choses impensables… d’accord, on disait ces choses-là…. On disait donc qu’on avait baisé sa sœur ou sa mère… on disait que son père était un con, qu’il fallait lacérer, qu’on était prêt à le lui faire… mais le comité de rééducation était difficle à convaincre… alors il nous demandait de… eh bien, ni plus ni moins de jurer sur ce qu’il y avait de plus sacré, de jurer qu’on avait dit la vérité… Mais quand tout sacré avait foutu le camp, comment voulez-vous qu’on jure sur ce qu’il y avait de plus sacré ? Après avoir pensé que la Bible était une invention contre l’humanité, que nous étions tous les descendants de Jésus, un bâtard et un fils de pute, eh bien, jurer, par exemple, sur la tombe de ton père que ton père avait été un assassin, cela te rendait fou… Ceux du comité de rééducation disaient : ici il faut dire la vérité et seulement la vérité, pas un seul mensonge… Et la vérité de qui et par rapport à quoi ? La véritable question était la suivante : existait-il seulement une notion de vérité dans le monde nouveau de « l’homme nouveau » ? »

« Pour moi comme pour les autres ça devenait incompréhensible : chaque fois qu’il voulait torturer quelqu’un, il commençait par chantonner, il fredonnait des mélodies très gaies après quoi il choisissait un jeune et le regardait droit dans les yeux et puis il le frappait avec un fouet et une ceinture jusqu’à ce que la victime soit presque morte. »

« Un temps après, toujours un samedi, la chute se produisit. Costache Oprisan était presque un cadavre. Ils l’allongèrent sur le lit, Prisacaru lui attacha les pieds avec une corde, il appela Munteanu, Iosub, Comsa et moi et nous ordonna de frapper Oprisan. Moteanu frappa. Il n’avait plus d’énergie mais ce n’était pas cela qui importait : ce qui importait c’était qu’il frappait et le premier coup donné marqua le début de notre effondrement. Après quelques coups, Iosub laissa tomber la matraque en disant qu’il ne pouvait plus. Quelqu’un d’autre se jeta sur Iosub et puis il ne bougea plus. On m’a mis la matraque dans les mains. Je n’ai pensé à rien, j’ai frappé. Ce n’est pas la menace qui m’a fait frapper, mais la confusion. Voilà ! J’ai frappé l’homme que j’aimais le plus, mon ami, mon maître, mon frère, l’homme pour qui j’aurais été capable de mourir. Peu importe que j’avais ou pas de force, que j’étais affaibli, épuisé et confus, ce qui importe c’est que j’aie frappé. Comsa a refusé – ils l’ont réduit en morceaux. Mais lui, il avait refusé, moi pas ! Je n’étais même plus capable de me révolter contre moi-même. Je me sentais seulement lâche, ma chute avait commencé. Un flash me traversa l’esprit : oui, l’âme, ils voulaient notre âme et j’étais tout seul. Dieu dit « sans moi vous ne pouvez rien » et j’étais seul, pris dans la folie collective. Comsa avait pu refuser et les deux autres élèves aussi, les plus jeunes -cela m’a ramené à la réalité. Le phénomène Pitesti était un phénomène métaphysique, les communistes savaient ce qu’ils voulaient, tout avait été mis au point jusqu’aux plus petits détails. Oprisan m’a regardé avec les yeux de Bogdanovici. Des yeux sans corps, vivants. Quant à moi, je ne pouvais pas le regarder. Plus tard, je l’ai rencontré dans une autre prison, chaque fois je le saluais respectueusement mais je ne pouvais pas le regarder. Je n’ai jamais été capable de lui demander pardon, je n’ai pas eu ce courage. J’étais obsédé par ce que j’avais fait, je me disais que j’allais dégringoler de plus en plus bas et j’ai prié Dieu. J’ai été content quand, après un autre tour de manège, ils m’ont frappé, moi. J’ai pardonné à mon copain Lunguleac, à travers ses coups j’expiais mon impuissance et ma faiblesse : pour la première fois je ne me suis plus évanoui. Une question surgit, brutalement : est-ce que je devenais fou, ou est-ce que les autres étaient possédés dans un délire collectif ? »

 « On nous a balayé la mémoire, on nous a violé l’au-delà de la conscience, on nous a arraché le dernier secret…. Nous étions arrivés au point mort. »

 

Et citons Turcanu, le Lucifer de la réalité : « Je suis Turcanu, le premier et le dernier[2]. C’est moi la véritable évangile. Et j’ai sur quoi l’écrire : sur vos charognes. Si le christianisme était passé par ces deux mains, il ne se serait pas retrouvé sur la croix ! Il ne serait pas ressuscité, et le christianisme n’aurait pas existé. » De lui, une ex-victime (=bourreau) dira : « Il était génial, je n’ai jamais vu quelqu’un d’une telle habileté pour manipuler les autres, il changeait tout le temps d’argument, il maîtrisait chaque étape, il calculait chaque geste, il contrôlait tout, il se souvenait de tout ce qu’on avait dit à tel ou tel moment et il détenait une quantité d’informations incroyables sur chacun d’entre nous… un phénomène…. »

Voici un mince aperçu de ce qu’il fit subir à son supposé « traître », Bogdanovici :

« Le Parti aurait pu trouver des milliers de Turcanu et de Bogdanovici. J’ai bien connu Bogdanovici, il n’était pas violent. Turcanu l’a torturé avec une terrible satisfaction. Non, les plans communistes ne dépendent pas des personnes, on peut trouver n’importe qui pour les réaliser. Et il faut appliquer ce plan à tout prix. (…) dans l’escalier, j’ai rencontré un type, soutenu par un gardien, il ne pouvait pas marcher seul ; l’escalier étant étroit, nous nous sommes retrouvés face à face, à mi-chemin entre le rez-de-chaussée et l’étage : chacun de nous était suivi par des gardiens. Nous nous sommes regardés un instant, les gardiens eux-mêmes étaient trop effrayés pour intervenir. Un regard au-delà de tout regard humain – ce n’était pas le hasard qui avait décidé de cette rencontre. Bogdanovici avait une tête énorme et les yeux enfoncés dans les orbites. Des yeux vivants, dans lesquels j’ai vu la souffrance qu’il avait subie et aussi celle qu’il avait fait subir aux autres. Bogdanovici était le chef des étudiants de l’Université de Iasi, il n’était pas un légionnaire. Il avait cru pouvoir sauver les étudiants en leur appliquant une méthode de rééducation par la propagande. Il n’acceptait pas la violence. Maintenant il était un cadavre aux yeux vivants, ses yeux m’ont suivi dans les prisons et je les vois encore. Il m’a à peine chuchoté quelques mots : « Tu vois, c’est comme ça qu’on paie nos fautes », et il a continué son chemin et moi le mien. C’était un moment de communion métaphysique entre lui et moi. Deux jours après, il était mort sous la torture de Turcanu et du comité de torture – tué par ses amis. Bogdanovici ne faisait pas partie de mes proches ; mais il n’était pas un criminel et ce moment-là je ne l’oublierai jamais. Bogdanovici ne connaissait pas les communistes. C’était quelqu’un d’intelligent, de très intelligent c’est pour cela qu’il avait pensé à ce truc, à ce jeu du faire-semblant. Mais on ne peut pas jouer au mensonge avec les communistes, puisqu’ils sont les meilleurs spécialistes du mensonge. Cela revient à jouer avec le diable : il n’y a pas de sentiment, pas de morale, pas de parole, pas de scrupule, il n’y a qu’un but, très précis : transformer les opposants en victimes et les victimes en collaborateurs. »

« Personne ne pourra décrire Pitesti. Parce que Pitesti n’est pas de l’ordre du possible. Pitesti est de la métahistoire, de la métaphysique, il est de l’ordre d’une compréhension spirituelle surhumaine du monde. »

Tout est dit, et on est très content de voir un inconnu mieux résumer la métaphysique en son essence, que la majorité des philosophes attitrés, des néo-métaphysiciens en peau de lapin, et de l’abrutissement religieux qui revient en force de toute part. Méta-physique veut simplement dire : ce qui est au-delà des lois physiques, par la capacité à imiter-s’approprier celles-ci pour en créer de nouvelles. Voilà pourquoi, et une bonne fois pour toutes, le Mal ne nous édifie pas moins sur la facticité métaphysique que le Bien toujours privilégié par les « fonctionnaires de l’humanité ». Tout ceci se concentre en un point – et un seul – de vérité terminale : Pitesti. Quiconque ne se prononce pas là-dessus, en particulier nos divertissants « philosophes », n’a tout simplement rien à dire sur rien.

Voilà le réel, et tout le réel, revendiqué hystériquement par les philosophes du jour, et dont ils ne veulent précisément rien savoir. 

Il suffit de passer en revue ce qu’il en disent pour comprendre comme, dussé-je à vie être traité en paria et moqué comme « Schopenhauer » moderne, je ne décolérerai jamais contre de pareils énoncés, et que je serais mort de honte si je les avais écrits.

-« Le Mal n’est qu’une catégorie de la théologie, ou de la morale, qui est une théologie dégradée », écrit le maoïsme parisien ; quand on sait que les processus et méthodes utilisés dans les camps de rééducation chinois étaient formellement quasiment les mêmes que ceux mis en œuvre par Turcanu, sans l’insurpassable extrémisme dans la torture elle-même, peut-être que certains finiront par entendre pourquoi j’aurais fini, après une dépression nerveuse carabinée de six mois où je ne pensais qu’à cela, par prendre mes cliques et mes claques en courant. En Chine, des dizaines de milliers de personnes se suicidèrent, des centaines de milliers furent torturées physiquement et psychiquement, on recensa des cas de cannibalisme, le pays entier était devenu un essaimage de « rangs de meurtriers » à qui mieux-mieux. De quel commentaire se fendait encore à froid le-plus-grand-philosophe-vivant ? « La rééducation - ou révolutionnarisation – mérite entièrement le procès humaniste qui lui a été intenté de vouloir « changer les personnes », « laver les cerveaux », « détruire la personnalité » - ou, comme dit Mao, « changer l’homme dans ce qu’il a de plus profond ». C’est le but avoué de la Révolution Culturelle. Il présuppose la conviction que le vieil homme peut mourir. » 

-Passons à l’« irénisme libéral » de l’ontologie des assiettes non-creuses. « Le génocide du Rwanda est un événement qui est un mal assurément, pour le Rwanda mais aussi pour l’humanité entière ; si, deux millénaires plus tard, l’ensemble de l’humanité disparaissait, le génocide du Rwanda ne serait peut-être plus un mal pour l’univers, puisqu’il n’y aurait plus rien pour quoi cet événement pourrait être un mal. » Mais, en Roumanie, où personne n’ignore l’existence de Pitesti qui donna le ton à près de cinquante années de vie civique, imaginons notre auteur, « assurément » courageux, mais pas téméraire, écrire : « L’expérience de Pitesti est un événement qui est un mal assurément, pour la Roumanie mais aussi pour l’humanité entière ; si, deux millénaires plus tard, l’ensemble de l’humanité disparaissait, l’expérience de Pitesti ne serait peut-être plus un mal pour l’univers, puisqu’il n’y aurait plus rien pour quoi cet événement pourrait être un mal. » Et imaginons simplement que notre auteur, publié par les meilleures maisons parisiennes, ait tout simplement écrit : « Auschwitz est un événement qui est un mal assurément, pour les Juifs mais aussi pour l’humanité entière ; si, deux millénaires plus tard, l’ensemble de l’humanité disparaissait, Auschwitz ne serait plus un mal pour l’univers (pour ne rien dire des Juifs), puisqu’il n’y aurait plus rien pour quoi cet événement pourrait être un mal ». Il faudrait ensuite obliger qui a écrit de pareilles phrases de les lire à haute voix à la radio et à la télévision (« Le Vel d’Hiv est peut-être un Mal pour la conscience française… »). Les mêmes diront, plus généralement : le Mal est une « chose » comme les autres, égale ontologiquement à toute « chose » ; le Rwanda, Pitesti, Auschwitz, sont des objets comme les autres, qui ne méritent pas de traitement particulier, puisque la pensée est ce qui égalise tout. Garcia invente, en somme, quelque chose comme le négationnisme gentil[3].

-L’expérience ne contenant aucune détermination réelle, et d’ailleurs l’affect et la conscience non plus, d’Auschwitz, du Rwanda ou de Pitesti il n’y a rien à tirer d’intéressant, de rationnel encore moins. La rationalité est si illuminante qu’on ne se posera même pas la question de savoir si, par hasard, ces « expériences » ontologiquement insignifiantes ne doivent pas quelque chose à la facticité de la rationalité elle-même. Mais, comme le néant gagne à tous les coups, pourquoi regarder aux détails phénoménologiques insignifiants ? Vous faites du « corrélationnisme », pauvre bougre ! Brassier s’endort sans doute en voyant une tête décapitée ou un crâne explosé ne faire qu’ « équivaloir » à un cas de la sacro-sainte extinction. Ce type de fanatisme de la subsomption ne comprend pas qu’il n’y a pas une logique de l’anéantissement : il y en a une infinité, et une philosophie se prouverait comme telle à fournir les moyens de les décrire. On ne s’en privera pour notre part pas, en son lieu approprié (supra., Sexuation à la fin).

-Dans un entretien, Markus Gabriel parle de la « dignité ontologique » des activités de Daech. Et telle est sans doute la limite de ma « sympathie » pour sa philosophie, à coloration politique nettement sociale-démocrate : au fond le même « libéralisme ontologique » que Garcia, quoique d’une tout autre rigueur conceptuelle et démonstrative. Mais enfin, dans les deux cas, on aboutit toujours au même résultat de relativisation démagogique de tout ; pas un seul instant on ne se place du point de vue des victimes, en se demandant ce qui nous vaut, sinon la Providence Divine, d’avoir été épargnés par de tels affres. Gabriel, tout autant qu’avec Schopenhauer, ne cesse dans ses livres de se démarquer d’Adorno ; il tombe pourtant sous le coup de ce que ce dernier disait des « métaphysiques à la mode » : les choses ne vont pas si mal. Pas une seconde on n’a honte de seulement vivre dans un monde où quelque chose de tel que Pitesti a été possible ; on décrète les progrès de la technique merveilleux et partout et toujours souhaitable, on trouve le monde plutôt fantastique et fourmillant de « champs de sens » tous plus intéressants à explorer les uns que les autres. Bref : au prétexte d’ « objectivité ontologique », c’est toujours l’auto-contentement de la bourgeoisie universitaire qui s’exprime, et ne s’avise pas de l’évidence première : l’écrasante majorité de l’humanité vit dans un des cercles de l’enfer, et dans une infinité de leurs interstices intermédiaires, pour ne rien dire des animaux à qui nous infligons d’autres nuances, pour strictement rien. (« Si ! », interviendra Badiou, « en Chine, ça avait une signification ; on y construisait un fragment de vérité éternelle ! », sic). Pour le fonctionnaire, les choses ne vont jamais si mal…

Passons-en et des meilleures. Car on verra (infra., Nihilisme) que c’est la quasi-totalité de la tradition métaphysique et philosophique qui a transformé la dénégation de la facticité anthropologique première, celle du Mal, en atavisme semble-t-il presque incurable.

