Le Néolibéralisme comme Régime Féodal, Informatique et Financier.

Cet essai consiste à montrer d'après les travaux de Graeber, de Hudson et de Mirowski que le néolibéralisme ne peut être compris que par l'articulation des trois dimensions vebleniennes que sont les institutions (la financiarisation via la captation de la monnaie par les banques), la technologie (l'informatisation) et la psychologie (la prédation féodale).

 LE REGIME D’ACCUMULATION INFORMATICO-FEODALO-FINANCIER

 

Le régime d’accumulation au croisement de l’informatisation, de la financiarisation et de la féodalisation.

 

 

« Le néolibéralisme est une idéologie qui a pour visée d’absoudre les banques, les propriétaires fonciers et les monopolistes des accusations de comportements prédateurs. De la même manière que le fascisme européen des années 1930 reflétait l’échec des partis socialistes à mettre en place une alternative viable, le néolibéralisme actuel reflète l’incapacité du capitalisme ou du socialisme industriel à se libérer des intérêts des rentiers qui sont l’héritage du féodalisme. En tournant de dos à l’économie politique classique, les intérêts des rentiers agissent comme des lobbys contre la régulation publique et la taxation de leurs rentes économiques au contraire d’Adam Smith et des autres libéraux classiques, les néolibéraux d’aujourd’hui veulent déréguler les revenus de monopole et libérer les marchés pour la recherche de rentes, mais aussi remplacer les taxations progressives de l’impôt sur le revenu et les taxes sur le foncier et les banques par une taxe sur la valeur ajoutée sur les consommateurs.

Soutenant le rôle oligarchique d’un gouvernement pour protéger les fortunes foncières et financières, le néolibéralisme charge l’économie avec une dette exponentielle tout en dépeignant la dette d’une manière à éviter de reconnaître les rentes croissantes (rentes, intérêts et assurances) payées au secteur FIRE (Finance, Insurance and Real Estate). Les néolibéraux veulent privatiser l’infrastructure publique. Ils défendent l’appropriation en dépeignant le contrôle public et la régulation comme étant moins efficaces que le contrôle par les managers financiers, en dépit de leur gestion à court terme. Le prétexte est que les opérateurs privés offriront des biens et des services au coût le plus bas tout en extrayant des rentes de monopole, en incorporant les intérêts, les dividendes et les salaires du haut management dans les prix. »

 

Michael Hudson – J is for Junk Economics – Page 167.


 

 


 

1.    INTRODUCTION

 

 

Les économistes s’accordent à acter la fin d’une structure de l’économie depuis les années 1970. Comme notre étude se situera en discussion avec la théorie de la régulation (TR), nous nommerons régime d’accumulation (RA) fordiste cette séquence historique de l’économie. Il est plus difficile de distinguer le RA qui caractérise notre époque. Pour la TR, il s’agit d’un RA financier. Pour d’autres d’une société de services, pour d’autres une économie féodale fondée sur les rentes et pour d’autres encore, une société de l’information. Notre problématique consistera à caractériser le RA actuel, dans un dialogue avec la TR, et à proposer une étude empirique de ce RA. Nous inscrivons donc cette étude dans un dialogue au sein de la TR pour tenter d’aider à mieux comprendre le RA au sein duquel nous vivons.

Notre thèse consiste à dire que nous vivons dans un RA qui est caractérisé dans le fond par un régime financier, dans la forme par un régime informationnel et que la dynamique du fond et de la forme produit un RA rentier ou féodal. Nous consacrerons donc la première partie de notre mémoire à définir la forme de notre RA. Dans un second temps, nous étudierons la logique de l’articulation féodale qui relie la forme et le fond de notre RA. Dans une troisième partie nous analyserons le fond de notre RA et nous montrerons comment la lutte des classes est plus une lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production de monnaie ( ce que les classes dominantes ont bien compris par leur praxis) qu’une lutte pour l’appropriation des moyens de production de biens et de services. Dans une quatrième partie, nous proposerons un modèle théorique pour comprendre ce RA informatique, financier et féodal. Enfin, nous testerons les hypothèses de notre modèle à l’aide d’études empiriques.

