La philosophie de Roy Bhaskar, par Christophe Petit

Les travaux de Graeber s'inscrivent dans le cadre de la philosophie des sciences de Bhaskar qui propose une alternative à la philosophie positiviste sur laquelle se fonde l'économie orthodoxe. Bhaskar démontre l'erreur fondamentale du positivisme depuis Hume dans un ouvrage qui est considéré comme un classique de la philosophie des sciences.

La philosophie de Roy Bhaskar et son importance pour les sciences économiques et sociales

 

Le texte ci-dessous s’inscrit dans le cadre d’un effort pédagogique du MAUSS pour initier des chercheurs et des amateurs des sciences humaines et sociales à la philosophie de Roy Bhaskar. Un livre d’introduction au réalisme critique avec des textes de Margaret Archer, de Frédéric Vandenberghe et de Roy Bhaskar paraîtra en mai 2019 aux éditions « Le Bord de l’Eau ». Le texte ci-dessous vise à présenter les fondements de la philosophie de Roy Bhakar. Pour lire ces textes, il est fondamental de comprendre que Roy Bhaskar s’est orienté vers la philosophie après avoir commencé une thèse d’économie afin de réfuter l’épistémologie dominante dans le domaine économique, la méthode nomologico-déductive de l’école néo-classique. Par ses recherches philosophiques dans son ouvrage qui est devenu un classique de l’épistémologie et intitulé « A Realist Theory of Science », Roy Bhaskar parvient à confirmer la supériorité scientifique de la méthode abductive – utilisée par exemple par la Théorie de la Régulation en France – sur la méthode nomologico-déductive de l’économie néoclassique.

 

 

« Alors que Bhaskar a acquis une réputation dans la philosophie des sciences, son principal intérêt est social, il essaie de trouver une théorie de l’émancipation humaine, une manière de mettre en relation la connaissance scientifique et la liberté humaine (…) Les réalistes critiques pensent qu’une science sociale descriptive et non prédictive est possible si elle abandonne le positivisme des chiffres qui est commun chez les économistes et les sociologues. [1] … Roy Bhaskar et ceux qui ont depuis suivi son « réalisme critique » ont essayé de développer une ontologie plus raisonnable [Graeber cite auparavant Héraclite, Parménide, Hegel, Marx, …]. (…) Les arguments sont complexes mais nous allons les abréger sans pudeur :

*Réalisme : Bhaskar argumente pour le « réalisme transcendantal » : cela signifie que plutôt que de limiter la réalité à ce que nous pouvons observer avec nos sens, il s’agit de se poser la question des conditions de possibilité de l’expérience scientifique.


*Potentialité : La conclusion de Bhaskar est que tandis que nous faisons l’expérience d’évènements dans le monde réel, la réalité n’est pas limitée à ce que nous pouvons expérimenter, « l’empirique », ni non plus à l’ensemble des évènements qui ont eu lieu, « l’actuel ». Bhaskar propose plutôt un troisième niveau, « le réel ». Pour comprendre « le réel », il faut prendre en compte les puissances ou pouvoirs qui définissent les choses par leurs potentialités ou leurs capacités. La science procède largement par la formulation d’hypothèses à propos des « mécanismes » qui doivent exister pour expliquer ces pouvoirs et pour ensuite les rechercher. La recherche est probablement sans fin puisqu’il existe toujours des niveaux de plus en plus profonds mais le fait qu’il n’y ait pas de fin ne signifie pas que la réalité n’existe pas mais que nous ne pourrons jamais la comprendre complètement.


*Liberté : La réalité peut être divisée selon des strates émergentes : de même que la chimie présuppose mais ne peut pas être entièrement réduite à la physique, la biologie présuppose mais ne peut pas être réduite à la chimie et les sciences humaines présupposent mais ne peuvent pas être réduites à la biologie. Différentes sortes de mécanismes opèrent dans chaque strate [2]. De plus chaque strate parvient à une certaine autonomie par rapport aux strates inférieures et il serait impossible de parler de liberté humaine si ce n’était pas le cas parce que les actions seraient déterminées par notre biologie [3].