Alors, certains (parfois les mêmes…) croient malin de me traiter de « romantique », de « dernier critique », d’adolescent éternel, ou de je ne sais quoi encore. Adorno se demandait s’il était simplement possible de vivre après Auschwitz ; Celan, Lacoue-Labarthe, Blanchot, et quelques autres se poseront la même question. Pourquoi l’une des phrases les plus déchirantes de toute l’histoire de la poésie est-elle celle de Celan : « alors vous montez en fumée dans les airs/alors vous avez une tombe au creux des nuages/on n’y est pas couché à l’étroit. » ? Réponse, que j’aurais gardée pour moi en pleurant et serrant des poings et des dents pendant des années, parce qu’elle dit aussi pourquoi Celan s’est suicidé : les fours crématoires furent l’accomplissement littéralisé de la métaphysique et de la religion – sous forme technlogique, comme il se doit quasiment toujours -. Heidegger, et l’obscène componction de son silence sur l’extermination des juifs d’Europe, est tout entier, et à tout jamais, humilié par cette seule phrase – au sens de Lacoue-Labarthe -.

Qu’on relise la citation dudit Adorno en exergue, que je reprends entièrement à mon compte. Moi, depuis au moins quinze ans, je ne cesse, chaque jour de ma vie, chaque matin, de me demander comment je fais pour rester en vie, appartenant à l’espèce qui s’est rendue responsable de quelque chose comme ça – et de l’immense région de phénomènes, qui ont encore cours sur terre à chaque instant, au moment même où j’écris et où le lecteur me lit -.

Comme le dit pour finir Ruxandra Cesereanu :

« La question du phénomène Pitesti continue à rester ambiguë et impénétrable, et le changement produit par cette expérience est une mutation théologique, marquant, comme D. Bacu le soutient, le passage de l’homme en tant que création divine à l’homme en tant que divinité créatrice infernale. Certains des analystes du phénomène Pitesti, voire certains témoins, ont constaté l’extension de cette expérience au niveau de toute la société roumaine, le remodelage de la personnalité étant conçu comme une politique d’Etat, approuvée par le Parti Communiste. »

Telle était « l’ergonomie » appliquée du léninisme roumain. Je réponds à cette conclusion, malgré tout ce que je dois, éternellement, aux travaux de Mme Cesereanu (j’ai découvert le phénomène de Pitesti par son texte, il y a justement… cinq ans). Premièrement, Pitesti n’a, hélas, rien d’ambigu et d’impénétrable. Le mal est pensable, malheureusement ; mais c’est ce dont les philosophes ne veulent à aucun prix s’occuper (comme on a vu un peu plus haut, au sujet des seuls contemporains vivants, mais la liste est aussi longue que l’histoire de la philosophie elle-même, cf. infra., Nihilisme). Le passage de l’homme en tant que créature divine à l’homme en tant que divinité créatrice infernale n’est pas une « nouveauté » amenée par Pitesti, mais une révélation livrée par Pitesti sur notre sort, notre destin depuis trente ou quarante millénaires : nous avons été « créés » (j’ai envie de dire, ça me vient comme ça : chiés) par la Contingence pure. Ensuite, nous manipulons la Contingence (=lois) : c’est le second miracle, à quoi nous devons ce que nous sommes ; et ça produit, au nom du Bien Immaculé, les pires atrocités qui aient jamais existé sur terre et dans tout l’Univers connu (à moins qu’un jour, la science nous informe qu’une forme d’étant ait été aussi tortionnaire que la nôtre ; mais, pour des raisons de rationalité probabilitaire stricte, je crois l’éventualité irrecevable philosophiquement). Nous sommes Pitesti, tous autant que nous sommes.

Imaginons qu’un marionnettiste, ou un dessin animé virtuel, vienne nous représenter quelque autre espèce animale s’adonner à de telles actions : nous serions, étrangement, encore beaucoup plus terrifiés que par une adaptation « pasolinienne » de l’horreur, type Salo. Pourquoi ? Pour les mêmes raisons pour lesquelles le monolithe de 2001 nous terrifie à ce point (infra., Logique). Nous nous reconnaîtrions paradoxalement beaucoup plus dans cet animalité monstrueuse que si la chose était représentée avec réalisme, par de véritables êtres humains, ou alors par des monstres littéraux, par exemple extraterrestres ; car nous savons, quelque pénible que soit le spectacle que nous en donne l’art, que de telles actions impensables sont pourtant le propre de l’animal humain. C’est-à-dire l’animal aléatoirement supplémenté par la technologie. C’est en ce point que, par exemple, tombent les sophismes des « philosophes antispécistes », qui croient réfuter l’argument de Stiegler (l’homme est l’animal « prothétique », savoir technologiquement supplémenté) par un relativisme sans fin (voir infra., Transgression). C’est donc une représentation « animalière » qui toucherait de plus près à notre vérité, en blessant son fameux « narcissisme » battu en brèche par Galilée, Darwin ou Freud, comme chacun sait : en nous rappelant, contre notre « humanisme » spontané, que l’homme n’est rien d’autre qu’un animal supplémenté de manière contingente (infra., Contingence) par la sur-puissance technologique.

Comme je l’ai dit, la mort dans l’âme, à une conférence, il y aurait très plausiblement eu des Auschwitz, des Hiroshima, des Pitesti, si la virtuosité technologique était tombée sur des poulpes, ou des macarons. C’est ça, le pléonectique comme fonds événementiels de l’être. C’est pourquoi je loge à la même enseigne humanistes/spécistes et antihumanistes/antispécistes. Car on a vu (supra., Désir) que le problème n’était pas que l’homme soit une exception, mais justement qu’en un sens il ne le soit pas, ou pas assez. Qu’il soit un simple accident du pléonectique, faisant de ce dont il a hérité exactement ce qu’aurait selon toute vraisemblance fait n’importe quelle espèce. C’est l’abîme contemporain de l’éthique. Nous y sommes, hélas, ici même.

Le Mal est le fait premier, et non second, comme l’a diagnostiqué la quasi-totalité de la tradition philosophique (infra., Nihilisme), à quelques exceptions près aussitôt apparues que refoulées.

Quoique de goût douteux, le jeu de mots « cacatarthique » dit malheureusement mieux qu’un exposé « sérieux » de quoi il retourne. L’événement d’appropriation animal ne produit pas encore le Mal : les souffrances animales sont des maux nécessaires. D’une nécessité contingente dans son envoi, comme toute nécessité de ce type, mais enfin nécessaire : c’est parce que le prix de la différence entre vie et matière, le prix de la conquête du mouvement, de la conscience, de la sensation, etc., est la précarité de l’être-là appropriateur animal et donc la souffrance et la mort, qu’il y a ensuite, dans l’événement d’appropriation au second degré (archi-parodique) qu’est l’événement technologique, du Mal. Pourtant celui-ci n’a rien de nécessaire, contrairement à des apparences contraires, et là se fonde toute l’éthique de la philosophie (ce qui la rend encore possible, malgré toutes les bonnes raisons d’en démordre et de ne plus y être pour qui que ce soit). Là, on l’a entraperçu (supra., Contingence, Evénement) un brin de notre maille à partir avec Meillassoux : celui-ci nous dirait simplement qu’en leurs « fonds », les nécessités animales comme la cruauté prédatrice, la respiration, la reproduction, etc., sont contingentes et pourraient changer du tout au tout du jour au lendemain. On a vu que cette voie ne pouvait mener à grand-chose, pour toutes les raisons argumentées ; ici, il se trouve que les lois de la prédation, de la nourriture, de la respiration, et en vérité de mille autres, sont bel et bien nécessaires à ce que l’étantité animale se maintienne comme telle, et que la contingence de l’envoi « vie » se sédimente bien en un réseau en droit in-fini de nécessités (de lois), et que c’est ça qui définit un événement. Par ailleurs, on a vu que c’est là-dessus que nous mettions Meillassoux à la question : où est la non-Loi ? On a vu comme aucun de ses arguments sur les « fictions hors-science » ne tenait à l’épreuve le coup.

J’ouvre une parenthèse, qui complète des propos tenus aux entrées Contingence et Jeu (supra(s)). Qu’en amont, tout soit contingent, soit ; mais alors comment expliquer qu’en aval, tant de choses et de lois soient nécessaires ? C’est là une question éthique, qui concerne la question la plus considérable qui se pose à la philosophie du début du vingt-et-unième siècle, qui ne s’était pas posée avant, et qui pour cette raison même est délaissée par le gros des philosophes académiques : la question écologique. En effet, nous sommes, avant d’être les « héros » badioliens du dépassement de la nature par la technologie, nous sommes des êtres vivants pris dans d’infinis réseaux de nécessités réelles, faute desquelles nous ne pourrions plus être là (« l’ajustement fin », comme en réduction gigogne). Or, c’est précisément ces nécessités réelles que nous détruisons allégrement à un rythme qui, n’en déplaise à Badiou, fait que le millénarisme n’a plus rien d’une position théologique, mais tout d’une vue platement réaliste des choses (contre les « réalismes » qui oblitèrent ce problème, en le relativisant) : nous disparaîtrons, à ce rythme, d’ici un millénaire tout au plus. C’est question engage, on le sait, désormais le moindre de nos gestes quotidiens, et l’éthique philosophique censés les appointer : par exemple, même si c’est trop en demander, il serait magnifique qu’un mauvais écrivain ou un mauvais philosophe, chaque fois qu’il s’apprête à publier son livre à grand tirage, se demande au nom de quoi il s’apprête à faire abattre des milliers d’arbres et donc à priver, demain, nos enfants de l’oxygène nécessaire à la survie.

Par ailleurs, et là est ma question éthique fondamentale : cette « pulsion » d’abolition de toutes les lois n’est-elle pas l’un des attributs du Mal ? Les héros sadiens, après avoir transgressé toutes les lois humaines, entreprennent carrément d’attenter aux lois de l’être, et butent, là, sur un impossible. Dans la réalité, force est de voir qu’il en va de même : comme on le constate avec Turcanu, la transgression de toutes les lois ne rencontre au final jamais l’abolition de ces lois, mais la création de « nouvelles » lois qui sont précisément, celles du Mal à l’état pur. C’est sans doute cela, le ressort de l’efficace religieux : la dévotion transférentielle pour la loi, qui donne, abréactivement, le « héros » sadien qui pointe que ces lois sont arbitraires. Seulement, au-delà de ces lois qu’on se fait un plaisir compulsif d’humilier, il se trouve toujours et encore un régime insécable de lois, par exemple biologiques, qui ont beau être, et atrocement, maltraitées par le « héros » sadien, et tous les bourreaux et tortionnaires dans le réel, n’en laissent pas moins d’être : et telle est la rage inextinguible, Meillassoux dirait « luciférienne », du bourreau et du tortionnaire. Resterait à savoir, de manière un peu lourdement psychanalytique, si la passion meillasoutienne du super-chaos ne consiste pas, en dernière instance, à sublimer métaphysiquement une telle « pulsion » luciférienne. Le luciférianisme, chez lui, consiste à « ne pas croire en Dieu parce qu’il existe ». Si l’on accepte ma définition, tout de même recevable, de Dieu comme l’entièreté toujours ouverte et inexhaustivable des lois de l’être, où depuis presque quatorze milliards d’années tout est Loi, est-il abusif d’appeler « luciférianisme ontologique », avec les héros les plus sophistiqués de Sade (qui sont tous des philosophes, infra. Sexuation), la « pulsion » hyper-pléonectique non seulement de s’approprier ces lois, ce que chacun aura toujours fait malgré soi, mais bien de les abolir : de les produire à la place de l’être même ? Définition du « nihilisme luciférien » : ne pas croire en l’être parce qu’il est, et qu’il n’est rien d’autre que lois (ce fut ça, on l’a vu et on le re-verra, l’impasse époquale du long « héroïsme transgressif » en art). Pensée effrayante, si cette définition était juste : il ne manquerait pas de candidats contemporains, en philosophie et ailleurs… Il n’y a pas d’au-delà de la Loi. C’est ce que la modernité a compris, en partie à ses dépens (les « artistes maudits », etc.), en saturant, justement, l’héroïsme de la transgression (supra., Art).

On a vu (supra., Contingence) que quand Meillassoux dit : « Dieu est ce qui nous libérera de la Loi ! » - dans des accents pauliniens -, il parle du Dieu de la religion, pas de celui de la métaphysique. Ce qui, dans le mal pur (pour autant qu’une telle notion ait un sens ; nous pensons simplement à Pitesti), est expérimenté, c’est le chiasme insoutenable entre lois premières (de la nature, de la physiologie animale : de l’être même en ultime instance) et les lois secondes de la morale, de la dignité, etc. Du droit ou de la politique, pour le dire le plus sobrement possible. Pourquoi ces lois secondes ? Nous ne cessons de faire porter l’accent là-dessus : parce que, sur l’entrefaite, s’est produit l’événement d’appropriation des lois premières, qui nécessitent les lois secondes. Tel est pour moi, peut-être, le seul et unique problème de la philosophie : seul l’être humain est capable de s’approprier les lois ; et, de ce fait, seul il est capable d’en poser. Contrairement à ce qu’a cru et croit encore la majorité des philosophes (le dernier en date : Badiou), les deux régimes de lois ne coïncident jamais : l’anthropocène, ce suicide somptuaire, n’est rien d’autre que le spectacle, la phénoménalisation, de ce chiasme jusqu’ici insoluble, sur lequel butent les morales religieuses comme les éthiques philosophiques (quand, et c’est aujourd’hui souvent, elles ne bottent pas carrément en touche). Ce que j’appelle encore « différend ontologique » (supra., et infra., Vérité), c’est cela : il est impossible, de quelque manière que ce soit, de subsumer les lois que se donne l’humain pour, littéralement, tant bien que mal, maintenir la coexistence de ses membres, sous les lois de l’être même. S’il y a bien une faute métaphysique sans cesse reconduite par les fonctionnaires, c’est celle-là.

On pourrait décrire comme suit la généalogie du Mal, ses « âges du monde » cosmologiques, concentrés insoutenablement en nous comme en un chas d’aiguille : il y a d’abord la facticité simple, aveugle à elle-même, du fait que tout l’étant depuis toujours soit soumis à des lois ; le surgissement miraculeux de la vie ; le surgissement tout aussi miraculeux d’un étant susceptible de s’approprier ces lois ; la prétention, apparue quasi en même temps, et la possibilité souvent effective, à modifier ces lois mêmes, voire à en détruire certaines ; enfin, la prétention « luciférienne » à détruire la facticité même de la loi. Ce que Meillassoux ne voit pas, c’est que l’homme puisse être (nous le verrons avec Sade, dans l’entrée Sexuation, infra.) la volonté perverse de contre-effectuation du miracle-vie ; et qu’en tout cas seul il peut prétendre à accomplir ce fait à son tour négativement miraculeux. A cette seule considération, on mesure le sérieux éthique et ontologique des « anti-corrélationnistes » du jour.