Notre thèse se veut radicale dans le sens précis où elle considère que les travaux de Bessen valident les théories récentes de Hudson et de Graeber – théories en résonnance avec les travaux de Veblen et plus récemment de James Galbraith – selon lesquelles la caractéristique majeure du régime actuelle n’est plus le capitalisme mais le féodalisme. Autrement dit, il ne s’agit plus d’un capitalisme qui aurait des propriétés secondaires féodales, mais l’inverse. Pour le dire encore autrement, le cœur du régime d’accumulation contemporain est la rente et l’essentiel de la croissance des profits des entreprises cotées sont, depuis 2000, comme l’a montré Bessen[1], des profits de rentes. Ce n’est plus le capital qui est la fin et la rente qui est le moyen mais c’est la rente qui est la fin et le capital qui est son moyen. Autrement dit, la création de monnaie ex-nihilo « a » par le crédit qui impulse la dynamique « A->A+a » du capitalisme est orientée essentiellement vers le lobbying pour la captation de rentes de régulation qui devient par conséquent la finalité du RA actuel. Le capital est alors la source principale qui permet l’obtention des rentes de régulation qui constituent aujourd’hui l’essentiel des valorisations des entreprises cotées[2] et par conséquent, la lutte des classes pour l’obtention des moyens de production du capital, c’est-à-dire la création monétaire ex-nihilo est le centre de la lutte des classes. Cette centralité s’illustre chaque jour avec les mesures d’austérité qui ne sont rien d’autre que la transformation de la propriété des moyens de production de capital ou de monnaie en la propriété des moyens de production des biens et des services par la privatisation des moyens de production des biens et des services. C’est ce que l’on nomme l’austérité.

Nous chercherons donc, après une analyse des dimensions informatiques, financières et rentières (ou féodales) du RA actuel à articuler ces trois dimensions dans un modèle théorique dont nous testerons la validité grâce à des études empiriques qui tenterons de construire un pont entre les études de Bessen sur la nouvelle féodalité fondée sur les rentes de régulation et les études postkeynésiennes de Minsky et de Keen qui montre le rôle de la création de monnaie par la dette dans la dynamique du capitalisme. Nous testerons alors notre hypothèse principale qui est que la monnaie créée est la cause principale des rentes de régulations créées et des inégalités par un cercle vicieux selon lequel la hausse de la masse monétaire entraîne une hausse des rentes de la régulation - comme cette monnaie est utilisée par le lobbying pour l’acquisition de ces rentes de régulations – et cette hausse des rentes de régulation permet elle-même d’acquérir une plus grande part de la monnaie créée sous forme de prêts. Il se forme ainsi un cercle vicieux qui aboutit à la hausse des inégalités et à la disparition de la démocratie. Les résultats empiriques confirment bien l’hypothèse de ce cycle et, même si nous avons testé nos hypothèses aux Etats-Unis afin d’utiliser les données de James Bessen, il est probable que le même schéma existe aussi en Europe.

 

Avant de suivre notre plan, j’aimerais introduire les enjeux de ce texte pour la démocratie et pour les inégalités. Je précise que je considère l’égalité des richesses et l’égalité politique comme étant équivalentes. Autrement dit, dans une société monétaire, l’argent achète le pouvoir. Une étude de Princeton démontre ainsi le caractère oligarchique des Etats-Unis par une forte corrélation entre les souhaits des classes très aisées et les propositions politiques prises[3] puisque les classes très aisées achètent les propositions politiques par le lobbying. Ainsi l’on peut constater dans les deux graphiques ci-dessous extraits de l’étude de Princeton que les décisions politiques sont totalement corrélées avec les souhaits d’une minorité, la classe dominante. La corrélation avec le citoyen moyen est simplement nulle. La courbe est d’une horizontalité parfaite, elle est aussi plate que l’eau d’un lac par un temps sans vent. On ne saurait trouver une preuve plus irréfutable du caractère oligarchique des pays occidentaux.

 

 

 

 

Dans le graphique ci-dessous issu des travaux de James Bessen, l’on constate la part importante du lobbying dans les profits des entreprises. Et cette part croît sans cesse si bien que le graphique ci-dessous qui représente la période de 1974 à 2014 est très conservatif. Aujourd’hui, comme le montre James Bessen, les profits des entreprises viennent dans leur majorité des rentes. Or j’ai montré dans mon mémoire mineur que l’économie de la rente est la conséquence inéluctable de la création monétaire sous sa forme puisque la monnaie crée ex-nihilo par les banques privées suit la ligne de moindre résistance qui est la ligne de moindre taxation, autrement dit les paradis fiscaux. Par conséquent la monnaie créée est capté par les acteurs économiques qui ont accès aux paradis fiscaux, c’est-à-dire les sociétés cotées (cf. graphique ci-dessous) et les individus très fortunés. Ce sont les circuits monétaires que nous détaillerons dans la partie consacrée à la financiarisation. La conséquence est le graphique ci-dessus, la disparition de la démocratie.