*Systèmes ouverts : Un autre élément de l’indétermination provient du fait que les évènements du monde réel arrivent dans des « systèmes ouverts » ; cela signifie qu’il existe toujours différents types de mécanismes qui dérivent de strates émergentes de la réalité qui jouent les uns avec les autres. La conséquence est que nous n’en pouvons jamais prédire comment les évènements du monde réel vont évoluer. C’est pour cette raison que la science est nécessaire pour créer des conditions expérimentales qui permettent d’isoler un mécanisme des autres mécanismes afin de l’étudier.


*Tendances : Par conséquent il convient de ne pas parler de « lois » de la science mais de « tendances » des objets étudiés par la science qui peuvent interagir de manière imprévisible. Evidemment, plus la strate émergente est élevée, moins les choses sont prévisibles, les évènements avec des êtres humains étant bien sûr les plus imprévisibles de tous. »

 

David Graeber – Toward an Anthropological Theory of Value – Pages 52/53

 

 

« La conception structurée du monde social et du monde naturel développée par le Réalisme Critique implique une reconsidération de l’objectif de la science : plutôt que de prédire l’occurrence d’évènements à partir de la découverte de régularités déterministes, il s’agit au contraire de mettre au jour les mécanismes causaux issus des structures sous-jacentes. A ce stade, se pose la question de la méthode par laquelle les structures fondamentales régissant le monde social peuvent être découvertes. Puisque la méthode déductive (et, par symétrie, l’induction) n’est adaptée que dans un contexte ontologique spécifique, il importe de mettre en œuvre une inférence permettant d’aller au-delà de l’observation empirique. Selon Lawson, on peut parvenir à cet objectif par le biais du raisonnement transcendantal et de l’inférence dite « rétroductive ». La rétroduction (ou l’abduction), contrairement à la déduction et à l’induction, amène le chercheur à rechercher les causes des phénomènes observés au niveau empirique à un niveau ontologique supérieur, en l’occurrence celui où se manifestent les structures. Elle consiste à inférer d’un phénomène empirique observé, sous la forme d’une hypothèse, les causes structurelles l’ayant produit. Il s’agit « d’une mouvement, se fondant, entre autres, sur l’analogie et la métaphore, partant d’une certaine conception d’un phénomène digne d’intérêt pour aboutir à une conception d’un objet, mécanisme ou structure totalement différent qui, au moins en partie, est responsable du phénomène considéré Lawson, 1997) ». L’objet de l’inférence rétroductive est de permettre la formulation d’hypothèses, dont les conséquences sont par la suite logiquement déduites puis testées par le biais d’une induction non démonstrative. »

 

Cyril Hédoin – "Le Réalisme Critique de Tony Lawson : Apports et Limites dans une Perspective Institutionnaliste" – Cahiers d’Economie Politique – 2010/1.

 

 

Une philosophie profonde pensée pour les sciences économiques et sociales.

 

Roy Bhaskar est un philosophe anglais d’origine indienne né en 1944 et décédé en 2014. Roy Bhaskar a étudié un programme de Politique, d’Economie et de Philosophie à l’université d’Oxford. Il lui a été difficile de choisir dans quelle matière réaliser son doctorat comme il aimait passionnément les trois disciplines. Cependant, il opta pour l’économie parce qu’il pensait que la science économique était le meilleur moyen de proposer des solutions pour lutter contre la pauvreté de manière concrète. Son sujet de thèse était intitulé « The Relevance of Economic Theory for the Problems of Underdeveloped Countries ». Il a alors réalisé que les méthodologies et les philosophies économiques étaient inaptes à étudier le monde réel. Pour Bhaskar, la science économique est en effet un ensemble d’axiomes et le travail de l’économiste consiste à montrer les implications de ces axiomes. Or moins ces axiomes se référent au monde réel et plus la théorie [4] est considérée comme étant solide. Roy Bhaskar s’orienta alors vers la philosophie afin de comprendre pourquoi la science économique s’était développée de cette manière. Il abandonna donc sa thèse en économie à Oxford pour se consacrer à une thèse de philosophie dans la même université au sujet de l’épistémologie. Cette thèse, « A Realist Theory of Science », constitue son principal chef-d’œuvre, reconnu depuis dans les pays anglo-saxons comme un classique de l’épistémologie. On peut dire de son œuvre qu’elle est divisée en trois parties. Une première partie pose les fondements épistémologiques et ontologiques de son système philosophique, une seconde partie développe la dialectique de son système et enfin une troisième partie est inspirée par le non-dualisme de la philosophie indienne. Nous nous intéresserons dans cet article à la première partie de son œuvre qui est la plus reconnue.