C’est le sens exact du « passage de l’homme en tant que création divine à l’homme en tant que divinité créatrice infernale. » Ce passage n’a pas à être chronologiquement daté (entre 1949 et 52, en Roumanie) : il est un fait premier, dont l’expérience de Pitesti n’est qu’une des déclinaisons possibles, comme le système du pléonectique aura eu le devoir sacrificiel d’en administrer la preuve à chaque page.

« L’homme nouveau » est précisément celui qui se dresse en face du monde pour proclamer qu’il se joue de toutes les lois : qu’il peut abolir les anciennes, et non seulement créer les nouvelles, mais les créer littéralement à volonté (supra., Liberté), en sorte qu’il atteindra, un jour, à une sorte d’au-delà de la Loi. Mais la transgression de toutes les lois ne rencontre jamais que d’autres lois ; tout est, à perte de toute « préhension », Loi. Turcanu, comme chacun des héros de Sade, ne rencontre jamais, au-delà de sa transgression ponctuelle, que la loi modifiée. La Table de la Loi écrite sur de la charogne, comme il dit ; on rencontre le même paradoxe chez les héros sadiens : après avoir transgressé les lois humaines, trop humaines, ce qui est facile, parce que celles-ci sont uniquement et seulement conventionnelles, ils en arrivent toujours à un point où ils essaient d’attenter aux lois de l’être même, et là commence le « luciférianisme » proprement dit : l’acharnement démentiel sur la victime fait expier à celle-ci l’impossibilité d’abolir la facticité de la loi comme telle, le fait que notre univers soit uniquement et seulement, au-delà de l’étant qui se donne à toute « préhension » matérielle ou biologique, tissu de lois au niveau de l’être même (pléonasme qui est la pensée même, en chiasme post-parménidien). L’au-delà de la Loi, c’est le Mystique ; et, comme nous l’avons vu (supra., Contingence), il n’y a pas moins une Mystique meillasoutienne qu’il n’y en avait une wittgensteinienne ; à vrai dire, elles se ressemblent de très près.

Très spéculativement, ceci veut dire qu’on peut considérer que la souffrance et la mort n’ont rien de transcendantalement nécessaires, comme phénomènes sanctionnant l’appropriation vitale. Il se trouve pourtant que c’est le cas, et que c’est une Loi universelle de l’étant biologique que de souffrir et de mourir, à proportion même de la capacité à vivre et jouir : à s’approprier. La vie exponentiellise d’ores et déjà une Loi absolue de la matière : tout étant est appelé tôt ou tard à disparaître, rien n’est éternel. Mais c’est pourquoi le transcendantal du super-chaos ne peut mener à rien : car ce transcendantal lui-même (s’il en est réellement un, ce qui reste, comme on a vu, à prouver) suppose l’empiricité d’une appropriation, qui est justement… celle des lois ! C’est-à-dire : la pensée, sans laquelle Meillassoux n’aurait jamais eu l’intuition du super-chaos comme du reste ; cette appropriation ne démontre qu’une chose : que les lois sont nécessaires, pléonastiquement. Mais elle a comme corrélat immédiat la capacité, unique dans la création sans créateur, de justement pouvoir se tromper, et même beaucoup plus que le restant du règne animal (voir infra., Sexuation, Vérité). On s’est beaucoup moqué de la phrase, il est vrai lourdement pateline, et sans doute surdéterminée par son engagement nazi, de Heidegger : « Celui qui pense grandement, doit se tromper grandement ». Ce mot, hélas ! déclinant sur son mode la sentence testamentaire de Socrate (« je sais que je ne sais rien ») énonce une vérité ontologique, anthropo-pléonectique : qui s’approprie les lois est condamné, pour des raisons phénoménologiques précises, à se dissoudre dans des flux infinis d’illusions, d’erreurs et de mensonges. On voit qu’à Pitesti, l’une des dimensions les plus accablantes de « l’expérience scientifique » tient justement à la volonté, réglée comme une horloge, mais sur des corps biologiques, d’une transparence absolue de la vérité à elle-même – qui finit par dissoudre tout critère de vérité comme de mensonge, ne laissant que la « Vérité » nue de l’atrocité sans nom, qui en retour éclaire la « nature » de la vérité elle-même, comme effet collatéral de l’appropriation savante -.

On peut donc tenir que l’événement, tout événement, convertissant une contingence miraculeuse en nécessité répétitive, fait que quand bien même il est « contingent », transcendantalement, que l’appropriation vitale se soit soldée par la souffrance et la mort, cette contingence est bel et bien devenue une universelle nécessité, que seule, semble-t-il, la technique prométhéenne se sent en mesure de défier, du côté de la Silicone Valley.

Du coup, on peut se  sentir fondé à soutenir que l’amplification démesurée que produit la technique sur la matière vitale, amplifie aussi nécessairement les phénomènes négatifs apparus avec le stade pléonectique que fut celle-ci. Et donc, que le Mal lui-même a quelque chose d’inéluctable, de nécessaire. Telle est la réfutation que nous annoncions (supra., Jeu), d’un certain nietzschéisme (l’assomption inconditionnée de la cruauté anthropologique comme nécessaire, et l’éthique « transgressive » de ne plus s’en laisser compter par les morales du ressentiment) ; ou de cette stupidité qu’on appelle le « darwinisme social ». Le renversement que propose le système du pléonectique ne consiste pas en un « dépassement » de plus, qui risque de se retrouver avec les mêmes problèmes censément dépassés sur les bras, sous une forme aggravée, comme avec quasi tout dépassement ; mais bien à déplacer le problème pour que les questions éthiques les plus immémoriales de la philosophie se fassent jour sous une perspective déniaisée. Le fait que l’injustice précède la justice, le Mal, le Bien, le capitalisme, le communisme (ou quelque nom qu’on veuille donner à la politique d’émancipation), ne signifie absolument pas renoncer à leurs idéaux, tout au contraire. Le « darwinisme social » est une ânerie, parce que les prérogatives dont jouissent les enfants gâtés de la forme techno-mimétique du pléonectique, les « héritiers » ontologiques au sens de Bourdieu, n’ont rien de nécessaire, ni à leur survie, encore moins à la survie et au bien-être de tous les autres – contrairement aux « prérogatives » dont la contingence évolutionniste dote chaque animal particulier, mâchoire, dards, inégalités sexuelles, etc. Bien au contraire : comme on l’a vu à la faveur des pénétrantes analyses de Christophe Petit (supra., Jeu), les super-accaparateurs de la forme anthropologique du pléonectique non seulement suscitent injustice, inégalité, etc., que la plupart des éthiques philosophiques, parachevées avec le projet communiste, auront rêvé d’interrompre ; mais que, du même mouvement, c’est la survie de la possibilité même du jeu pléonectique humain, et bien au-delà, qui est mis en danger par le droit illimité à l’appropriation que reconnaît tout « darwinisme social », du royalisme marocain au libertarisme américain – et c’est bien sûr le projet écologique -. Petit démontre simplement par A + B ce que nombre d’entre nous soupçonnaient depuis longtemps : ultra-libéralisme et suicide écologique sont un seul et même processus, et non pas deux. La philosophie doit clarifier un savoir que tous possèdent. Avis au « libéralisme ontologique » pour bisounours.

Une fois n’est pas coutume, je ne peux me résoudre ici à désespérer Billancourt. Il est souvent convenu de surnommer l’homme l’animal doué de raison, ou de volonté (l’aptitude à se poser des règles, dont Kant ne voit pas qu’elle procède quasi directement de l’aptitude à nous approprier celles de la Nature et de l’être : supra., Liberté), et ceci nous fait bien voir que rien ne nous oblige à amplifier démesurément les souffrances, et à sophistiquer à l’infini les prolongations des manières de mourir, sous prétexte que la surenchère technologique s’est emparée de l’entièreté de la matière vitale qui l’a précédée. C’est pourtant ce que nous faisons, que nous avons toujours fait, que nous faisons à tout instant. Là où la souffrance et la mort s’est avérée intrinsèquement nécessaire au stade vital de l’appropriation, force est de constater que l’amplification que produit la technologie de ces phénomènes n’est que parodiquement nécessaire. Nous pourrions nous en tenir aux souffrances purement animales et à la mort sèche ; nous pourrions même, et c’est par exemple le débat éthique contemporain sur l’euthanasie, faire tout ce qui est en notre pouvoir pour alléger les souffrances et rendre la mort elle-même parfaitement indolore. Bien sûr que, du point du système du pléonectique, non seulement l’euthanasie doit devenir, et le plus vite possible, un droit universel imprescriptible ; mais, bien plus, le droit à mourir de façon indolore devrait lui-même, si nous étions raisonnables, devenir inconditionné où que ce soit.

Pour les mêmes raisons : bien sûr qu’il faut le revenu universel, c’est-à-dire une distribution équitable des richesses par l’Etat, surtout au train où va la robotisation généralisée du travail : nul ne mérite de devenir clochard ou de crever de faim, sauf ceux qui, justement, poussent sans mauvaise conscience des millions de leur congénères à crever de faim ou à dormir dans la rue en s’accaparant tout. Bien sûr que les animaux ont droit à ne pas subir de souffrances inutiles, quand bien même un improbable moratoire international en viendrait à conclure que, nous, nous avons toujours le droit de les manger. Bien sûr que le droit à la mort, pensée en littérature avec une profondeur inégalée par Blanchot, doit être aussi universel que le revenu de base, qui n’oblige personne à travailler mais répartisse les richesses avec un minimum d’équité, et pousse dès lors en retour tout à chacun à travailler là où bon lui semble, comme il lui semble. Bien sûr que tous les problèmes liés à l’argent, comme parodie de la survie animale prédatrice dans la clôture anthropologique, devraient disparaître de la surface de la planète, si nous étions les animaux raisonnables que nous prétendons être. Rien de plus méta-physique, au sens strict, que l’argent, comme nous le vîmes à l’entrée Jeu (supra). L’agent par excellence d’hominisation, de la civilisation, l’argent, produit en réalité une exponentiation de cruautés inimaginables au règne animal : comme le signale placidement un personnage de policier dans La carte et le territoire de Houellebecq, tous les crimes quasi sans exception sont liés à soit des histoires d’argent, soit des histoires de sexe (supra., Sexuation), et parfois bien sûr les deux.

Quelque « scandaleuse » que semble ma proposition, j’en enfonce ici le clou, tant elle révèle des dessous dialectique, au sens post-hégélien d’Adorno, extrêmement révélateurs, même s’ils disconviennent à une certaine « éthique » méta-stalinienne du « vivre en immortel à tout prix » : oui, on devrait inventer une sorte de « pilule du suicide indolore », disponible pour tous. C’est l’une des leçons incontournables de l’abomination de Pitesti : le comble de l’horreur étant exactement ce non-droit à mourir, à se suicider, à disposer de sa propre mort :

« Les expériences de Pitesti ont infirmé tout ce que je savais sur l’expérience humaine, physique ou affective. Je ne pourrais jamais expliquer cela. Nous étions « libres » de mourir pendant la torture mais nous ne pouvions pas nous suicider. Turcanu disait : « Je vais prendre toutes les mesures pour empêcher toute possibilité de suicide. Ce sont mes amis et moi qui vous tueront, et c’est à nous de choisir qui on va tuer et quand ; il n’est pas question de vous suicider. » »

La mort, dans le règne animal, sous forme de cruauté prédatrice ou reproductrice, consiste en une expropriation de la vie d’un corps par un autre. Chez l’homme, seul, devient possible l’expropriation de la mort elle-même. De la différer indéfiniment, ce qui ne laissera pas de jeter une lumière inquiétante sur ce que nous héritons des « philosophies de la différenc » (infra., Mimèsis).

Car qu’est-ce qui tient les gens en servitude, en esclavage volontaire ? Justement le tissu infini de lois surnuméraires que les communautés humaines érigent « au-dessus » des lois appropriées de la Nature et de l’être, pour, dit-on le plus souvent, assurer la « bonne » coexistence des uns et des autres ; mais on a vu (supra., Jeu) qu’en réalité ces lois étaient d’abord promulguées par les accaparateurs, les chefs, les tyrans pour exploiter leurs « semblables » débiteurs. La politique (infra.) au sens générique que définit le système du pléonectique, donc les conventions, la morale, le Droit, etc., est cet ensemble de nécessités secondes qui s’empare du corps de l’animal transappropriateur de la science. De cette nécessité seconde, tout le monde connaît ou devrait connaître le nom essentiel : la liberté (supra.), entendons le travail. C’est le sens, aussi universel qu’atroce, du fronton d’Auschwitz : « le travail rend libre » - quasi-pléonasme métaphysique -. En sorte que ce que Blanchot appelait avec héroïsme « la littérature et le droit à la mort » doit être étendu politiquement, et éthiquement défendu. Car, si tout un chacun disposait librement, au sens le plus fort et profond de l’adverbe (supra., Liberté), du droit à disposer de sa propre mort de façon indolore – alors il serait d’abord libre de l’essentiel : de refuser de se faire exploiter, asservir, d’accomplir tout un tas de tâches qu’il fait à contrecoeur, ce que la plupart des travaux terrestres sont -. Ce Droit imprescriptible et universel constituerait le fonds de ce que devrait être notre tâche éthique, comme l’ont dit aussi bien Adorno qu’aujourd’hui Elisabeth de Fontenay : tout faire pour réaliser ce qui est raisonnablement, réalistement, en notre pouvoir ici et maintenant (et non pas remettre à plus tard…) : la suppression de toute souffrance inutile sur terre.

Nous n’en faisons pourtant rien. Pourquoi ? Pourquoi toutes ces « secondes natures » invétérées, comme le « devoir de travail » (supra., Désœuvrement), nous empêchent-elles d’aller à l’essentiel, qui serait de rendre, au moins, la vie la moins souffreteuse possible, ce qui est à notre portée rationnelle : ici et maintenant, comme dirait Adorno ? Pourquoi, aveuglés par le Bien toujours ajourné par les mirages téléologiques des philosophes, consentons-nous aussi mécaniquement à toutes les menues « pénibilités » qui poinçonnent nos corps au quotidien comme si elles étaient « naturelles » ?