Nous citerons la conclusion de l’étude de James Bessen qui est selon nous fondamentale pour comprendre la dimension féodale de notre époque :

« Much of the growth in corporate valuations and profits since 1980 can be accounted for by growing investments in intangibles, especially investment in R&D. But it appears that an even larger share of the rise in valuations and profits can be accounted for by factors associated with growing regulation and political activity, especially after 2000. Moreover, this relationship appears causal: increases in regulatory complexity appear to cause subsequent increases in profits. And these benefits appear to be large. Regulation corresponds to an increase in corporate valuations of about $2 trillion in the sample (Table 2, Column 2). Regulation and campaign spending are responsible for an increase in markups on the order of 1-2 percent (Table 3, Column 2). That corresponds to about a $400 billion increase in transfers from consumers to firms each year. Several qualifications affect the interpretation of these findings. First, regulatory rents are not substantial in most industries; they are highly concentrated in a small number of industries. This has implications for the dispersion of firm profits that might be related to rising inter-firm wage inequality. Second, this study only looks at publicly listed firms. The effect of regulation might be quite different on private firms, especially small firms. Indeed, if rents are created via barriers to entry, one might expect large firms to benefit and small firms to be harmed[4]. »

Nous compléterons cette analyse de James Bessen pour montrer que les rentes de régulation sont bien la source principale des profits des entreprises cotées aujourd’hui mais que d’une part la source de ces rentes est une création monétaire de haut en bas qui prête majoritairement aux entreprises cotées par le biais des paradis fiscaux et que d’autre part nous avons dans ce mécanisme , qui part de la forme de la création monétaire vers la captation de cette monnaie dans les entreprises cotées et l’utilisation de cette monnaie pour obtenir des rentes de régulation et accroître ainsi leurs profits, la cause fondamentale de la croissance des inégalités et des politiques d’austérité puisque le secteur public n’a pas accès aux paradis fiscaux. Notre thèse est que tout ce mécanisme est la conséquence inéluctable de la création monétaire oligarchique sous sa forme privée actuelle. La période fordiste est donc selon nous une période de compétition entre la création monétaire oligarchique sous forme privée par les banques et la création monétaire oligarchique sous forme publique par les états. En effet, c’est l’appropriation des moyens de production de monnaie et non de des moyens de production de biens et de services qui est le cœur du capital et donc du régime d’accumulation. Dans cette thèse, cette compétition a été bénéfique pour les citoyens parce que la création monétaire oligarchique privée, n’étant pas hégémonique, ne pouvait pas abuser de son pouvoir et les citoyens, si les conditions de travail se dégradaient trop, pouvaient travailler pour les états qui parvenaient à réduire le chômage grâce  une création monétaire qui produisait de l’emploi.

Aussi préférable que soit cette situation par rapport à celle du néolibéralisme, nous défendons l’idée inspirée de David Graeber, de Steve Keen et de Philippe Van Parijs qui est une idée radicalement démocrate, l’idée qu’une autre forme de création monétaire est possible et que la création monétaire pourrait non seulement être démocratique mais la monnaie pourrait aussi être créée sous une autre forme que la dette pour donner un pouvoir de négociation et une liberté réelle des citoyens face au marché, nous faisons référence à une création monétaire sous forme de revenu inconditionnel. Notre thèse est que seule la création monétaire sous forme de revenu inconditionnel peut garantir à la fois la liberté réelle des individus (liberté de vivre leurs vies selon leurs valeurs, écologiques, éthiques, etc.), la démocratie et l’égalité. Dans le mémoire majeur complémentaire et plus philosophique, nous défendons aussi l’idée que cette mesure pourrait accroître l’estime de soi des individus.  Il nous semble en effet qu’une telle création monétaire de bas en haut serait la seule solution pour retrouver une démocratie et une société plus égalitaire quand la création monétaire concentre toutes les richesses dans les paradis fiscaux[5] et donc dans la main d’une oligarchie. J’ai moi-même travaillé en front office dans une banque d’affaire et dans un fond d’investissement, à Lyon et à Londres, et je défie de trouver un seul montage financier dans une banque d’affaire ou dans un fond d’investissement qui ne passe pas par les paradis fiscaux. C’est là le but de la théorie quantitative de la monnaie de Milton Friedman qui est de faire comme si la création monétaire n’existait pas afin de laisser les acteurs des multinationales capter totalement la création monétaire. Par conséquent, comme la lutte pour l’appropriation des moyens de production de monnaie est l’essence de la lutte des classes et du capital, il ne reste alors plus, pour cette classe dominante, qu’à utiliser l’argent de la création monétaire pour faire du lobbying et de la propagande afin de capter les moyens de production des biens et des services par un mécanisme d’austérité ou de privatisation que nous avons analysé sous l’angle de l’appropriation par dépossession du philosophe marxiste David Harvey.

 

 

 

 

 

 

2.    LE NEOLIBERALISME COMME ECONOMIE DE L’INFORMATION

 

 

1)    L’ECONOMIE DE L’INFORMATION

 