Dans son étude approfondie des classiques de la philosophie, Bhaskar constata l’absence d’ontologie dans la philosophie moderne. L’inadéquation des axiomes économiques à la réalité a donc pour origine selon Bhaskar l’éradication de l’ontologie depuis Hume et Kant jusqu’à Russel et Wittgenstein. Le projet épistémologique et ontologique de Bhaskar est d’établir qu’il est possible de parler scientifiquement d’ontologie et que le discours scientifique sur l’ontologie est nécessaire pour clarifier la démarche scientifique et éviter les erreurs épistémologiques de l’économie néo-classique [5]. Le monde supposé par les économistes est un monde défini par la théorie de la causalité humienne qui a été développée par le modèle nomologico-déductif de l’explication scientifique par Hempel [6]. Selon ce modèle, une déclaration est expliquée lorsqu’elle peut être déduite d’une loi scientifique qui est une conjonction constante d’évènements atomistiques. Cela présuppose un monde fixe, indifférencié, non structuré et répétitif [7]. En effet, selon Bhaskar, pour comprendre la procédure scientifique, il faut diviser le monde en deux parties. La première partie du monde est la partie intransitive du monde. C’est la partie ontologique du monde qui existe indépendamment de notre connaissance du monde. Ainsi, si les hommes meurent, les pierres continueront à tomber de la même manière [8]. L’autre partie du monde est la partie transitive qui est celle du processus social d’accumulation du savoir scientifique décrit par Kuhn et Popper. Une partie du monde est donc l’ontologie du monde et l’autre l’épistémologie. Cette distinction est fondamentale pour Bhaskar puisqu’elle permet d’éviter ce que Bhaskar nomme l’erreur épistémologique, à savoir la réduction de l’ontologie à l’épistémologie. Le réalisme critique est alors composé d’une ontologie réaliste, il existe indépendamment de notre pensée du monde, d’une relativité épistémologique, les théories sont socialement construites ; et d’une rationalité de jugement puisque l’on peut juger rationnellement qu’une construction théorique est meilleure qu’une autre (par exemple le système d’Einstein est supérieur à celui de Newton).

 

A la recherche des conditions de possibilité ontologiques de la démarche scientifique.

 

Le raisonnement de Bhaskar consiste à poser la question des conditions de possibilités de la science. Ces conditions de possibilités l’amènent alors à rejeter à la fois l’empirisme de Hume et l’idéalisme transcendantal de Kant. L’argumentation de Bhaskar contre ces deux pensées philosophiques se fonde sur deux distinctions. La première distinction différencie les systèmes ouverts et les systèmes fermés, c’est-à-dire le monde extérieur et les expériences scientifiques de laboratoire fermées au monde extérieur. Bhaskar avance que les conjonctions constantes d’évènements, les régularités empiriques, ne peuvent être obtenues qu’en système fermé. Pour Bhaskar, la procédure de discernement de lois universelles par induction à partir de régularités empiriques n’est pas possible. La procédure scientifique n’est possible que si l’on réalise une seconde distinction qui est une stratification des objets du monde selon trois domaines du réel, de l’actuel (domaine de l’actualisation des potentialités du réel sous formes de phénomènes) et de l’empirique (domaine de la mesure de ces phénomènes par l’expérience scientifique).