C’était le point de vue éthique d’Adorno, - l’impératif catégorique, « après Auschwitz », d’inscrire la question de la souffrance au cœur même d’une philosophie et non à la périphérie ou carrément au-dehors -, et, sous ce rapport, je le fais mien sans réserve : la seule u-topie qui nous reste, mais parce qu’elle est parfaitement réalisable rationnellement, hic et nunc, est celle d’une « société qui aurait son télos dans la négation de la souffrance de chacun de ses membres ». Je ne sache pas d’autre programme éthico-politique qui nous immunise mieux contre la mégalomanie métaphysique, sublimation de l’avidité pléonectique propre au techno-mimétique. Il manqua seulement à Adorno, et sa lucidité impitoyable quant à la capacité de l’homme à transformer le monde terrestre en enfer, tandis même « qu’attendu le stade des forces productives, la terre pourrait être ici et maintenant le paradis », une théorie généalogique du Mal. Autrement dit : par quel tour le caractère parfaitement gratuit de l’amplification des souffrances, et de la mort, - tel qu’il culmine à Pitesti, mais continue à s’étendre de manière effroyable partout autour de nous -, s’est-il plus qu’à son tour converti en « seconde nature » - en automatisme lui-même gratuit, aussi « luxueux » sur son mode que tous les luxes surnuméraires évidents dont nous sur-gâte l’appropriation technologique -. Les nécessités de la vie technologique, c’est-à-dire métaphysique, ce qu’on appelle aussi « civilisation », sont toutes des parodies de nécessité – à commencer par la « nécessité » la plus anthropogénétique de toutes, Hegel dixit, celle de travailler, c’est-à-dire, Marx dixit, de vendre son corps pour assurer sa survie simple, quelque prix de souffrances surnuméraires qu’on doive payer pour garder cette vie, et telle est la leçon abominable de l’expérience de Pitesti (et telle était, on l’a vu (supra., Désoeuvrement, sur l’atroce vérité métaphysique du slogan accueillait les victimes d’Auschwitz en fronton) -. Et le Mal n’est autre qu’une gigantesque et tortueuse compilation de parodies des souffrances animales. Est-il même besoin d’insister lourdement sur la portée métaphysique des parodies de cérémoniaux chrétiens qui avaient lieu à Pitesti ? Pourquoi une telle insistance sur la fécalité dans ces parodies des parodies originaires que sont les rites, cette terrible « négation de la négation » du christianisme par Turcanu ? Cette fausse katharis du christianisme, qui prétend la supprimer et la conserve sous forme d’excrément (« kakatharsis ») ?

La proto-forme de la katharsis technologique, de l’appropriation au second degré, c’est bien évidemment l’ingestion, la nutrition. En ingérant sans délai la nourriture dont il a besoin, l’animal supprime celle-ci ; il la conserve, comme l’énergie qui renouvelle quotidiennement son existence. Mais il y a un « prix » à cette proto-katharsis, qui est l’impensé de toute la philosophie, d’Aristote à l’aufhebung de Hegel : ce « prix » est le déchet, l’excrément. Car la nécessité excrémentielle du règne animal ne produit d’elle-même aucun mal supplémentaire : elle se résorbe, à point nommé, dans le cycle de la Nature. Il arrive même que les excréments de telle espèce animale soient la nourriture de telle autre, par exemple nos ordures ménagères pour les asticots, ou déjà les selles bovines pour les mouches. « La philosophie dans le bousoire »… Mais, pas plus qu’il n’y a d’autophagie chez aucune espèce animale, qui en sanctionnerait l’immédiate disparition (ce qui prouve qu’à même la Nature, le schème de l’impossible auto-appartenance comme événement est déjà à l’œuvre), de même, on n’y trouve jamais de phénomènes d’auto-coprophagie, qu’on rencontre, par contre, chez certains spécimens humains qualifiés plus ou moins justement de « pervers ». Plus ou moins justement, car une des difficultés casuistiques majeures à laquelle confronte le système du pléonectique, est l’impossibilité de trouver le moindre critère concluant pour déterminer qui, dans la clôture anthropologique, n’est pas intrinsèquement pervers, savoir perverti par le techno-mimétique : par le parodique. Aussi déplaisante que sonne la considération aux oreilles délicates, le mariage et la famille « normales » ne sont ni plus ni moins des perversions de l’envoi naturel contingent que la zoophilie ou la coprophagie – phénomènes qu’on ne rencontre comme par hasard que chez nous -. Nous ne disposons pas de la moindre mensuration normative qui nous permettrait de dire qu’est-ce qui, de ces pratiques respectives, est « plus ou moins » pervers. La « normalité » elle-même, le système du pléonectique le démontre sans zones d’ombres, est la première des perversions instituées par l’expropriation post-appropriatrice.

L’événement au second degré, la technologie, se règle mimétiquement – et pour cause - sur le fonctionnement naturel non-choisi, au sens de la contingence du moi-chair d’Henry et Rogozinski. La technologie est la katharsis de la nature, et la cueillette est exponentiellisé, par l’appropriation mimétique, en agriculture. Mais elle produit plus qu’à son tour un déchet, celui-là non recyclable, comme on le dit très justement aujourd’hui. On aura reconnu le problème historique de l’écologie : le gigantisme luxueux de la technologie occidentale déverse des mégatonnes de déchets dans les pays pauvres, de plus en plus « considérés » comme les dépotoirs du monde civilisé. Ce processus commence évidemment avec le traitement des excréments littéraux eux-mêmes, avec l’installation de nos W.C. pour détourner nos selles et nos urines des endroits où nous vivons, et leur envoi dans d’immenses circuits différés.

Du coup, non seulement la pollution, la difformisation, la contamination et finalement l’holocauste biologique sont la parodie de ce qui, dans l’animalité, n’était que défécation immédiatement résorbée dans le cycle de la Nature, en une monstrueuse parodie de la simple cruauté évolutive ; mais on retrouve la parodie, tout aussi monstrueuse, à deux autres niveaux. Premièrement, la vie humaine, la vie technologique, créé tout un ensemble de solidarités législatives qui parodient la nécessité naturelle ; tout un ensemble de devoirs, de corvées, de gestes (à commencer par le travail, le miroir dialectique inversé du jeu et inversement (sic Rensi) : qui est la sphère de la règle librement consentie et « subie », tandis que le travail résume le régime de corvéabilité généralisée qu’instaure l’humain par l’appropriation des lois de la science, en l’imposition seconde d’un ensemble de lois arbitraires ) deviennent chez nous seconde nature, exercent leur contrainte quotidienne sur notre animalité. Le travail, le vêtement, l’hygiène, l’achat et la vente, les impôts, etc., absolument tout ce qui compose notre quotidienneté : la vie technologique consiste en une infinité de « nécessités » parodiques et donc de solidarités entre ces diverses nécessités qui font que, « comme » dans la nature et en fait différemment, si on fait sauter une seule de ces nécessités, on se trouve expulsés de ce qu’on appelle, si gentiment, la condition humaine : si j’arrête de m’habiller et sors dans le plus simple appareil, je vais me faire emprisonner ou interner ; si je ne paie pas mes impôts ; si je ne me lave pas ; si je renonce à l’habitation technologique, eh bien je deviens un clochard, c’est-à-dire une de ces innombrables figures d’ « excrémentiallisation » du vivant, de perversion du vivant dont l’apprenti-sorcier humain, ce Frankestein naturel, a le secret grâce à la science. On a vu, à Pitesti plus que nulle part ailleurs, à quelle littéralité pouvait parvenir cette logique effroyable d’« excrémentiellisation » du vivant.

Voilà pour le premier point de la figure du Mal : on institue tout un ensemble de faux besoins, de parodies de nécessité naturelles, et cette institution méga-pléonectique, loin d’accoucher d’une humanité supérieure, fait de l’écrasante majorité de ladite humanité elle-même un déchet. Mais ce n’est que le premier point. Le second, peut-être encore plus grave, c’est que du coup, cette gigantesque parodie de fausses nécessités, ce monstre techno-mondial du pléonectique humain, eh bien brise, en-dessous de lui, excrémentiellement, démantèle toutes les solidarités nécessaires qui composent le tissu infini de la vie. C’est pourquoi, dans la plus grande des philosophies de la Nature qui ait jamais existé, et qui est celle de Spinoza, tout est dépendant de tout. Mais, pour faire comprendre comment ça fonctionne, je ne citerai pas ici Spinoza, mais un auteur plus récent, le grand Jared Diamond, dans un véritable essai de spinozisme pratique et probablement inconscient[4], c’est-à-dire, au point où nous en sommes, de spinozisme négatif.

« Si l’on ajoute aux exterminations que nous avons déjà provoquées celles que nous sommes sur le point de déterminer, il est clair que la vague d’extinction actuelle dépasse en ampleur celle qui a été provoquée par la collision de la terre avec un astéroïde et qui mit fin au règne des dinosaures. Les mammifères, les plantes et de nombreux autres types d’espèces ont été épargnés par cette catastrophe, tandis que la vague actuelle d’extinction touche tous les secteurs de la biosphère, depuis les sangsues et les lis jusqu’aux lions. Ainsi, lorsqu’on affirme qu’une vague d’extinction est en cours, on fait référence à un phénomène réel qui ne cesse de s’accélérer depuis cinquante mille ans et commencera à toucher à son terme au cours de la vie de nos enfants. »

C’est-à-dire aujourd’hui. « Peut-on arguer, ajoute Diamond, contre cela que l’extinction est un processus naturel et inéluctable ? » Soit dit en passant, c’est le point de vue de Badiou, qui ne veut même pas entendre parler du problème écologique : l’un des sophismes dont il raffole le plus pour étayer, à toutes fins mao-pol potiennes utiles, que « la mort n’est rien », c’est que « la nature est la plus grande des criminelles ! »[5] et donc peu importe le nombre de millions de morts, en Chine ou au Cambodge, qui sanctionne « l’incorporation à un protocole de vérité », tous ces gens mourront de toute façon ; l’important est l’incorporation canonisée par le Philosophe-Roi… Par là, Badiou ne fait que paraphraser Mao, qui confiait à Brejnev qu’il importait peu que la moitié de la planète soit exterminée par l’arme nucléaire, pourvu qu’elle devienne communiste. Dans les deux cas : sophisme pur et simple, que nous nous faisons forts de réfuter séance tenante, à l’appui de ce merveilleux spinoziste contemporain (et donc : nécessairement négatif) qu’est Jared Diamond. Le Mal, c’est précisément cette nécessité biologique du mourir monstrueusement accélérée et amplifiée par le « prisme » techno-mimétique, et notamment par le seul bon vouloir du Tyran, fût-il communiste (et, on l’a vu, en un sens surtout lui : c’est même là-dessus que nous conclurons). Ecoutons Diamond réfuter les sophismes de Badiou-Mao :

« Mais le rythme des destructions provoquées par l’homme est bien plus élevé que le rythme naturel. Si l’on admet que la moitié des trente millions d’espèces vivant actuellement seront éteintes au siècle prochain [le 21ème, non le 22ème. NDMBK], cela signifie que les espèces s’éteignent de nos jours au rythme d’environ cent cinquante mille par an, soit dix-sept par heure. (…) En conséquence, le rythme actuel des extinctions d’oiseaux est au moins deux cent fois plus élevé que la normale. Déclarer que la vague d’extinction actuelle est banale, revient à déclarer que les génocides sont des phénomènes banals, puisque la mort est le destin naturel de tous les êtres humains. »

Or, tel est exactement le point de vue du Président Mao et de son Hegel, Alain Badiou. A l’heure où j’écris ceci, on a établi que la moitié des vertébrés ont disparu de la planète depuis seulement quarante ans, pour ne rien dire des maux que l’espèce s’inflige à elle-même : et la forclusion que fait Badiou (et en partie Zizek, qui noie le poisson : « toutes les grandes transitions de l’histoire de la planète se sont faites à coup de cataclysmes naturels inimaginables », etc.) de la question revient à tirer une balle dans le seul talon d’Achille des dernières chances qu’il aurait pu nourrir de ressusciter une politique émancipatrice « à l’ancienne ». Puisque nous avons démontré (supra., Jeu) que capitalisme et génocide écologique n’étaient pas deux problèmes distincts, mais un seul et même problème, qui plonge ses racines dans les origines mêmes du périple humain il y a quelques dizaines de millénaires, en particulier avec la question du stockage, qui est une seule et même chose que la question du langage sans laquelle rien de ce qu’élucubre ni moi ni Badiou ni Zizek ne serait possible. En un mot : l’élévation de l’hyper-contingence pléonectique au carré, et même à exponentiation démentielle, à la faveur de l’hyper-contingence seconde qu’est le pli techno-mimétique du pléonectique. 

Et c’est ici que Diamond nous montre pourquoi la philosophie de Spinoza est d’ores et déjà devenue impossible, pourquoi la parodie de nécessité qu’est le gigantisme technologique, non seulement produit des monstruosités et des atrocités à l’intérieur de sa propre logique, mais détruit cela même dont il était la parodie, le règne des nécessités et interactions réelles, des solidarités causales effectives qui constituait le tissu de la vie :

« Devons-nous nous soucier de nos enfants plutôt que des coléoptères ou des poissons-dards ? C’est qu’à l’instar de toute autre espèce, nous dépendons pour notre existence de mille et une manières des autres espèces. Certaines fournissent l’oxygène que nous respirons et d’autres absorbent le gaz carbonique que nous rejetons, d’autres encore décomposent nos déchets, quand d’autres enfin nous fournissent nos aliments ou entretiennent la fertilité de nos sols, voire sont à l’origine de nos ressources en bois et en papier. Dans ces conditions, ne pourrait-on pas juste préserver les seules espèces dont nous avons besoin et laisser les autres s’éteindre ? Mais les espèces dont nous avons besoin dépendent elles aussi des autres espèces. (…) Qui saura jamais répondre aux questions suivantes : quelles sont les dix espèces d’arbres qui produisent la plus grande partie de la pâte à papier utilisée dans le monde ? Pour chacun de ces dix espèces d’arbres, quelles sont les dix espèces d’oiseaux qui mangent la plus grande partie des insectes les parasitant, les dix espèces d’insectes pollinisant la plus grande partie de leurs fleurs et les dix espèces animales dispersant la plus grande partie de leurs graines ? Or, ces questions sont du type de celles qui devraient être envisagées chaque fois qu’un projet industriel, jugé profitable, est décidé. L’holocauste nucléaire a fait l’objet de stratégie de dissuasion, visant à ce que la seule menace du recours à la bombe prévienne son emploi. Il n’y a pas, en revanche, de stratégie de dissuasion de l’holocauste écologique. Or, cet holocauste est une catastrophe réelle, assurée, déjà en cours. Elle a commencé il y a des dizaines de milliers d’années et provoque actuellement plus de dégâts que jamais. Elle est, à vrai dire, non pas en voie d’extinction, mais d’accélération. Elle atteindra son paroxysme d’ici un siècle environ, si aucune dissuasion n’intervient. »

Le Mal, ontologiquement, se formalise comme la « modulation » de l’affect (supra.) de la souffrance, prix de l’appropriation purement animale, dans des circuits de plus en plus tors et sophistiqués, qui l’augmentent démesurément quand bien même l’intention était parfois de l’évacuer. Et, serais-je tenté d’ajouter : à plus forte raison. La défécation animale évacue ; la technologie des latrines essaie, elle, d’évacuer terminalement l’évacuation, de tout supprimer du phénomène de la « saleté » coprolalique (« l’encombrante animalité sous-jacente », résume Badiou d’après l’indépassable impératif catégorique de tout dépasser) sans rien en conserver. C’est pourquoi la question du devenir-excrémentiel et de l’auto-coprophagie était aussi centrale dans l’expérience de Pitesti ; « l’homme nouveau » a pour prix réflexe d’avoir sans cesse sous les yeux cela qu’il a prétendument « dépassé » : le sous-homme, cet excrément littéral du « dépassement » par le « surhomme » en tout genre (nazi, léniniste ou trader), le débris humain monstrueusement souffreteux résultant de l’opération de suppression sans conservation, que celle-là.