Le premier constat lorsque l’on étudie l’économie contemporaine est la place centrale des GAFAM. On constate en effet dans les tableaux ci-dessous que dans les huit premières capitalisations au monde, seulement une entreprise ne fait pas partie du secteur de l’information, l’entreprise Berkshire Hathaway qui est un fond d’investissement et qui investit donc aussi dans le secteur de l’information. Il est très frappant de constater que dix ans auparavant, en 2007, seulement une société faisait partie du secteur de l’information. Dans ce changement de paradigme, le cas de l’entreprise Exxon Mobil qui était la première capitalisation en 2007 est emblématique puisqu’elle est descendue à la dixième place en 2017, révélant ainsi un passage de relai entre un modèle fordiste fondé sur le pétrole à un modèle informatique fondé sur l’information. On peut noter que les capitalisations datent du 31/12/2017 et qu’au jour où je relis le mémoire, le 13/08/2018, Apple est la première entreprise de l’histoire qui dépasse le billion de dollars, soit mille milliards d’euros tandis qu’Amazon suit une année de croissance exceptionnelle et dépasse déjà les 900 milliards et des entreprises comme Alphabet et Microsoft dépassent elles les 800 milliards de dollars si bien qu’à moins d’un krach financier, quatre entreprises au moins devraient dépasser allègrement le billion de dollars à la fin de l’année 2018.

 

Etant donné la domination des GAFAM, le second constat que nous dressons est celui de la thèse du rejet de la société de services par David Graeber, thèse que nous partageons. Nous citons ici David Graeber:

« Le vrai problème ici est celui du concept d’ « économie de services » lui-même. Il y a une raison pour laquelle j’ai mis le terme entre guillemets. Décrire l’économie d’un pays comme étant dominée par un secteur donne l’impression que les gens du pays vivent en se servant les uns les autres des cafés ou en faisant le ménage les uns chez les autres. Evidemment, ce n’est pas vrai. Donc que peuvent-ils faire ? Quand les économistes parlent d’un quatrième secteur (qui vient après l’agriculture, l’industrie, les  services), ils font habituellement référence au secteur des FIRE (finance, insurance, real estate). Mais en 1992, Robert Taylor, un bibliothécaire, a suggéré qu’il serait plus utile de définir ce secteur comme secteur informationnel. Comme nous pouvons le voir, déjà en 1990, la proportion des travailleurs qui étaient vendeurs, coiffeurs, serveurs, etc. était vraiment assez petite. Cette proportion est restée régulière pendant longtemps à moins de 20% de la population des travailleurs. La vaste majorité des autres travailleurs inclus dans le secteur des services étaient réellement les administrateurs, les consultants, les professionnels de l’informatique et ainsi de suite. C’est aussi la partie du secteur des services qui a dramatiquement augmenté après 1950. Et alors que personne, à ma connaissance, n’a poursuivi cette typologie jusqu’à aujourd’hui, il semble raisonnable de conclure que cette tendance s’est poursuivie.[6] ».

Les tableaux ci-dessous extraits du même livre de David Graeber nous semblent très bien résumer cette thèse de la croissance non pas d’un secteur des services mais d’un secteur de l’information.

 

 

Dans la typologie reprise par David Graeber, le secteur de l’information comprend non seulement les informaticiens mais tous les acteurs économiques tels que les administrateurs ou encore les consultants qui cherchent à valoriser l’information des flux de production. Ces acteurs économiques ne travaillent pas seulement dans les GAFAM mais dans tous les secteurs d’activité. Afin de comprendre que la dynamique de l’information ne se limite pas au GAFAM, nous citerons le PDG de Siemens, entreprise qui représente très bien le secteur industriel :

« Nous fabriquons des machines qui produisent de l’électricité, qui automatisent les processus industriels, qui réalisent des images (comme des scanners ou des IRM) ou déplacent des personnes et des objets d’un point A à un point B. Nous récupérons les données générées par ces capteurs, nous les analysons sur notre plateforme, dans un cloud informatique propriétaire que nous hébergeons en site propre. Nos clients attachent une grande importance aux données générées par les processus industriels et par l’ingénierie ainsi qu’aux droits de propriété intellectuelle afférents, car ce type de données, c’est le Saint Graal de l’innovation.[7] » (Kaeser and Gross, 2016)

Il nous semble que cette citation reprise des travaux de Cédric Durand illustre parfaitement l’ubiquité de l’information. Nous avons donc analysé la domination du paradigme de l’information dans tous les secteurs d’activité. Nous allons étudier dans la seconde partie de ce chapitre l’histoire du paradigme de l’information et son lien étroit avec le néolibéralisme.

 

2)    NEOLIBERALISME ET INFORMATION

 