Pour clarifier, illustrons le raisonnement de Bhaskar par un exemple. Si l’on considère une proposition telle que « toutes les émeraudes sont vertes » alors le philosophe Goodman montre que cette proposition peut être vraie jusqu’à minuit ce soir mais qu’après minuit ce soir les émeraudes pourraient toutes devenir bleues. Toutes les preuves dont nous disposons qui nous montrent que les émeraudes sont vertes sont aussi des preuves que les émeraudes sont « blertes [9] », c’est-à-dire vertes jusqu’à minuit ce soir et bleues après. Il n’existe donc pas de résolution au problème de l’induction tant que l’on ne distingue pas les niveaux empiriques, actuels et réels du monde. Pourtant, si l’on suit la procédure scientifique, lorsque le scientifique parvient à obtenir une régularité dans le laboratoire alors le scientifique tente d’expliquer pourquoi les prédicats « être vert » et « être une émeraude » sont liés. Le scientifique se demande alors ce qui dans la nature rend les émeraudes vertes. En d’autres termes, le scientifique suit la démarche du réalisme critique en cherchant à identifier la structure réelle de l’émeraude qui s’actualise dans la couleur verte observée dans l’expérience empirique. Comme Monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir, le scientifique fait du réalisme critique (ou transcendantal) sans le savoir. Ce que le scientifique cherche, c’est la dimension réelle de l’émeraude, c’est-à-dire la structure ou le mécanisme générateur, la propriété ou tendance de la matière, qui se traduit par la couleur verte. Dans le modèle ontologique de Bhaskar, le niveau empirique est inclut dans le niveau actuel qui est inclut dans le niveau réel. Par exemple, l’électron possède une structure électrique réelle et cette structure peut s’actualiser si l’électron est inséré dans un champ électrique et elle peut être mesurée empiriquement dans le laboratoire. La conséquence est que la méthodologie scientifique suit une procédure dont les étapes sont les suivantes. Il faut premièrement une description d’un phénomène. Ensuite, il faut réaliser une rétroduction – ou abduction - qui n’est ni une induction, ni une déduction mais la découverte par l’imagination du scientifique d’un « mécanisme générateur » ou d’une propriété sous-jacente qui explique le phénomène. Comme le scientifique peut supposer plusieurs hypothèses, il est nécessaire dans un troisième temps de tester et d’éliminer les hypothèses qui sont fausses. Enfin il faut identifier la structure sous-jacente (réelle) la plus appropriée et corriger éventuellement l’ancienne théorie. Une fois que le scientifique a identifié la propriété réelle de notre émeraude, son mécanisme générateur, alors il peut comprendre pourquoi notre émeraude s’actualise en prenant la couleur verte le jour et la couleur bleue la nuit, et enfin il peut vérifier empiriquement ce changement de couleur. Cette tripartition ontologique est essentielle puisque dans le schéma humien de suite d’évènements, le passage de la couleur bleue à la couleur verte n’a pas d’explication et fait seulement parti de la suite des évènements. De même, dans le raisonnement kantien, le modèle du chercheur qui expliquerait ce phénomène du passage de notre émeraude de la couleur verte à la couleur bleue n’aurait pas plus de sens puisque le modèle n’existerait que dans l’esprit du chercheur et pas dans notre émeraude, si bien que la couleur de notre émeraude cesserait de passer du vert au bleu et réciproquement une fois notre chercheur mort.

 

Au-delà de l’épistémologie néo-classique.

 

Le chercheur doit construire un modèle à partir des données dont il dispose. De plus, ce modèle correspond bien aux propriétés réelles de l’objet de recherche étudié, évidemment, si et seulement si les phénomènes étudiés coïncident bien avec le modèle. Le caractère non scientifique et seulement normatif de l’économie néo-classique apparaît alors d’une manière plus frappante une fois acquis les fondamentaux du réalisme critique du Roy Bhaskar. En effet, l’économie néo-classique ne fait que suivre la méthode mathématique dite nomologico-déductive de Hempel inspirée de l’axiomatique qui a été développée par Hilbert. Or nous avons montré les limites épistémologiques et ontologiques de cette méthode nomologico-déductive puisque cette méthode qui consiste à dire qu’il n’existe que des régularités empiriques que le chercheur peut subsumer sous une loi est l’essence de la philosophie des sciences de Hume ou en tout cas de son acceptation actuelle. Pour Hume, il n’existe que des régularités empiriques et rien n’empêche les boules de billard de se mettre tout d’un coup à voler puisque qu’il n’existe qu’une ontologie d’évènements, de régularités, mais qu’il n’existe aucune ontologie des propriétés, des « mécanismes générateurs » de ces boules de billard [10]. Bhaskar propose alors un geste philosophique de sortie de la métaphysique puisque les lois ne règnent plus au-delà du monde physique qu’elles déterminent mais sont des propriétés de la matière. Avec Bhaskar, les lois comme la loi de la gravité sont les propriétés réelles de la matière qui s’actualisent dans des phénomènes comme la pomme qui tombe ou la Terre qui tourne autour du Soleil. De plus, si dans les sciences physiques l’ « erreur épistémologique » que critique Bhaskar et qui consiste à remplacer la propriété de la matière par la loi, l’ontologie par l’épistémologie, n’a pas de conséquence scientifique néfaste du fait du manque d’autonomie de la matière physique ; les conséquences sont au contraire particulièrement néfastes dans les sciences humaines. En effet, si la matière physique ne dispose pas de la liberté de modifier ses propriétés et ses tendances si bien qu’elle se comportera toujours comme si elle suivait les lois de la physique, l’homme lui dispose de cette liberté – par la liberté créatrice de son imagination - si bien que la méthode nomologico-déductive devient totalement inappropriée lorsqu’on l’applique dans les sciences humaines et sociales. C’est d’ailleurs ce que Patrick Tort symbolise par le nœud du ruban de Möbius inspiré de l’œuvre de Darwin, puisque pour Darwin, il y a un basculement avec l’homme qui soumet les lois naturelles de l’évolution des animaux aux lois politiques créées par l’homme [11].