Par là, la « suppression » ne fait au contraire que la faire revenir sous une forme démesurément difforme. C’est ce qu’a récapitulé, avec son génie habituel de l’ellipse historiale, Lacoue-Labarthe : « Auschwitz est le déchet de l’art occidental ». Entendons : le déchet produit par le complexe mimèsis-tekhnè-katharsis-aufhebung n’aboutit pas seulement aux « déchets non recyclables » justement combattus par l’écologie politique. Ce complexe produit, surtout, le vivant lui-même comme déchet. Des squelettes vivants d’Auschwitz ou d’Éthiopie aux corps déformés ou parfondus d’Hiroshima ou Tchernobyl, des mutilations dues à la torture ou à l’expérimentation scientifique à celles issues des guerres ou des maladies industrielles, pour ne pas avoir à revenir sur l’expérience malheureusement exemplaire de Pitesti, le Mal est ce que la tekhnè fait au vivant sans le savoir. Ou pire : en le sachant très bien (Turcanu). La tekhnè parodie là la vie, c’est-à-dire ce que les grecs appelaient  l’anakè, l’automatisme naturel. « Le Mal naît quand je fais devant la Loi ce qu’avant elle je fais automatiquement », Schurmann dixit. L’automatisme – comme le travail, et tant d’autres « corvées » quotidiennes – devient surplus, l’anakè, parodie. Telle contingence pure, « nécessité » dont on ne peut se débarrasser : et peut-être qu’une leçon à tirer, humble mais durable, de tout ceci, c’est que la propension « mystique », y compris en philosophie (de Wittgenstein à Meillassoux) d’abolir la loi, procède de la bien plus modeste « pénibilité » quotidienne qu’il y a supporter ce réseau inextricable de lois arbitraires, triturant et pétrissant notre animalité jusqu’à toutes les difformités physiques et psychiques recensées, et qui dessinent la phénoménologie, toujours en instance depuis la naissance de la philosophie, d’être édictée en toute clarté, pour qu’un jour on ne nous y reprenne plus.

Il n’en va pas autrement des souffrances dites psychiques. Elles consistent en la dépressurisation affectuelle que produit le « grand détournement » de la techno-science sur l’âme de l’animal humain, - le corps (« sans organes ») de son affect (supra.) -. Badiou se réjouit, comme Leibniz avant lui, que l’homme soit « l’étant qui habite le plus de mondes ». Les souffrances atroces du schizophrène sont l’envers de l’ubiquité pléonectique de la science – et, comme je l’ai signalé à plusieurs reprises dans mon travail, il n’est pas anodin que les scientifiques chez qui Badiou a tiré les plus décisifs de ses philosophèmes ontologiques et phénoménologiques, Cantor, Gödel et Grothendiek, aient été tous littéralement fous à lier[6] -. Il s’agit d’une sorte d’oxymore techniquement descriptible : la déterritorialisation appropriatrice de la Science, qui déporte la conscience et l’affect humain très au-delà de leur simple être-là ontique donné, se reterritorialise en expropriation pensante et affectuelle tortionnaire. L’écrasante majorité des corps humains, et animaux pris dans le dispositif installé par ces derniers, n’endurent tout simplement pas ce que la Science leur fait subir. Ils y succombent vivants, ils s’incorporent la mort en la parodiant, et voient s’amplifier les souffrances animales à des proportions impensables avant le stade technologique de l’appropriation.

Les oiseaux ou les chats se cachent pour mourir. Il arrive souvent que l’homme n’ait même plus cette chance, et qu’il interdise à d’autres animaux, souvent dès leurs naissances (en termes « schurmaniens » : la technologie n’exproprie pas seulement les vivants de leur mortalité, mais bien souvent de leur natalité même), l’être-là minimal du mourir animal. La mort est déjà le trait d’expropriation qui stigmatise le stade vivant du « pléonectisme » inchoatif à l’événement. Le vivant dispose presque toujours d’un être-là minimal où « abriter » sa mort. Le seul mode, qui est préfiguration du Mal, dans lequel on assiste à une mort expropriée dans le règne animal, est évidemment quand tel animal est dévoré par tel autre. Cette expropriation dure un laps de temps extrêmement court. L’expropriation technologique, le Mal proprement dit, éternise ces temporalités furtives qui sanctionnent l’appropriation vivante d’expropriations ponctuelles : par exemple dans les abattoirs et batteries qui préparent nos menus alimentaires quotidiens[7], pour nos supposées « nécessités » alimentaires. Le Mal est le déchet de la Science, c’est-à-dire les souffrances animales et la mort interminablement parodiées par la technologie.  

Ici seuls deux philosophies « anticipent » l’aire d’exploration du système du pléonectique, Schelling et Schurmann (je mets Schopenhauer à part, pour des raisons que j’expliciterai en leur lieu). Mais le premier propose une interprétation par trop « spiritualiste » du Mal (le Mal, puisqu’il est aussi universel que le Bien, est nécessaire à l’auto-révélation de Dieu dans l’homme). Le second propose une interprétation par trop « ontologique » du Mal : la mauvaise part de l’héritage heideggerien s’accuse chez lui dans la thèse inargumentable, et le plus souvent confuse, que c’est en quelque sorte « dans l’être même » qu’il faut chercher les racines du Mal (c’est pour les mêmes raisons que je m’en pris, il y a des années, à la tentation par Malabou d’« ontologiser » le capitalisme, ce qui n’était il est vrai rien en regard du bricolage contemporain consistant à « libéraliser » l’ontologie, c’est-à-dire à ontologiser le libéralisme…). Le système du pléonectique démontre, purement et simplement, que cette thèse est fausse, et que celle de Schelling spiritualise un transcendantal (voir Infra., Transgression) tout ce qu’il y a de plus trivial : la contingence techno-mimétique, qui démontre aussi au passage que si, du point de l’animalité pléonectique « simple », le Mal a quelque chose d’inéluctable (aucun animal, selon toute probabilité, n’aurait résisté aux sirènes de l’appropriation illimitée permise par la science), du point même de Schelling, c’est-à-dire de la philosophie tout entière, si l’humain est bien ce que la philosophie reconnaît ce qu’il est, alors le Mal n’a rien d’irréversible. Occasion de faire la plus élémentaires des auto-présentations : l’extraction non-universitaire m’a sans doute permis de repérer très vite ce qui constituait les poses favorites d’une époque philosophique donnée, et surtout de prendre mes libertés avec elles, en surmontant les éventuelles intimidations. La moindre de ces poses n’est assurément pas aujourd’hui celle de « l’anti-humanisme ». Que l’humanisme nous soit devenu intenable, pour des raisons que le système du pléonectique n’accentue pas moins que d’autres philosophies négatives, c’est une chose ; mais, sous le sobriquet d’« anti-humanisme », on désigne surtout la prétention, aux intentions implicites souvent louches, de penser de manière entièrement extérieure à la clôture anthropologique. Autant dire que cette pose contemporaine du philosophe est une parfaite absurdité, qui s’auto-réfute : le système du pléonectique, dans une lignée tout ce qu’il y a de plus classique (Spinoza, Hegel, Schopenhauer, Marx…), s’assume intégralement comme anthropologie philosophique. Pourquoi moduler d’un italique l’adjectif ? Parce que depuis que « l’inhumanisme formalisé » de Badiou a fait mille petits à travers le monde, « inhumanisme » qui est lui-même hérité d’une afféterie « pointue » du philosophe du vingtième siècle, j’ai pu constater empiriquement ceci : bien des esprits les plus prometteurs de la toute jeune génération (les « vingtenaires »), silencieusement accablés par la tournure que prenaient la plupart des branches de la philosophie, en se vantant de déposer l’homme pour se fendre d’ontologies toutes plus « astucieuses » (sic Garcia) les unes que les autres, et également stériles, ils se tournent vers l’anthropologie stricto sensu. Déjà Lévi-Strauss avait choisi l’anthropologie contre la philosophie philosophante pour des raisons similaires : fort de sa culture toute classique de l’argument clair et distinct, il dénonçait l’ « hygiène » douteuse des philosophies de son temps, notamment Heidegger. C’est pourquoi le système du pléonectique a compris que la béance qui résidait au cœur de la philosophie contemporaine depuis désormais longtemps, aggravée par la hype « inhumaniste » par laquelle le conformisme scolastique pose à l’Originalité fracassante, c’était celle de la production d’une anthropologie proprement philosophique. La rencontre avec le plus génial des anthropologues contemporains, Jared Diamond, a été la rencontre avec l’argumentaire détaillé et circonstancié de ce que le système du pléonectique était déjà parvenu à transcendantaliser en concepts intégralement intelligibles et transmissibles, dans leur compénétration systématique même. 

En sorte que mes cinq années de quasi-retraite m’ont amené à réaliser que c’était un véritable boulevard qui s’ouvrait devant moi : quand l’ « inhumanisme » est devenu le réflexe quasi robotique du philosophe-fonctionnaire, on se retrouve bien seul à proposer une anthropologie non pas d’anthropologue, mais proprement philosophique. Le fondateur de la modernité pensante, Rousseau nommément, ne croyait en réalité pas si bien dire quand il préfaçait le texte de cette fondation, le Discours sur l’origine de l’inégalité, en constatant (je soulignerai) : « La plus utile et la moins avancée de toutes les connaissances humaines me paraît être celle de l’homme et j’ose dire que la seule inscription du temple de Delphes contenait un précepte plus important et plus difficile que tous les gros livres des moralistes. »

Il n’y a d’accès au non-humain que pour l’humain, en tout cas à ce point : la facticité de l’appropriation infinie des lois est le vertige métaphysique sur lequel le système du pléonectique n’a de cesse de faire concentrer l’attention. On a vu que c’était aussi bien l’une des discussions essentielles avec la philosophie de Meillassoux, qui prolonge évidemment aussi le polemos avec « l’inhumanisme » de Badiou. L’appropriation techno-scientifique n’est pas une « préhension » (Whithead, Harman) ou une « appartenance » (Badiou, Garcia) parmi d’autres : elle est, sur la base même de la trouvaille de Meillassoux, une hyper-contingence dont l’humain, si une éthique philosophique est encore possible, doit répondre. Comme on l’a vu, l’une des grandes « trouvailles » de Meillassoux, c’est d’attaquer l’âge « corrélationnel » de la pensée ; et toute l’école du « réalisme spéculatif » qu’a déclenché, dans le monde entier, le travail de Meillassoux, consiste en une guerre, que d’aucuns qualifieraient de régression pré-critique et donc dogmatique, contre le « corrélationnisme » philosophique depuis Kant. Ramené à sa plus liminaire définition, le « corrélationnisme » consiste à dire qu’il n’est rien qui puisse être pensé qui ne soit un corrélat de la pensée qui le pense. De Kant à Deleuze, en passant par Hegel et la phénoménologie, sans oublier Wittgenstein et Heidegger, la pensée « contamine » toujours le pensé. Le postulat du « réalisme spéculatif » est désormais, impulsé par les très brillantes démonstrations de Meillassoux, que la pensée peut penser ce qui est radicalement extérieur à toute pensée, par exemple l’accrétion de la terre ou le big-bang il y a des milliards d’années, ou la disparition de la terre voire de cosmos entiers dans un temps où il n’y aura par définition plus de pensée.

Non que je m’inscrive exactement en faux contre ce constat. Je signale simplement quelque chose qui est totalement absent de l’ensemble des philosophies de ce courant, et qui est bien évidemment au cœur d’une philosophie de l’événement, ce que la philosophie de Meillassoux devrait être : toute événement d’appropriation créé du corrélat. Tout événement, qu’il soit vital ou techno-mimétique, introduit dans le monde un ensemble de corrélations qui ne s’y trouvaient pas auparavant. Ce que j’oppose donc au « tournant spéculatif » de la philosophie c’est, plutôt que de s’exténuer contre le désormais moulin à vent du « corrélationnisme philosophique », et donc refuser un peu abréactivement tout postulat corrélationnel où qu’il se trouve (ce qui est devenu plus un slogan un peu creux de ralliement, qu’un véritable débat philosophique de fond), de changer de paradigme de corrélat. Pour cela, il faut penser l’être comme événement. Et, à l’exception de Meillassoux lui-même, les philosophies du « réalisme spéculatif », qui proposent des « ontologies inhumaines et anti-corrélationnelles » à qui mieux-mieux, se signalent comme par hasard de ne proposer jamais aucune théorie de l’événement. Brassier va jusqu’à s’en flatter, dans le commentaire qu’il consacre à Badiou : l’événement, très peu pour lui, et au fond l’être aussi. Seul compte le néant qui « arase » tout. Les ontologies du « réalisme spéculatif » pourraient se réunir sous la bannière : « L’être sans événement. » Ou, si l’on préfère : « Le Monde sans volonté et sans représentation », et à vrai dire sans rien, que des choses interchangeables au caprice de leur auteur, des flux se combinant au petit bonheur la chance, ou du néant qui tire les ficelles de tout ce qui se donne soi-disant positivement. Sous prétexte de « nouveauté fracassante », on régresse plutôt vers une ennuyeuse néo-scolastique, l’empruntant moitié au « non-corrélationnisme » médiéval, moitié aux « grandes » métaphysiques analytiques (Lewis, Armstrong, Stout, Kripke, etc.) : les choses nous sont données telles quelles, pourquoi se torturer le cerveau à en interroger les conditions d’accès ? Décrivons-les telles qu’elles nous apparaissent, et le tour est joué ! Par là, la philosophie se condamne à la plus poignante stérilité administrative : elle fait joli dans le décor culturel un peu « pointu », et c’est tout. Elle s’accomode fort bien de ce qui est là ; elle ne se dresse contre rien ni personne, et ne se fait plus la gardienne vigilante des vivants et des morts, puisque, pour elle, vie et mort sont autant d’« objets » interchangeables depuis son bureau.

Que l’humain accède au non-humain, c’est un simple truisme, qui ne délivre aucun brevet pour s’économiser, sans conséquences éthiques très graves, le trait anthropologique qui marque chaque voie d’accès de l’animal maximalement appropriateur à tout ce qui n’est pas lui. Que la plupart de ces voies d’accès, comme notamment les Sciences, ne se communique jamais à d’autres espèces que la nôtre (la musique a plus de chances de se communiquer à un animal qu’un algorithme –et bien sûr le jeu ! -), voilà qui n’est pas, par contre, trivial ; et donc l’enquête généalogique, exclusivité de la philosophie, éclaire de quel « site monstrueux » nous sommes les héritiers époquaux.

Mais ne nous égarons pas trop loin du concept examiné par la présente entrée, même si, le lecteur s’y sera rompu depuis longtemps, ici tous les concepts communiquent les uns avec les autres, et forment bien système : non le système de quelqu’un et de sa déplorable subjectivité anti-objets ou anti-choses, mais bien le mouvement réel de ce qui nous concerne au premier chef, l’âge dit aujourd’hui de l’anthropocène. Et concluons donc par une analytique de « l’impensable » phénomène de Pitesti, qui parachèvera la déconstruction entreprise par le système du pléonectique de la Gauche post-marxiste (incluant Marx lui-même, on va voir tout de suite pourquoi), pour que les politiques d’émancipation réelles renaissent quelque peu de leurs cendres, loin des incantations universitaires vides, propagées à longueur d’entretiens accordés dans des palaces.