L’essor de l’information est une des trois caractéristiques fondamentales du RA informatico-féodalo-financier ou RAIFF que l’on nomme généralement « néolibéralisme ». Ainsi Mirowski cite à ce sujet l’économiste Kenneth Arrow: « As Kenneth Arrow once put it: « one of the biggest differences between 1950 and 2000 is the much greater role now given to … knowledge and information… Nobody would have denied the importance of these in 1950, but the tools to handle them did not formally exist then.” But, in fact, one could just as easily, and with justice, assert the opposite: certainly we possess many more “tools”, but the impression that clarification followed formalization needs to be approached with a modicum of salt (…) Further, Arrow hedged his bet by citing “knowledge and information”, and this begins to reveal the profound ambivalence and unapologetic befuddlement that beset anyone attempting to make sense of the history of this literature. Rather than concede the distinction between knowledge and information as meaningful or significant for economists, Arrow rather haughtily responded to a request to clarify the distinction with the dismissal, “I am afraid the topic does not inspire me”.[8] ». On constate donc avec la lecture d’Arrow par Mirowski[9] que l’essor de l’information est bien une caractéristique majeure et qu’il existe, même chez les plus grands économistes, une confusion entre l’information et la connaissance. Cette confusion se traduit dans le langage plus courant de la vulgarisation de l’économie puisque l’on parle aussi bien de l’économie de l’information que de l’économie de la connaissance. Mirowski cherche ensuite une définition de l’information et de la connaissance. Il cite alors l’économiste Kenneth Boulding selon qui « Knowledge, however, has a dimension which goes beyond that of mere information or improbability. This is a dimension of significance which is very hard to reduce to quantitative form. Two knowledge structures might be equally improbable but one might be much more significant than the other.[10] ». Mirowski insiste alors sur la nouveauté de l’approche de l’information dans l’économie: « As Dan Shiller perceptively queried over a century ago: « Why wasn’t the status of information a major topic in economic theory in 1700, 1800, or 1900? What was it only in the postwar period that the economic role and value of information took on such palpable importance?[11] ». Mirowski ne répond pas à la question et nous suggérons seulement qu’une analyse matérialiste pourrait nous éclairer puisqu’il semble que c’est avec le développement de l’ordinateur que les économistes se sont mis à penser selon un paradigme de traitement de l’information. De la même manière que Fernand Braudel disait que le Moyen-Age était le moulin à vent, il semblerait que nous soyons entrés depuis la fin du XXème siècle dans une période historique qui se caractérise par l’ordinateur. Aussi, de la même manière que le moulin à vent à pu structurer les pensées des scientifiques avec son paradigme de forces et peut-être même de champs pour les champs de blé, il semble que l’ordinateur et son traitement de l’information structure les pensées des chercheurs en économie comme dans les autres sciences[12].

Nous reviendrons avec Dan Schiller sur l’histoire de l’information dans la politique économique et dans la science économique des dernières décennies. Cependant, avant de détailler cette histoire, il nous faut rappeler notre thèse qui est que le néolibéralisme est un régime d’accumulation informatico-féodalo-financier. Nous développerons les parties féodales et financières du néolibéralisme dans les chapitres suivants avant d’expliquer l’articulation de ces trois dimensions et avant de prouver empiriquement la relation entre la financiarisation par la création de monnaie et la féodalité par les rentes de régulation qui sont devenus la principale source de la croissance des profits et des évaluations des entreprises cotées depuis l’an 2000. La question est donc de savoir en quoi le néolibéralisme est fondé sur un pilier informationnel depuis le début de ce projet. Ici, Mirowski peut encore nous éclairer: « Perhaps the dominant version within the Mont Pelerin Society (and later, the dominant cultural doctrine) emanated from Friedrich Hayek himself, wherein “the market” is posited to be an information processor more powerful than any human brain, but essentially patterned upon brain/computation metaphors. This is a key point in the history of the economics of information. This doctrine had three distinctly different interpretations in Hayek’s own career alone, but is often inadequately expressed by neoclassical economists associated with the MPS as the proposition that prices in an efficient market “contain all relevant information” and therefore cannot be predicted by mere mortals, whose partners fail to measure up. Whatever the version, the moral is always the same: the market always surpasses the state’s ability to process information, and this constitutes the kernel of the argument for the necessary failure of socialism.[13] ». Ce paradigme de l’information se retrouve dans l’ouvrage d’Hayek, “The Use of Knowledge in Society” paru en 1945. AInsi Hayek écrit dans cet ouvrage: « What is the problem we try to solve when we try to construct a rational economic order? On certain familiar assumptions the answer is simple enough. If we possess all the relevant information, if we can start out from a given system of preferences, and if we command complete knowledge of available means, the problem which remains is purely one of logic… This, however, is emphatically not the economic problem which society faces… The peculiar character of the problem of a rational economic order is determined precisely by the fact that the knowledge of the circumstances of which we must make use never exists in concentrated or integrated form but solely as dispersed bits of incomplete and frequently contradictory knowledge which all the separate individuals possess… It is a problem of the utilization of knowledge which is not give, to anyone in its totality.[14] ». Mirowski cite l’extrait precedent d’Hayek qu’il commente ainsi: «Here we witness the birth of the First Commandment of neoliberalism. Markets don’t exist to allocate given physical ressources, so much as they serve to integrate and disseminate something called “knowledge”. The Market has ceased looking like a mechanical conveyor belt, only to take on the vague outlines of the computer. What is striking in retrospect is not so much that this new definition of markets swept the Mont Pelerin Society; rather, it is the extent to which market socialists, especially the ones at the Cowles – the intended target of Hayek, rapidly took it on board (…) The fact that this new image of markets as superior information processors so comprehensively swept everyone along – neoclassical theoists, market socialists, and neoliberals – with almost no serious scrutiny or skepticism is one of the more astounding facts of the latter twentieth century in economics. All you had to do was read a little Hayek to realize he was rejecting the basic approach of neoclassical microeconomics from the 1940s onward; but that didn’t seem to bother many orthodox economists.[15] ».