De plus la méthode axiomatique de l’économie néoclassique est non seulement erronée par ces axiomes (démonstrations résumées par l’Economie des Conventions ou encore par Steve Keen) mais elle est aussi erronée sur le plan formel comme l’a prouvé le théorème d’incomplétude de Gödel puisqu’il existe toujours un axiome dans un système axiomatique dont on ne peut pas prouver la véracité. C’est une démarche qui n’a rien de scientifique et qui est seulement une démarche politique pour imposer une normativité qui correspond à des intérêts de classes [12]. Ce qui est intéressant avec Bhaskar, c’est qu’il montre clairement l’absence de fondement scientifique de l’école néoclassique puisque son fondement nomologico-déductif est faux. Il ne peut pas y avoir de lois de la nature et encore moins des lois sociales. Il n’existe que des « mécanismes générateurs » de la matière qui font que les pierres se comportent comme si elles étaient soumises à la loi de la gravité. La croyance en une loi de la gravité est une croyance métaphysique : il n’existe pas de loi de la gravité métaphysique posée au-dessus du monde physique mais une propriété ou un « mécanisme générateur gravitationnel » de la matière qu’il est pratique pour les calculs de la techno-science de considérer comme une loi. Or si ces « mécanismes générateurs » peuvent être assimilés à des lois dans le domaine des sciences naturelles, l’identification des « mécanismes générateurs sociaux » à des lois sociales dans les sciences humaines ne conduit pas à des erreurs scientifiques négligeables du fait de la liberté des individus. Pour le dire d’une manière plus abrupte, l’approximation des « mécanismes générateurs de la nature » à des lois telles que la loi de la gravité n’a pas de conséquences néfastes pour la recherche scientifique puisque les pierres se comportent comme si elles étaient soumises à des lois par ce que nous nommerons leur pauvreté ontologique, leur manque de liberté. La situation est tout à fait différente dans les sciences humaines et sociales puisque, notamment par l’imagination des individus et donc par leur capacité à imaginer des alternatives, les « mécanismes générateurs sociaux [13] » ne peuvent pas être identifiés à des lois.

 

Au-delà de Hume et de Kant.

 