Pour ce, plaçons notre analyse sous l’invocation, une fois de plus, de la facticité de l’art, non seulement moderne (exposition in-sensée du Mal), mais immémorial. La Tragédie n’a rien à voir avec une disposition psychologique. C’est une structure, l’une des plus profondes qu’ait donné l’art, qui nous montre toujours un héros qui, croyant faire le Bien, fait le Mal. La Tragédie, chacun le sait, est le lieu des contradictions qui pétrissent l’être humain in petto, du fait d’avoir posé des lois de coexistence civiques qui s’avèrent littéralement insoutenables (et l’Histoire humaine n’est faite que de cette précarité des lois humaines, c’est-à-dire de leurs transgressions). Agammemnon, Œdipe, Créon & co. sont toujours tiraillés entre deux lois incompatibles, celles du régime civique, public, et celles du régime familial, privé. En choisissant de sacrifier les unes au détriment des autres, ils font le Mal en croyant faire le Bien. Eussent-ils choisi l’autre « espèce » de Lois, il y aurait eu catastrophe aussi : ils ne peuvent pas ne pas choisir, c’est la compossibilité même des lois disparates qui s’avère impossible, et telle est la situation tragique – Schurmann aura passé son existence à n’interroger que ce fait-là -. De cette leçon, la philosophie (Platon) avait cru revenir. Ce n’était pas le cas. Comme nous allons voir, Platon, Descartes & co. sont des héros tragiques qui auront voulu s’ignorer.

Œdipe croit sauver Thèbes de la peste, et en fait c’est lui qui par deux fois l’y précipite. C’est peut-être seulement aujourd’hui, comme l’ont pensé mes deux principaux Maîtres, Schurmann et Lacoue-Labarthe, que nous pouvons saisir la pleine portée de ce qui, chez ces génies grecs, ne fut qu’intuition. C’est l’humanité tout entière qui s’est crue « éternelle », intronisée sur terre pour y répandre le Bien, etc. Elle est, en réalité, ce qui la porte à la ruine. Quelle « sagesse » la philosophie peut-elle désormais prélever de ce fait brut, effroyable : nous menons 90% de la vie sur terre, voire davantage, à sa perte ; la seule présence de l’homme a provoqué depuis quelques millénaires plus de ravages que la comète qui a fait disparaître les dinosaures de la planète ? La philosophie ne peut à elle toute seule malheureusement rien : c’est à l’humanité tout entière de changer entièrement de manière d’habiter la terre. La philosophie ne peut que clarifier un savoir que tous possèdent confusément. Si j’atteins à mon objectif et que le mot « pléonectique », d’ici une ou deux décennies, passe dans l’usage du langage le plus courant, alors je saurai que je n’aurai pas vécu en vain.

D’autant que la philosophie, nous ne cesserons jamais de le démontrer, a été originairement complice du « crime contre l’humanité » qu’est l’humanité elle-même : du suicide en quelque sorte programmé que fut l’humanité à peine était-elle née, destin empoisonné, ver dans le fruit défendu, qui n’appert en toute clarté que depuis quelques décennies. Cette complicité a duré très longtemps : de Platon à Descartes au moins. Que nous enseigne la structure tragique de cette complicité ? Eh bien, prenons l’exemple des exemples, Platon, l’anti-tragique par excellence (comme, aujourd’hui, les philosophes sont ceux qui oblitèrent volontairement le trait majeur de l’art moderne depuis plus de deux siècles : la monstration accablante de la facticité hyper-dominante du Mal dans la clôture anthropologique (infra., Art). Puisqu’ils ne voient pas l’art, autant leur montrer le réel[8] : Pitesti, et leur demander ce qu’ils en font, dans leurs « concepts »). Dans La République, Platon commet la gaffe tragique proverbiale, dénoncée par tous les récits de Homère, Eschyle, Sophocle, Euripide et les autres. C’est-à-dire qu’il tranche entre deux lois, il sacrifie le Bien privé pour le Bien public : il croit faire le Bien et ne répand que le Mal. Dans la soi-disant révolution soit-disant culturelle soit-disant prolétarienne chinoise, où Badiou persiste à mirer l’accomplissement du platonisme, toute prétention au « privé » était, de fait, tenue pour criminelle, et était supprimée physiquement à cette raison même.

Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie en croyant qu’il va sauver son peuple par là ; Œdipe croit sauver Thèbes de la peste, alors que c’est lui qui l’y aura précipité par deux fois, etc. Hegel, comme on sait, reproduira exactement la même erreur, et presque en termes similaires : la « résolution » du problème tragique, le différend entre privé et public doit être tranché en faveur du public universel : de l’Etat, qui n’est pas loin, pour lui, d’être le nom de l’Eglise laïcisée, et pleinement réalisée : donc de Dieu. Schelling, à la fin de sa vie, ne dira pas fondamentalement autre chose ; aujourd’hui, Badiou se fourvoie dans la même erreur, avec le « communisme » mystique. Tous prétendent, comme dit Schurmann, « résoudre l’insoluble ».

La réincarnation auto-attitrée du Roi des philosophes (comme je l’ai déjà dit, je suis, moi, un vrai prolétaire philosophique, et ne travaille, dans le Palais du concept, que dans les tuyauteries inavouables), Badiou a donc, et c’en serait cocasse si les effets ne s’en annonçaient virtuellement si funestes, beaucoup plus raison qu’on ne le dit et croit communément de nous pointer que, de Platon à Mao, la conséquence est bonne. Et, de fait, dans la Chine maoïste, le « privé » (le familial comme la simple relation amoureuse) devaient être entièrement supprimés (sacrifiés, dans le lexique de la Tragédie) au profit du « public » (le « communisme », c’est-à-dire le Savoir Absolu de la surveillance généralisée, de transparence informationnelle totale ; autant dire une variante du concept immanent que je tâche de donner de Dieu). Car là, exactement, comme nous allons voir, gît l’impasse criminelle, hyper-suicidaire, que furent les « communismes réellement existants », tels qu’ils se perpétuent ici ou là sur un mode sinistrement pittoresque (Corée du Nord, Népal) : ce fut l’illusion, et plus que l’illusion, le mensonge conscient, d’éradiquer comme tel le pléonectique. Parlons net : si Pitesti s’est perpétré dans un régime communiste, et non fasciste et capitaliste, il s’agit d’élucider philosophiquement pourquoi. Le grand livre, maintes fois cité dans ces pages, de Jean-Claude Milner, nous aide à comprendre pourquoi, en nous faisant toucher du doigt quel glissement fatal a conduit les préceptes universels de la Révolution française à l’universalisme tronqué du marxisme-léninisme. Ailleurs, Milner dira, visant Badiou : « universalisme facile ».

 

« A nouer révolte et raison, on obtient la révolution. Pour rendre plausible cette conception, la croyance a centré la révolution sur l’appropriation : la conquête de l’appareil d’Etat suppose, pour être effective, l’appropriation collective des moyens de production. Il faut qu’elle soit collective, puisqu’elle doit être coextensive à la société tout entière ; il faut, en retour, que le droit de propriété soit réservé à l’Etat, puisque, après la victoire de la révolution, la seule collectivité légitime est l’Etat lui-même, confondu avec le parti. Le droit de propriété individuel est ramené à une concession, accordée à titre précaire ; ce qui est vrai du droit de propriété l’est, de proche en proche, pour tous les droits individuels. »

 

On ne peut même pas, sous ce rapport très précis, démontré comme tel par le système du pléonectique comme jamais avant lui, innocenter Marx, qui n’est qu’un héros tragique s’ignorant comme les autres : le chemin du Bien, tracé par lui, fut pavé de l’intention la meilleure au monde : « l’abolition de la propriété privée ». Entendons : l’éradication du pléonectique. Or, la « suppression de la propriété privée » ne peut qu’aboutir au crime redoublé. Et c’est bien ce qui s’est passé. Parce que la propriété privée est elle-même un redoublement représentatif (infra., Représentation), une mimèsis amplifiée, de la « simple » conquête animale du territoire propre, - à commencer, comme on va voir, par cette conquête minimale inconsciente que constitue le corps propre -, la prétention inverse à ne rien considérer comme « privé », pas même la conquête animale aveugle, évolutionniste, de chacun de nos corps, ne peut aboutir qu’à un événement négatif. C’est tout l’objet du livre de Milner maintes fois convoqué dans les présentes pages, qui dit, de façon à la fois sobre et poignante, à ce sujet, ceci : « Pour comprendre ce qu’est la propriété, il faut songer à ce qui se passe quand l’individu ne peut dire de rien, pas même de sa propre peau, de ses propres organes, « ceci est à moi ». » Aucun animal n’aurait jamais fait l’expérience de cette expropriation extrême, si nous n’étions pas entrés en scène il y a près de trente ou quarante millénaires.

Car, il est plus que temps de le dire : le Mal, phénoménalement, constitue au sens fort un événement, c’est-à-dire l’apparition d’une région massive, et non secondaire, de phénomènes, absolument impronostique avant elle. Une conjonction improbable de lois qui donnent une phénoménologie positive (au simple sens des « phénomènes positifs » de la science) à la croissance aussi métastatique que l’humanité elle-même. Il serait même bien plus facile, pour une hypothétique espèce consciente extérieure à la terre, de décrire « ethologiquement » l’animalité humaine par cette phénoménologie, que par celle du Bien que la philosophie lui a toujours si gracieusement prêté.

Crime dont une grande part de la philosophie s’est rendue plus qu’à son tour complice, par exemple quand Derrida croit « éclairé » de statuer que le « corps propre est une illusion », parlant exactement comme les candides « éliminativistes » si drôlement réfutés par Markus Gabriel (voir infra., Contingence). Déjà, contre l’absurde philosophème de Derrida, la phénoménologie du corps propre et du moi-chair fondée par Michel Henry et développée aujourd’hui par Jacob Rogozinski[9] m’ont servi de contraceptif spirituel aux sophismes « déconstructeurs » de Derrida et tant de ses suiveurs sans talent : à l’entremise près de l’hyper-contingence, que pressentit cependant Michel Henry, dans les limites mêmes de la phénoménologie : « Nul ne s’est jamais donné la vie. Nous subissons la vie dans une passivité radicale, nous sommes réduits à la supporter à chaque instant comme ce que nous n’avons pas voulu, c’est cette passivité radicale de la vie qui est le fondement et la cause de la souffrance. Dans le même temps, le simple fait de vivre, d’être vivant et de se sentir soi-même plutôt que de n’être rien et de ne pas exister est déjà la plus grande joie et le plus grand des bonheurs. La souffrance et la joie appartiennent à l’essence de la vie, elles sont les deux tonalités affectives fondamentales de sa manifestation et de son auto-révélation pathétique. » (Wikipédia, légèrement remanié par mes soins).

Il y a du corps propre, l’affect en atteste, et, hyperboliquement, le Mal le démontre, quasi par l’absurde. Comme le dit Milner [citer fin du Triple]. Schopenhauer, si souvent lucide par ailleurs, commet le même type d’erreur en déclarant par plusieurs fois que, si la pensée parvient à se porter « dans l’être même », elle s’apercevrait que bourreau et victime sont en somme équivalents – ce que contresigneraient, la conscience tranquille, bien des « ontologues » du jour -. Personne, jamais, ne souffrira à la place de quelqu’un d’autre : sur ce point comme sur tous les autres, il n’y a aucune égalité des souffrances entre elles (voir paragraphe suivant). Tel m’appert depuis longtemps, soit dit en passant, l’impasse vingtième-siécliste d’apparier Marx et Freud, d’abord dans certaines tendances bénignes de l’école de Francfort, ensuite de manière bien plus maligne dans la génération normalienne éduquée par Althusser et Lacan : s’il est bien une leçon à retenir de la psychanalyse, c’est que nul ne peut désirer quelque chose à la place de quelqu’un d’autre. Or, les dictatures stalino-maoïstes, qui vouaient la psychanalyse aux enfers du concept, pendant que la bourgeoisie universitaire parisienne se délectait des lumières croisées du divan et du Goulag (illuminativisme qui se peréptue aujourd’hui sous les plumes croisées de Badiou et Zizek)[10], se définirent expressément par la capacité à pouvoir vouloir à la place des autres : à décider, depuis le Sirius de l’Idéologie, ce que tout humain était en droit de désirer ou pas. D’où le résultat, qui ne culmine pas à Pitesti par hasard, et sur le mode exact – innommable – que nous avons retracé.

Recommençons par le commencement. Contrairement au poncif métaphysique par excellence, l’égalité de toute chose en regard de la seule pensée, comme le récapitule avec candeur tel caniche de garde de la meute « anti-corrélationniste », la pensée est seule apte à prendre toute la mesure de la foncière inégalité de toute chose, de la facticité ontologique absolument première, héritée du meilleur du travail philosophique du dernier siècle au moins (mais les frais émoulus ne semblent plus se sentir, à force de tout fourrer dans le tout-à-l’égout « corrélationniste ») : rien, nulle part, n’est égal à rien ; et de la facticité ontologique seconde, et plus proche de nous : le pléonectique est une amplification de l’inégalité ontologique foncière des choses.

C’est-à-dire qu’on peut et qu’on doit, c’est l’évidence, parler, avec Anaximandre (infra., Histoire) d’une sorte d’« injustice originaire » présente à même la vie, pour y retrouver nos petits éthico-politiques. Par conséquent : avant même le surgissement miraculeux-empoisonné de la forme techno-mimétique du pléonectique. Tout étant possède, dans la clôture biologique, un espace et un temps propres, qui lui sont littéralement comptés. Le moindre électron, le plus minuscule boson de Higgs, possède son lieu et son temps propre, inéchangeable et donc inégalable avec aucun autre, comme les sciences physiques le démontrent sur tous les modes. Les végétaux s’approprient leur lieu propre et y persistent autant qu’ils peuvent par l’absorption d’eau et de lumière, mais aussi par des « stratégies » plus récemment découvertes, et passablement sophistiquées, de codes (donc de proto-langages), de « guerres » pour l’appropriation (production d’insecticides ad hoc, etc.), de « solidarités » (stratégies de « climatisation » de l’écosystème, etc.), d’« éducation » (couverture des arbrisseaux par les arbres adultes pour une croissance optimale), aptitude à la mémoire (voir mon Dieu, op. cité), et même un réseau proto-technologique de communication (les hyphes de champignons qui transmettent à toutes sortes d’espèces végétales des « informations »)... Plus proche de nous, les oiseaux s’approprient un lieu propre, un foyer ; les tribus de singes ou de lions s’approprient un territoire propre, que ne pourraient pas s’approprier les plantes ou les pierres (et c’est sans doute pour ça que ces dernières « vivent » bien plus longtemps : moins d’appropriation (ou de « préhension »), moins d’expropriation).