Nous nous retrouvons donc devant un tournant théorique dans les années 1940 avec Hayek qui impose le paradigme du marché qui traite le savoir comme l’ordinateur traite l’information, si bien que, par le passage de l’information au savoir, le marché devient un ordinateur amélioré avec Hayek. Il est très probable que l’acceptation du paradigme de l’ordinateur par les économistes de l’époque puisse s’expliquer par l’essor de l’usage de l’ordinateur et le prestige acquis par le rôle de l’ordinateur dans la victoire de la seconde guerre mondiale. Si, comme l’écrivait Braudel, l’histoire du Moyen-Age tourne autour du moulin à vent, il n’est pas étonnant qu’avant l’arrivée de l’électricité, le paradigme scientifique fut celui des forces et ce jusqu’à l’achèvement ultime de ce paradigme par Newton. Le rôle de l’ordinateur comme point focal des schèmes de pensée à partir des années 1940 semble pouvoir s’expliquer par le prestige et l’usage grandissant de cet outil par les scientifiques. Nous allons maintenant nous intéresser plus précisément au développement de l’économie des technologies de l’information depuis les années 1940 avec Dan Schiller. Pour Dan Schiller, ce qui est essentiel, c’est que les TIC permettent de coder des activités humaines pour ensuite les capitaliser. Ces activités humaines sont alors analysées par le concept de chaînes de commodités. Ainsi, comme l’écrit Schiller, « to set out this journey (voyage à travers l’essor de l’économie des TIC) I draw on a concept borrowed from world-system theory: the « commodity chain ». Developed by Terence Hopkins and Immanuel Wallerstein during the 1970s, the concept’s purpose is « to show that most production within the capitalist world-economy that placed items for consumption on the market was the result of a long chain that in fact crossed frontiers, and that this has been so throughout the entire history of the capitalist world-economy from the long sixteenth century to today. It is useful to contrast the commodity chain concept with the more familiar notion of “value chain” formulated by business professor Michael Porter in 1980s and widely circulated ever since. Although both constructs highlight links between and among industries, as Jennifer Bair underlines, they differ sharply in their orientations. “Value chain” pivots neither on labor nor on profitability, but instead on industrial organization and the so-called “value-added” at successive stages of an industry’s operations. “Commodity chain” focuses attention, in contrast, on how a global division of labor evolves and mutates in the historical context of an ever-reconfiguring process of capital accumulation. “Value chain” internalizes the thinking of the executive suite, from which “commodity chain” grants us much-needed analytical distance. Commodity chains bring together diverse labor systems to effect globally distributed production processes (…) The analytical power of the commodity chain construct stems from its outward looking inclusiveness, its insistence that the social relationships through which production occurs are both dispersed and multifaceted. Commencing with the labor needed to produce sustenance for the workers whose own labor then forms a basis, via “sub-chains”, for making components, the chain extends to the production process in which these intermediate products are then put to use as inputs in still other forms of production, culminating in the assembly of a final commodity and its distribution for consumption. For world-system theorists, as Jennifer Bair helpfully suggests, the commodity chain concept permits seemingly disparate, far-flung mobilizations of labor power to be related as the essential substrate of capitalist production. The analytical motivation is that, “by tracing the network of these commodity chains, one can track the ongoing division and integration of labor processes and thus monitor the constant development and transformation of the world-economy’s production system.[16] ».

Dans notre modèle théorique, les chaînes de commodité joueront le rôle des réserve de pétrole et les TIC joueront le rôle des produits que l’on injecte afin d’accroître la porosité et la perméabilité des réserves de pétrole afin d’augmenter les performances. Il s’agit en effet, avec les TIC, d’atomiser les chaînes de commodité (processus de production) afin de coder et de recombiner par la financiarisation les atomes des chaînes de commodité (processus de production) dans le but d’accroître les rendements des puits de pétrole numérique que deviennent ces chaînes de commodité une fois numérisées. Pour reprendre notre image, le liquide est ce qui entoure de code les différents atomes des  chaînes de commodité qui sont encastrées dans l’information afin d’être extraites et reconfigurées plus facilement par les ingénieurs financiers qui procéderont alors à la phase de raffinerie, c’est-à-dire de capitalisation des parties de la chaine de commodité. Si l’extraction du pétrole numérique brut est assurée par les TIC, la forme actuelle du RA, la raffinerie de ce pétrole est assurée par la finance, le fond du RA. Nous développerons ce modèle théorique plus tard une fois que nous aurons abordé les deux autres piliers du néolibéralisme que sont la féodalité et la finance mais il nous semble nécessaire de l’introduire afin d’habituer le lecteur à ce modèle théorique. Nous pouvons seulement ici dire que le féodalisme des droits de propriété – et en particulier aujourd’hui des rentes de régulation – permettent d’acquérir les réserves de chaines de commodité, les TIC permettent d’extraire ces chaines de commodité par leur automatisation et enfin la finance optimise la valorisation des chaines de commodité ou des configurations des chaines de commodité par des techniques comme les discounted cah-flows ou DCF.