Dans la philosophie empirique et positiviste, il n’y a aucune raison de penser que le prochain verre d’eau que je vais boire ne va pas m’empoisonner puisque l’induction est fondée seulement sur les régularités statistiques de l’empirie et ne parvient jamais à aller vers la structure intrinsèque de l’eau qui peut m’empoisonner par sa structure réelle et non par une régularité empirique observée. Selon le réalisme critique de Bhaskar, le scientifique a alors pour rôle de dévoiler les structures de plus en plus profondes du réel. C’est une philosophie de la science selon laquelle la science est un processus social qui étudie le monde extérieur d’un niveau ontologique que nous connaissons à un niveau plus profond. Une fois que ce niveau plus profond est connu, alors la science passe à un niveau encore plus profond. La science étudie donc bien le réel, la structure ontologique du monde et pas des lois, des régularités empiriques posées au-dessus du monde comme des idées platoniciennes. C’est fondamental, puisque cela montre qu’un chercheur est fondamentalement, comme les chercheurs de la physique dont Einstein qui en constitue l’archétype, un individu qui imagine les structures profondes du monde par des métaphores et plus exactement des mythes [14] (voler derrière un rayon de soleil pour Einstein, …) et pas un individu qui cherche des équations mathématiques qui montrent les régularités du monde. L’étape essentielle du processus scientifique est en ce sens poétique, c’est l’expérience de pensée du physicien qui consiste à comprendre un ensemble de phénomènes par la création d’un nouveau schème transcendantal grâce à la faculté créatrice et synthétique de l’imagination sous la forme d’une métaphore ou même d’un mythe [15] afin de produire une hypothèse ou une théorie. Les mathématiques comme les programmes informatiques ne sont alors que des outils, certes extrêmement puissants, mais qui doivent rester soumis à l’imagination créatrice du penseur qui est le point focal de la procédure scientifique [16]. L’œuvre de Bhaskar est cruciale parce qu’elle pose alors les fondements d’une critique scientifique rigoureuse de la dérive mathématique ou informationnelle de la pensée de notre époque qui aboutit à de nombreuses impasses : dans la physique comme l’a démontré Smolin [17], dans l’économie comme l’a démontré Mirowski [18] avec le modèle de l’information et même parfois dans les mathématiques comme l’a démontré Grothendieck [19]. Bhaskar réussit une véritable révolution philosophique et scientifique copernicienne puisque le centre d’une théorie scientifique ne se situe plus dans une construction nomologico-déductive [20] mais dans le schème transcendantal de l’imagination, sous la forme d’une métaphore ou d’un mythe [21], qui d’un côté surdétermine l’axiomatique théorique – ou la construction hypothético-déductive - qui dérive du schème transcendantal de l’imagination et de l’autre est testé empiriquement par l’expérience scientifique, de telle sorte que la connaissance est co-naissance, à savoir naissance du schème dans l’esprit du chercheur mais aussi naissance ou plus exactement dévoilement du « mécanisme générateur » réel de la matière qui s’actualise dans les phénomènes de la nature ou de la société observés empiriquement par le scientifique. On retrouve la tripartition de Bhaskar entre le réel, l’actuel et l’empirique [22].

Ces schèmes sont des mythes comme le mythe du déversement qui surdétermine les axiomatiques et les études économiques. Ces mythes peuvent être confirmés par la procédure scientifique comme le mythe du champ dans les forces magnétiques puisque les particules magnétiques ondulent effectivement au gré des forces magnétiques comme les épis de blé au gré du vent dans un champ de blé. Cependant ces mythes peuvent aussi être rejetés comme le mythe du troc dans les sciences économiques. Ce que démontre la philosophie de Bhaskar, c’est que derrière toute construction théorique il y a le schème transcendantal de l’imagination. Mais contrairement à l’idéalisme transcendantal kantien, ce schème n’est pas seulement dans l’esprit du chercheur et il est aussi la structure interne de l’objet étudié par le chercheur dès lors que l’hypothèse du schème est confirmée par la procédure scientifique. A partir de cette analyse, il devient beaucoup plus intéressant de s’inspirer de l’histoire de la science physique pour déterminer quelles sont les expériences de pensées ou les schèmes ou encore les mythes qui structurent le discours néoclassique et d’autres discours scientifiques [23].

 

Résumé

 