C’est donc dans cette dernière forme pléonectique seulement, - l’animale -, ponctuellement, et essentiellement dans la cruauté prédatrice, qu’une forme, et une forme seulement, de violente expropriation a lieu, du plus faible par le plus fort ; le fauve dévore sa proie ; mais déjà, si on y tient, la vache « exproprie » l’herbe de son placide espace-temps propre. Ils s’approprient la gazelle ou l’herbe pour maintenir leur énergie vitale, les convertir en leur propre être en anéantissant, le plus souvent très vite, l’être de l’étant approprié. Même au niveau sexuel, il va de soi qu’il y a de « l’injustice » : les femelles sont souvent (mais pas toujours), à cause de leur prédestination à enfanter, plus faibles physiquement que les mâles ; inégalité d’origine qu’amplifiera démesurément, ici comme ailleurs, la forme anthropologique du pléonectique (54% des femmes dans le monde actuel sont victimes de maltraitance ; mais, comme dira l’autre : « pour la pensée, tout est égal », et même le Rwanda ou Pitesti). J’ai mentionné, à titre d’exemple particulièrement spectaculaire, une espèces de baleines chez qui le mâle fait en moyenne trois tonnes, et les femelles trois cent kilos ; non seulement une sorte d’« injustice originaire » s’ensuit, mais elle se redouble à l’intérieur même de la lutte des mâles pour la reproduction, dans la mesure où ce sont les « mâles dominants » qui s’accapareront, comme pour les harems chez les humains, un grand nombre de femelles, au détriment de la plupart des autres mâles, voués à un célibat éternel. Inversement, la loi évolutionniste des araignées ou des mantes religieuses fait que le mâle sera toujours littéralement approprié, c’est-à-dire incorporé (dévoré), par la femelle, pour que celle-ci perpétue l’espèce tout en continuant à se perpétuer au détriment de son partenaire sexuel. Chez ces dernières espèces, deux formes primordiales d’appropriation animale, la dévoration et la copulation, sont une seule et même chose, ce qui laisse évidemment beaucoup à penser quant aux conséquences de nos points communs avec eux, surdimensionnés par la potenz techno-mimétique du pléonectique. C’est ce que voulait dire Lacan, avec sa drôlerie habituelle, quand il a posé que l’amour, « c’est ce qui est miam-miam ».

Bel exemple, soit dit en passant, dont la philosophie a malencontreusement pris les problèmes à l’envers, et s’est entichée de ne parler que du Bien, alors qu’il y a tout à parier que nous n’en serions pas au degré de catastrophe présent si elle avait passé deux millénaires à être, pour ainsi dire, la « science du Mal ». Elle a parlé dès ses origines de « justice distributive », alors qu’on voit bien qu’à même la vie, c’est plutôt une sorte d’ « injustice distributive » qui est à l’œuvre : nulle « ontologie » pour coiffer ce fait des facilités subsomptrices[11], mais un « inégalitarisme originaire » de l’être, comme loi de l’étant, et ce à même la matière inanimée, puis à même cette intensification pléonectique événementielle que constitue la vie. Pourtant, il n’y a encore là (au stade vital du pléonectique) que pli intensif pris par l’inégalité inhérente à tout ce qui existe, pli qui a pour prix cette forme d’expropriation aussi regrettable que la vie est miraculeuse : la souffrance indicible, fort heureusement très courte dans tous les cas d’expropriations animales. Il y a, éventuellement, une cruauté, qui de toute façon frappera tôt ou tard n’importe lequel de ces animaux, ce prix de la forme vitale du pléonectique qui s’appelle la mort ; il n’y a, en aucune façon, chez aucune des espèces animales connues, et donc très probablement chez aucune des centaines de millions qui ont peuplé la terre depuis l’apparition de la vie, de phénomène comme celui du Mal.

Que se passe-t-il, avec cette merveilleuse forme du pléonectique dont nous avons héritée sans le vouloir, en trouvant même ça « normal » ? Telle est la philosophie, comme d’autres avant moi l’ont très bien dit : s’étonner devant ce qui n’étonne personne ; pointer démonstrativement vers tous ces fils de coordonnées qui tissent notre quotidien le plus bancal, que nous trouvons parfaitement « normal » (égal, dirait l’autre), et démontrer qu’il est au contraire vertigineusement anormal, miraculeux, et, dans notre seul cas dans le règne vivant : littéralement monstrueux.

Que se passe-t-il ici ? La place de la plante devient territoire, chez l’animal : première forme d’« amplification pléonectique », d’appropriation qui se paiera, sous d’innombrables modes, d’autant d’expropriations inédites dans le règne animal : de souffrances n’existant pas dans le règne matériel, ni même végétal. C’est cette amplification animale du pléonectique qui dégénère en propriété réglée (établie par des règles, des contrats, etc.) chez le seul animal humain : c’est ce que le système du pléonectique définit comme représentation (infra.). On aura reconnu le glissement fondamental qui est la « contribution à la philosophie » peut-être capitale du système du pléonectique : celui qui passe de l’appropriation des lois déjà existantes, sous-jacentes à l’étant pré-existant, à la production de lois in-existantes à la nature, soit pour s’accaparer la plus grosse part du gâteau hyper-pléonectique, soit, bien plus rarement, pour aviser aux moyens d’une redistribution plus juste des biens sur-appropriés par la techno-science. Ici comme partout ailleurs, - c’était ça, reprendre les choses par leur commencement -, le système du pléonectique a réfuté qu’on puisse seulement entrapercevoir quelque égalité que ce soit dans quelque politique distributive que ce soit, et c’est aux solutions spéculatives d’un tel dilemme politique que les méditations sur le jeu (supra.) tâchent timidement d’aviser.

Sur les entrefaites, depuis les premières chefferies de chasseurs-cueilleurs,  qui amplifient déjà, quoique encore « gentiment » par rétroaction, l’appropriation territoriale animale, nous avons aujourd’hui, par exemple : le roi du Maroc possèdant 80% des richesses de son pays ; la famille Ben Ali/Trabelsi qui a fait main basse en vingt ans sur 50% du PNB de la Tunisie ; le « philantrope » Bill Gates qui possède à lui tout seul l’équivalent de la totalité du PNB des vingt pays les plus pauvres du monde ; 1% de la population planétaire qui possède 99% de ses richesses ; Donald Trump qui a nommé, comme piliers de son gouvernement, une vingtaine de personnes possédant à elles seules autant de richesses que le tiers (120 millions) d’américains que ce brave gouvernement s’apprête à servir le main sur le coeur… Preuve quasi mathématique de la situation tragique où s’est fourrée l’humanité en grand depuis trente ou quarante mille ans : ce sont toujours ceux qui sont censés s’occuper du Bien public qui n’en ont, pour l’essentiel, que pour leur avantage privé. Notre Europe démocratique n’est évidemment pas immune de cette pathologie du pléonectique par quoi, pour moi, se définit l’homme : comme le dit encore Milner de celle-ci : « Dans cette vue, la forme républicaine du gouvernement a pour principal mérite de consolider une réalité oligarchique en la dotant d’un appareil démocratique. (…) Disciples de Talleyrand, les artisans de la construction européennne se sont, comme lui, érigés en charpentiers du sable et en missionnaires de la réconciliation. Plus modernes que lui, ils ont su modérer leurs appétits ; à leur enrichissement personnel, ils ont préféré les intérêts collectifs de leur caste. De là la réputation de probité qui les entoure. De leur point de vue, le bilan est globalement positif. Alors même que l’échec de leur programme est patent, ils sont parvenus à le rendre incontournable. » C’est que l’Europe n’a qu’une fonction avouée, dans le sillage de l’une de ses principales éminences grises, Kojève : universaliser (infra., Science). L’universalisation étant un Bien, le Mal ne peut qu’être un dommage transitoire, sur lequel il faut marcher en serrant le cœur. L’humiliation délocalisée qu’exerce le second grand pays de la philosophie, l’Allemagne, sur le premier, la Grèce, devrait donner aux professionnels beaucoup à penser. Ce n’est pas le cas. Un pays littéralement torturé par un autre, pour des raisons absolument injustifiables et qui ne tiennent qu’à l’éternelle pathologie du pléonectique (si l’Allemagne n’avait pas plongé la Grèce dans la dette, ce sont les grandes banques alémano-françaises qui faisaient faillite), voilà qui n’intéresse aucun de nos philosophes : ils ont tellement mieux à faire, avec l’extinction du soleil ou l’interchangeabilité de tout en « objets ». Le sacrifice des grecs, jetés dans la misère, par l’Allemagne, au nez et à la barbe de toute l’Europe, dont les « citoyens », pour l’essentiel, vivent eux-mêmes dans une telle détressen, qu’ils n’ont pas le temps de compatir aux pénibilités de leurs pairs. « Ventre vide n’a pas d’oreille », écrivait Brecht accompagné par Kurt Weil.

Pendant ce temps, dans la province française, la « dernière mode » philosophique se fend d’un axiome vieux comme Mathusalem (« la pensée est ce pour quoi tout est égal »), et ça se vend comme des petits pains. Dans l’appropriation techno-mimétique, nous n’avons cessé de le voir, tout s’amplifie de manière illimitée, là où, pour tous les autres étants connus du pléonectique vital, l’appropriation est toujours limitée, quoique toujours absolument inégale au mode d’appropriation qui définit une autre espèce d’étant.

C’est ici que surgit, précisément, le Mal : dans l’amplification, aussi bien, de l’expropriation, dont les expériences les plus extrêmes, au vingtième siècle, furent Auschwitz, Pitesti, la GRCP, la politique américaine en Amérique du Sud et ailleurs, le Cambodge de Pol Pot, le génocide du Rwanda, les guerres récentes au Moyen-Orient – la liste est comme on sait très longue -. Mais le fait, nous le savons tous, parcourt bien entendu toute l’histoire de l’humanité « civilisée » depuis les mésopotamiens au moins. Car, tant qu’une plante ou un animal sont en vie, ne sont pas mangés ou détruits par une circonstance climatique, rien ne viendra jamais de leur vivant les exproprier de leur simple « droit » ontologique à habiter leur lieu ou leur territoire finis, - et c’est ce qu’il y a finalement scandaleux dans les « réfutations » purement rhétoriques de l’existence du corps propre, chez certains de nos pourtant meilleurs penseurs, Derrida en tête -.

Rien, sauf, bien sûr, l’homme.

Ce qu’on voit, à Pitesti à un niveau d’horreur probablement jamais égalé (mais sait-on jamais), c’est la capacité que peut avoir tel étant à en exproprier un autre de son être même (de sa personnalité, du plus profond de sa noétique), même de son corps, et cela, de son vivant même. Je rejoins entièrement les analyses de Milner sur ce point : les droits de l’homme constituent des préceptes réellement révolutionnaires, et sont valables universellement, sans distinction de culture.

Dans les tribus de chasseur-cueilleurs primitifs, donc, de manière pratiquement certaine, dans toute l’humanité qui a précédé l’apparition d’Etats, et donc de la guerre et de l’écriture, il n’y a pas d’esclaves. Or, qu’est-ce qu’un esclave, par exemple sexuel ? Quelqu’un qu’on a exproprié de son corps intégralement. Expropriation, on le sait désormais, exclusive à la clôture anthropologique et à la pathologie du pléonectique qu’il a révélée.

Or, quelle fut l’erreur fatidique, et à sa racine même, du « communisme réellement existant », telle que clarifiée par l’admirable livre de Milner ? La question, pour toutes les raisons que le système du pléonectique fait parcourir sans une seule zone d’ombre, que le suicide écologique en cours pose à la gauche radicale (pour autant qu’elle ait la moindre chance d’exister à l’avenir), c’est : est-il possible de limiter le pléonectique, de façon aussi drastique que possible ? Ce que le « communisme réel », lui, a réclamé, c’était un impossible diamétralement opposé à celui qu’il combattait, savoir l’appropriation rendue illusoirement illimitée par le capitalisme : une éradication sans trace du pléonectique comme tel. A la place de « petits propriétaires augmentés », qui culminent dans l’obscénité criminelle de nos multimilliardaires, le « communisme » a créé des nations entières d’expropriés complets et sans reste. Non seulement de leurs Biens matériels mais, comme on a vu, du plus intime de leurs pensées et de leurs corps.

De la sorte, tous les russes devaient parler comme Staline, tous les chinois comme Mao, quant aux cambodgiens, comme Pol Pot tirait les ficelles dans la clandestinité en « radicalisant » la « radicalité » maoïste, ils n’avaient même pas à ouvrir la bouche : on les exterminait sans sommation pourvu qu’ils fussent des « petits-bourgeois » (près de 92% des enseignants et des médecins furent massacrés). Comme le disait, sur le vif des événements, Badiou avec sa prescience habituelle : « c’est l’intention qui compte… »

Bref : le crime redoublé que commit le « communisme réellement existant », et qui culmina en Roumanie, dépassant à Pitesti même les pires horreurs nazies (et de loin, il faut bien dire l’indicible), nous édifie sur ce qu’est le Mal en rupture avec tout mode ani-mal de cruauté alimentaire simple. Jamais, dans le règne animal, il n’est seulement possible, fors la dévoration, de s’en prendre à cette modalité minimale de « propriété privée » qu’est le corps propre, dont Derrida crut malin de pouvoir réfuter la réalité (puisqu’« il n’y a pas de hors-texte »…). La propriété privée, dont on trouve les premières traces dix mille ans avant notre ère, mais qui se généralise, comme par hasard, à partir de l’apparition du bronze, des guerres et de l’écriture, cinq mille ans plus tard, est, de fait, la première trace, primordiale, de pathologie du pléonectique : c’est-à-dire d’amplification de la possession alimentaire, matérielle, territoriale. Et de la régulation de cette possession (par des Lois surnuméraires aux lois appropriées utilitairement par les techniques archaïques), de même que l’esclavage (l’archi-travail) est une amplification pathologique et une régulation surnuméraire de la « domination » qui existe entre les diverses espèces animales, et parfois à l’intérieur de la même (mâle dominant, loup inférieur, Reine-mère, etc.).

Que fait le Mal, y compris au nom du Bien comme dans le « communisme réel », en Russie et en Chine, au Cambodge et en Colombie, pour ne rien dire de notre Lucifer léniniste, Turcanu ? Il s’en prend à cette racine insécable du pléonectique animal qu’est même le corps propre – et la pensée : le « lavage de cerveau » dont Badiou assurait encore la défense conceptuelle en 1982 -. La Roumanie, pays qui comprenait mille communistes seulement avant le partage de Yalta, se vit subitement envahi par un pouvoir qui prétendait en finir avec toute propriété privée, et se livra en quelques années à l’une des plus grandes opérations d’expropriation collective jamais vue, qui allait aboutir aux réjouissances de Pitesti, et à beaucoup d’autres horreurs qui laissent ce pays commotionné et hagard encore aujourd’hui.

La Science n’est autre que la maximisation du pléonectique. Du reste, même le mot « philosophie », longtemps traduit un peu sirupeusement par « amour de la Sagesse », semble avoir beaucoup plus littéralement voulu dire : « appropriation du savoir ». Autant dire qu’encore une fois, ce quasi-pléonasme est aussi un synonyme pur et simple du pléonectique.