Cette esquisse de notre modèle théorique a ici pour visée de tenter de mieux comprendre l’histoire de l’économie de l’information décrite par Dan Schiller. Ce que montre Dan Schiller, c’est que les TIC ont été utilisées pour exploiter des réserves de capital – sous la forme des chaines de commodités décrites plus haut - qui n’étaient pas exploitables. La procédure est assez similaire à celle des « enclosures ». Pour qu’une réserve de capital potentiel devienne du capital réel, il faut privatiser la réserve grâce à des droits de propriété mais la privatisation ne peut se faire que s’il est possible de transformer un capital potentiel en capital réel. Pour reprendre l’analogie avec nos réserves de pétrole, savoir il y a un siècle qu’il existe une grande réserve de pétrole sous la mer en eaux très profondes ne sert strictement à rien parce qu’il n’existe aucune technologie pour extraire le pétrole. Les TIC fournissent ici les technologies qui permettent d’extraire le capital des réserves que sont les chaines de commodité, c’est-à-dire les activités humaines. Les TIC offrent donc de nouvelles réserves.

Dans l’histoire, des TIC naissent dans l’armée, notamment avec Turing et Von Neumann durant la seconde guerre mondiale pour décrypter des messages ; et cette histoire se prolonge aujourd’hui essentiellement dans la Silicon Valley ; mais la longue jonction entre le Pentagone et la Silicon Valley fut la finance. Ce sont en effet les banques qui ont porté le développement des TIC entre les années 1960 et les années 1990 et l’intérêt des banques pour les TIC s’explique par le fait que les banques qui créent ex-nihilo de la monnaie sous forme de prêts cherchent sans cesse de nouveaux gisements de chaines de commodité pour prêter cet argent. Les réserves de pétrole sont donc in fine les activités humaines qui peuvent se transformer en processus de production, en chaînes de commodité, une fois que les TIC permettent d’avoir accès à ces gisements. On peut penser au fait que des réserves d’activités humaines comme l’amitié et le partage de photographies entre amis ont été transformés en chaînes de commodités une fois que les TIC ont donné accès à ces gisements d’activités humaines.

Par conséquent les TIC ont essentiellement joué dans l’histoire du capital le rôle qu’ont joué les techniques de forage dans l’industrie du pétrole et, de même que plus les techniques de forage se perfectionnent et plus le nombre de réserves de pétrole qui peuvent être exploitées s’accroissent, plus les techniques des TIC se perfectionnent et plus les chaines de commodité qui peuvent être exploitées s’accroissent. Les banques, par leur rôle central dans le régime d’accumulation, jouèrent un rôle de pionnier, après l’armée, dans le développement des TIC. Ainsi, « this modernization, declared the American Banking Association in 1968, would require « more and more effective communications – between bank branches and their head office, between affiliated banks and their holding company, between banks and their correspondents, between banks and the Federal Reserve System and other Government agencies, and between banks and their depositors, borrowers, and other customers.” Across its length and breadth, it rested on “constant improvements and developments in the related communications facilities and services.” At the apex of the emerging electronic finance were the US Federal Reserve Wire System Clearing House Interbank Payment System (CHIPS, formed in 1970); the Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunications (SWIFT, formed in 1973); and the big credit card networks. By the end of the 1970s, tens of billions of dollars traversed these systems each day.[17] »

Mais si les banques étaient en avance sur le développement des TIC, très vite tous les secteurs d’activité ont compris que les TIC leur permettaient aussi d’exploiter de nouveaux gisements et ce, quel que soit le domaine d’activité. Nous citerons encore l’extrait ci éclairant du PDG de Siemens à ce sujet qui décrivait en 2016 l’activité de la firme: « Nous fabriquons des machines qui produisent de l’électricité, qui automatisent les processus industriels, qui réalisent des images médicales ou déplacent des objets ou des personnes. Cela fait beaucoup de produits et tous ces produits ont des capteurs. (…) Nous récupérons les données générées par ces capteurs, nous les analysons sur notre plateforme, dans un cloud informatique propriétaire que nous hébergeons en site propre. Nos clients attachent une grande importance aux données générées par les processus industriels et par l’industrie ainsi qu’aux droits de propriété intellectuelle afférents, car ce type de données, c’est le Saint Graal de l’innovation ». [18]».