Pour résumer, le réalisme transcendantal de Bhaskar s’oppose à l’empirisme [24] de Hume par la résolution du problème de l’induction et il s’oppose à l’idéalisme transcendantal de Kant puisque le modèle du chercheur n’est pas seulement dans l’esprit du chercheur et donc dans le sujet mais fondamentalement dans l’objet dès lors que la procédure scientifique valide le modèle du chercheur. L’intuition réussie du chercheur et donc confirmée par la science est donc un accès à la structure de l’objet par la capacité de synthèse du chercheur qui découvre les « mécanismes générateurs » de la matière à partir des données empiriques qu’il synthétise dans son imagination [25]. Autrement dit, pour Bhaskar, il n’y a pas de « noumène » mais il y a des propriétés, des « mécanismes générateurs » qui s’actualisent dans des phénomènes qui peuvent être mesurés empiriquement dans le laboratoire. Le rôle du chercheur est alors d’explorer toujours plus en profondeur les mécanismes de la matière qui expliquent les phénomènes dans une dialectique continue ou les mécanismes générateurs qui expliquent les phénomènes d’une « strate ontologique » plus superficielle de la matière deviennent eux-mêmes les phénomènes à expliquer par les mécanismes générateurs de la strate ontologique plus profonde. Ainsi, comme l’écrit Bhaskar, « so one has in science a three-phase schema of development in which, in a continuing dialectic, science identifies a phenomenon (or range of phenomena), constructs explanations for it and empirically tests its explanations, leading to the identification of the generative mechanism at work, which now becomes the phenomenon to be explained, and so on. In this continuing process, as deeper levels of strata of reality are successively unfolded, science must construct and test its explanations with the cognitive resources and physical tools at its disposal, which in this process are themselves progressively transformed, modified and refined. [26] ».

Cette analyse des sciences naturelles par leurs conditions de possibilité nous semble d’autant plus convaincante qu’il est difficile, après la lecture de l’oeuvre de Roy Bhaskar, de ne pas rejeter à la fois l’idéalisme transcendental de Kant et l’empirisme de Hume. L’idéalisme transcendantal est erroné parce que la structure du réel (champs, force,...) correspond bien au réel et ne se situe pas seulement dans l’esprit du chercheur, sans quoi le modèle ne correspondrait pas à la réalité et la science n’avancerait pas. En effet, le passage du paradigme de Newton à celui d’Einstein ne signifie pas que le modèle de Newton ne correspond pas à la réalité et qu’il n’a été qu’une illusion dans les têtes des chercheurs. Le modèle de Newton correspond bien à la réalité, seulement il met en lumière certains phénomènes contradictoires qui nécessitent d’explorer les strates de la matière à un niveau plus profond, lesquelles strates sont dévoilées par le modèle d’Einstein. Il est aussi difficile de ne pas rejeter l’empirisme de Hume après la lecture de l’œuvre de Bhaskar. L’argumentation de l’impossibilité de l’extension au système ouvert de l’univers de la loi déduite d’une séquence d’évènements dans le système fermé du laboratoire semble réfuter définitivement la vision de l’épistémologie des sciences humiennes fondée sur une ontologie des évènements et donc des séquences d’évènements. Non seulement la séquence d’évènements ne peut se reproduire exactement à l’identique à l’extérieur du laboratoire mais cela conduit à une contradiction que nous indique Roy Bhaskar. En effet, nous terminerons cet article par une longue citation qui nous semble résumer parfaitement le rejet de l’empirisme de Hume par Bhaskar : « Dans une expérience, les scientifiques produisent un schéma d'événements. Il n'y a rien de spécial en soi à ce sujet. Car, en tant qu'agents causaux, nous sommes tout le temps coresponsables des événements. Et les scientifiques pourraient, en fait, produire une vaste gamme d'événements, dont la plupart n'ont aucune importance concevable. La particularité du modèle qu'ils produisent délibérément dans des conditions méticuleusement contrôlées en laboratoire est qu'il leur permet d'identifier le mode de fonctionnement des structures, mécanismes ou processus naturels qu'ils ne produisent pas. Ce qui distingue les phénomènes que le scientifique produit réellement de l'ensemble des phénomènes qu'il pourrait produire, c'est que, lorsque son expérience est réussie, c'est un indice de ce qu'il ne produit pas. Une distinction réelle entre les objets de l'investigation expérimentale, tels que les lois causales, et le schéma des événements est donc une condition de l'intelligibilité de l'activité expérimentale. Et on peut maintenant voir que le récit humien dépend d'une mauvaise identification des lois causales avec les séquences d'évènements qu'elles génèrent si bien que l'on arrive à l'absurdité que les hommes, dans leur activité expérimentale, causent et même changent les lois de la nature ! Les objets de l'activité expérimentale ne sont pas des événements et leurs conjonctions, mais des structures, des mécanismes générateurs et autres tendances (formant la base réelle des lois causales), qui génèrent ces évènements mais qui sont absolument distincts de ces évènements. »

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