On dira alors que le système du pléonectique, étant anti-pléonectique, est à ranger au rayon des accessoires « antiphilosophiques ». Mais ce serait se méprendre : l’essence archi- et hyper-appropriatrice (événementielle-technologique) de l’animal humain n’a pas à être « combattue », sans quoi autant devenir un de ces théoriciens « anarcho-primitivistes », qui estiment que même l’âge néolithique fut l’amorce de la longue décadence, et qu’il faut en somme remonter au paléolithique inférieur, c’est-à-dire détruire toute trace de la civilisation technologique proprement dite : revenir à son fossile. Ce rousseauisme un peu maniaque n’est pas le mien. Le système du pléonectique n’est pas non plus une « antiphilosophie », mais la proposition d’une révolution radicale du narcissisme par lequel le philosophe campe ses postulats éthiques. Il pense que le pléonectique est comme tel indéracinable de l’être de l’homme (luthérianisme métaphysique). Il s’en prend à la forclusion narcissique du philosophe, dont le titre même indique qu’il est, en quelque sorte, le « champion du pléonectique ». Sa manière tragi-comique d’administrer de grandes leçons sur les meilleurs moyens de faire disparaître toute trace appropriatrice de la clôture anthropologique ne peut donc, historialement, plus être sérieusement soutenue : le spectacle méta-forain que constitue le circuit des discours universitaires dément chaque mot qui y est prononcé. Ce système promeut, lettre volée sur table, une assomption du pléonectique, c’est-à-dire un dépassement du capitalisme qui ne s’imagine pas être une suppression terminale (une « solution finale » de plus) de l’universel jeu d’appropriation-expropriation qui constitue l’humanité historique comme telle. Telle est la seule et unique leçon éthique que nous devons tirer de l’échec étrangement universel des « communismes réellement existants », tel qu’il s’est atrocement concaténé à Pitesti, mais aussi bien dans les logoai chinois ou les épurations cambodgiennes dont le stalinisme universitaire continue impunément et publiquement à faire ses choux gras. Le système du pléonectique combat la contradiction performative qu’a jusqu’ici été la philosophie. Il veut guérir la philosophie de son infantilisme casuistique jusqu’ici invétéré.

On ne se débarrasse pas du pléonectique par les coups de baguette magique des philosophes refaisant le monde depuis leur bureau. L’analytique historiale menée tout du long de ces pages démontre que la forme techno-mimétique du pléonectique devait nécessairement aboutir au Capital (après ces formes si notoirement préférables que furent les chefferies, les oligarchies, les tyrannies, les royalismes, les suzerainisimes…) ; mais elle a aussi démontré que le « communisme » était lui aussi une forme absolument pathologique du pléonectique, qui aboutit à encore pire que ce que l’Etat de droit libéral parvient tant bien que mal à préserver : l’expropriation sans reste des corps, sous forme tortionnaire illimitée (dune illimitation qui se prend pour l’infini), et qui fait que nous sommes de plus en plus nombreux à nous demander s’il n’aurait pas mieux fallu que l’humanité n’ait jamais existé. Le corps propre, pour le dire avec Michel Henry (si admirable lecteur de Marx, par ailleurs) et Rogozinski, est le noyau insécable de la forme animale du pléonectique : tout Droit qui se respecte doit faire sa part première à cette « propriété privée » aussi originaire que l’humanité, c’est-à-dire inaliénable. « Pour comprendre ce qu’est la propriété, il faut songer à ce qui se passe quand l’individu ne peut dire de rien, pas même de sa propre peau, de ses propres organes, « ceci est à moi ». Mais l’universitaire bourgeois, qui n’a jamais été à court de possessions privées, ne s’écoute plus pérorer depuis longtemps : dans le « communisme » divin, tout est bon, comme dans le cochon, même les formes les plus insoutenables d’expropriation corporelle.

Or, le communisme réel a expressément professé (Staline : « la personne ne compte pas »), sublimé post festum par les caciques parfois millionnaires de l’Université (« Pour une suspension politique de l’éthique », professe en public Zizek), que, pour se réapproprier l’expropriation capitaliste, le corps même n’était plus, en quoi que ce soit, inviolable. Ce qu’aucune loi de l’être, de la matière et du vivant n’a soutenu, Turcanu, avec tant d’autres, l’a soutenu et pratiqué, avec les résultats qu’on sait ; pratiques alléchantes et à vrai dire sans nombre, y compris au sein de notre douillette quotidienneté « démocratique », que le système du pléonectique regroupe le concept universellement intelligible de Mal. On a remplacé une pathologie pléonectique par une autre, et oblitéré que, puisque le communisme était l’appropriation soi-disant « collective » des moyens de production, alors, c’était le premier de ces moyens, le corps lui-même et la pensée qui l’habitait, qui devait être… quoi ? Ré-approprié ? Exproprié de l’expropriation ? Mais vers où, vers quoi ? Tel fut le déisme du « communisme réel » (et : la mystique facile des gros bonnets universitaires du jour) ; et tel il demeure dans ses tenants confortablement verbeux. Qui ou quoi, sinon la notion aussi abstraite que « Dieu » du « commun », pour recueillir cette soi-disant réappropriation des micro- ou macro-appropriations pathologiques de la « propriété privée » ? Réponse : toujours quelqu’un (un Tyran, et un nervi ou un tortionnaire en sous-main) et quelque chose (un Etat) qui ne tombent pas du ciel, comme le croit la candeur « ontologique » du jour, mais a ses conditions d’apparition descriptibles de manière claire et distincte, à la fois hyper-contingentes et retraçables avec une précision d’acupuncteur.  

Bref : c’est Milner qui a raison dans sa salutaire mise au point historiale. La Révolution française est la seule véritable Révolution ; toutes les autres n’ont été que de hideuses parodies, qui nous ont probablement fait perdre près de deux siècles précieux au nom de faux « progrès ». Le communisme, dès les premiers utopistes modernes, mais à quoi Marx donnera l’expression de référence, veut abolir ce minimum d’extension représentative qu’est la « propriété privée » dans la seule et unique clôture anthropologique (moyens de subsistance, nourriture, foyer, vêtements…). C’est-à-dire ce dédoublement, par la facticité humaine première qui est représentation (infra.), de la prédation par l’alimentation technologiquement assistée, du territoire par l’habitat, du pelage perdu dans les sables évolutionnistes par l’habillement. Les Droits de l’homme sont imprescriptibles et constituent le seul universalisme vrai dont nous ait pourvu la modernité depuis deux siècles et demi ; les préceptes communistes sont tout simplement faux. Encore plus faux que ceux du capitalisme, qui, au moins, peuvent se prévaloir de postulats justificatifs rationnels (ceux que met à jour le pléonectique) ; le « communisme », tout autant que la religion, en appelle à de l’irrationnel sans même s’en rendre compte. Ils font bon marché (c’est quasi le cas de le dire…) de l’origine pléonectique sur laquelle s’enlève littéralement l’humanité dans sa représentation législative (le Droit à point nommé).

L’erreur fatale du communisme, c’est-à-dire, à en croire les vedettes universitaires staliniennes elles-mêmes, du projet philosophique tout entier depuis Platon, aura été comme toujours de prétendre séparer le bon grain appropriateur « noble » (« l’appropriation collective des moyens de production » - quelle collectivité ? Comme le disait Derrida, cette fois-ci pertinent, on n’a jamais vu un « nous » se balader, comme ça, dans la nature…) de l’ivraie pléonectique « indivudaliste » déplorable.

Prison, salle de torture, Goulag, lagoai, Pitesti : en lieu et place du droit au territoire propre, qui est le fait que rien n’aurait pu enlever à quelque animal que ce soit, si nous n’étions arrivés pour les mettre en ferme, en batterie et en cage, l’assignation virtuellement ou actuellement tortionnaire à un lieu im-propre. La clochardise, de même : dans une tribu de chasseurs-cueilleurs, même le paresseux ou le mauvais coucheur jouissent du partage des biens chassés et récoltés, peuvent se vêtir[12] ; dans les sociétés « développées », quiconque ne peut ou ne veut pas travailler est puni par l’expropriation d’un lieu propre où habiter, il devient ce sous-animal que Rousseau reconnaissait dans l’homme originel avant les découvertes corroborantes de la paléoanthropologie moderne. La torture : forcer quelqu’un contre son gré à se dévêtir, à revenir à un « état de nature » perverti par la représentation législative (la « feuille de vigne » originaire, Infra., sexuation), et lui infliger des souffrances nécessitées par… absolument rien, qu’une prétention elle-même pervertie de la réalité. La famine, la saleté et les maladies qui s’ensuivent, etc. : nécrose, peste, choléra, démence, schizophrénie, autisme, trisomie… tels sont les sémillants effets collatéraux du miracle pléonectique qui nous est incombé, et dont le philosophe détourne toujours le regard doctement, pour ne s’attarder qu’aux formes « nobles » de l’appropriation, consignées seulement par écrit, c’est-à-dire séparées abstraitement de leurs conditions horrifiques d’apparition. Le réel, dont se réclame toute la « nouvelle vague » philosophique à jets que-fous-tu, se vengera toujours proportionnellement de telles omissions lourdement intéressées.

Bref : en déniant, au prétexte de cette pathologie du pléonectique qu’est, si on peut dire, le « capitalisme originaire » de l’homme, l’éradication sans reste du pléonectique proprement humain, celui grossi par le miroir du représentatif, - le « communisme réel » porte directement atteinte à l’animalité elle-même, au corps souffrant dont on n’augmente plus aucun conatus naturel (faim, territorialisation, hygiène), mais seulement le manque, qui s’appelle souffrance et, finalement, mort éternisée, qui est le mot ultime de l’expropriation pour toutes les formes animales de l’étant. Comme si souvent dans la clôture anthropologique, au nom de l’idéal « supérieur » de l’homme (le trip platonicien originaire), on fait celui-ci, et tant d’autres espèces à sa suite, déchoir en un immonde en-deçà de l’animalité même.

C’est toutes les formes de cette traumatisation de l’animalité souffrante (infra., Science, mais aussi mon Dieu, op. cité), que le système du pléonectique, génériquement, regroupe sous le concept de Mal.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Essentiellement Pitesti, laboratoire concentrationnaire, de Virgil Ierunca, Paris, Michalon, 1996 ; Terreur communiste et résistance culturelle, Iréna Talaban, Paris, P.U.F., 1999 ; enfin Torture et horreur : le phénomène Pitesti (1949-52), Ruxandra Cesereanu, revue Communisme n°91/92, Paris, l’Âge d’homme, 2007.

[2] On pourra comparer les propos de Turcanu avec les propos « imaginés » que prête Pierre-Henri Castel à un Sade ressuscité : infra., Sexuation.

[3] Mais qui rejoint, pour des raisons qui tiennent à sa « logique » même (et donc à ce qu’il entend par « ontologie plate »), par ses détours propres, le négationnisme strict. Comme l’écrit encore Milner (Relire la Révolution, Op. cité), de manière ici confondante de coïncidence : « Ils ne sont pas négationnistes ; certains sont persuadés qu’ils combattent le négationnisme, alors qu’ils lui permettent de gagner la mère des batailles, celle dont le négationnisme moyen n’a même pas conscience qu’il la livre et qu’elle est décisive. La chambre à gaz, au-delà de sa réalité, touche-t-elle au réel ? Voilà le point. Ceux qui hésitent à répondre par l’affirmative, ceux qui doutent que la question se pose, ceux qui ne la comprennent pas, ceux-là, sans s’être concertés, construisent une machine dont voici les rouages : la chambre à gaz est une réalité ; toute réalité est une parmi d’autres et se compare ; oserez-vous dire qu’elle compte plus que… »

 

[4] Le troisième chimpanzé, Op. cité.

[5] « Pour moi, la question politique n’a pas le moindre intérêt si elle est exclusivement la question des corps et de leur survie. Ce qui se comprend parfaitement, étant donné qu’à la fin des fins, nous mourrons tous. Il faudrait du coup admettre que le criminel des criminels, en matière politique, c’est la Nature ! Pour ce qui est d’entasser les cadavres, elle est sans rival. » Controverse, Op. cité. On ne peut prendre plus nettement la sophistique badiolienne en flagrant délit que dans ce passage, dans sa mise en relation avec son indifférence psychotique à la question écologique, enfin avec les considérations démonstratives de Diamond – et de tant d’autres scientifiques -. Meillassoux, hélas, semble entériner, en ayant déclaré quelque part que la biologie était un « empirisme déguisé en science ». Certaines de ses plus brillantes démonstrations, dans L’inexistence divine, provenaient pourtant de ces soi-disant para-sciences. Sans parler du fait qu’en s’engageant sur ce terrain glissant, et en traitant tout héritier de Darwin comme un para-scientifique, on risque de servir le camp qu’on prétend combattre, et sur un plateau d’argent.

[6] C’est tout sauf une critique, surtout s’agissant de ce Héros de mon Panthéon personnel qu’est Grothendieck. Je suis moi-même, à ma mesure, assez communément considéré comme le « fou » des lettres françaises, ou de la scène philosophique internationale : quand je vois ce que l’on tient, dans les mêmes paysages, pour du « bon sens » et de la « Raison rationnelle », je n’ai que matière à m’en féliciter. On ne méditera jamais assez la sentence de Pascal : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de n'être pas fou. » Nietzsche paraphrasera en parlant du « sage se faisant passer pour un fou », mais je préfère ici jouer aux devinettes….

[7] Lire à ce sujet le terrifiant Bidoche de Fabrice Nicolino, les Liens qui Libèrent, paris, 2009 ; ou encore Les animaux ne sont pas comestibles, de Martin Page, Paris, Robert Laffont, 2017.

[8] Sur la différence entre réel et réalité, on se reportera à l’entrée Vérité, infra.

[9] Faire-part, Lignes, Paris, 2005, est le livre qui m’a sorti de la géniale « toile d’araignée » derridéenne, comme aurait dit Nietzsche de Kant. Après avoir pointé Heidegger et Lacan comme deux des plus grands « égicides » (=tueurs de l’ego) du vingtième siècle, sans le dire explicitement Rogozinski reproche la même chose à Derrida ; à raison, comme on voit.

[10] Citer Théorie du Sujet

[11] On verra en son lieu (infra., Vérité), à l’examen de ce qui distingue la conception heideggerienne, lacanienne et badiolienne de la Vérité, avec la précieuse entremise de quelques considérations de Milner, que là gît ce qui distingue confort de la « réalité » et abrupt insoutenable du « réel ». Les « réalismes ontologiques » visent la réalité, jamais le réel.

[12] Du reste, autant être pleinement cohérent : la seule forme de communisme jamais observée de mémoire d’homme existe dans les tribus de chasseurs-cueilleurs primitfs, entendons ceux qui ne stockent rien. Le anarcho-primitiviste sont donc les seuls communistes conséquents, et nos staliniens universitaires devraient brader tous leurs biens et payer d’exemple en rejoignant l’une d’elles, ou en en fondant une. Je les imagine d’ailleurs plutôt bien, sans avoir l’inélégance de citer des noms, en peaux de bêtes avec des gourdins…

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