Les Etats ont alors évidemment aussi compris le rôle stratégique fondamental des TIC. Après l’or et l’or noir vient l’or virtuel des TIC. Ainsi, « the US government turned communications into a massive and many-sided construction site whose chief architect was capital. Elsewhere I have detailed how a complex process of accelerated communication came to grip communications, information, and culture. Simply put, the state granted to capital a sweeping warrant to enlarge the sphere of commercial, profit-maximizing endeavor, even at the cost of uprooting existing practice and breaking up entrenched commodity chains. Capital became authorized to encroach upon nonproprietary or common practices of provision, built and operating using public funds, while the state validated these incursions by strengthening capital’s private property rights in information and culture. David Harvey calls this category of political-economic transformation – which possesses a long historical importance – “accumulation by dispossession”. Network infrastructures were overhauled to enable a great widening and deepening of connectivity, not only as a reflex of technological breakthroughs but, again, through policy changes that chewed through this infrastructure’s institutional foundations[19]. ». Comme l’écrit encore Dan Schiller, les entreprises aussi ont investi dans les technologies de forage de nouvelles reserves de capital que sont les TIC. Ainsi, « Quite apart from this prospective movement around AT&T and IBM, however, other large companies also were rushing into computer communication markets, both as suppliers and as major network users. Among the former were Exxon, General Electric, General Motors, Citicorp, and Sears, each of which bought into networking systems and services. Motives were disparate: Citicorp packaged financial services and advanced network access into lucrative bundles Sears partnered with IBM and CBS in an early commercial videotext venture. Exxon got into sales of office equipment. General Motors, as we saw, purchased EDS and started marketing computer services. GE took over military electronics contractor and broadcast network owner RCA.[20] »

Les TIC comme nouvelles méthodes de forage du capital – et plus exactement des chaines de commodité du capital – constituent la dimension informatique du nouveau régime d’accumulation, une seconde dimension est la dimension féodale. Cette dimension que nous étudierons dans la seconde partie a toujours existé, notamment par les revenus de rente associés aux droits de propriété mais elle prend une dimension fondamentalement nouvelle par laquelle c’est la féodalité qui surdétermine le capitalisme si bien que le modèle théorique du capital de Marx est selon nous surdéterminé par le modèle théorique de la féodalité de Veblen. Ce que nous voulons dire par cette surdétermination c’est que, quand le capital ne suffit pas, notamment par la création monétaire sous forme de rente et au lobbying de cette manne monétaire, à acquérir des rentes alors les classes dominantes peuvent utiliser ou bien la guerre dans un pays qui refuse par exemple de se soumettre au dollar ou bien la police et la prison si des entreprises ou des individus critiquent ou refusent cette domination. On peut aussi penser à Aron Swartz[21] et nous recommandons le documentaire qui lui a été consacré et qui est disponible sur internet pour comprendre le rôle actuel de la rente dans l’économie.

A cette seconde dimension de la féodalité, il faut encore ajouter la troisième dimension qui est le rôle joué par la finance. Dans notre analogie, la féodalité est l’appropriation de la réserve des activités humaines qui sont transformées en chaînes de commodité par des rentes ou des droits de propriété, les TIC sont les techniques de forage et d’extraction des chaînes de commodité et enfin la finance joue le rôle de la grande raffinerie qui transforme les chaînes de commodité extraites par les TIC et transformées juridiquement par les droits de propriété en chaînes de commodités, en produits financiers compatibles avec le capital. Il en résulte que, comme avec les « enclosures », de nombreuses activités humaines qui étaient communes et échappaient au régime d’accumulation sont par ce processus intégrées au capital de la même manière que les terrains communaux furent appropriés par le capital. On parle d’enclosures informationnelles. Ce qui est très frappant, c’est que ces activités humaines captées sont désormais l’amitié avec Facebook ou encore l’amour avec Tinder ou encore de nombreuses autres activités. Mais le régime d’accumulation se fond sur la combinaison des trois dimensions. En effet, les seules TIC, sans droit de propriété, ont tendance à détruire le capitalisme sur le modèle de Wikipédia puisque ces technologies détruisent les profits par l’abondance grâce à l’automatisation de procédures de productions. C’est pour cette raison que nous verrons que notre économie est essentiellement une économie féodale et non essentiellement une économie capitaliste puisque la féodalité est la réponse immanente à la baisse tendancielle du taux de profit produite par les TIC selon le modèle libre de Wikipédia. Le capital n’est dans notre modèle qu’un outil de la féodalité, c’est l’outil de synthèse de la finance qui avec les droits de propriété et les TIC amène à  une multiplication des rentes qui est un phénomène nouveau par son ampleur dans l’histoire du capitalisme, ainsi que le montre Bessen. L’an 2000 peut très symboliquement désigner le basculement du RA dans la féodalité puisque Bessen montre qu’ partir de 2000 la majorité de la croissance des profits provient des rentes de régulations. Ainsi Bessen écrit que: «Corporate valuations relative to the cost of assets (Tobin’s Q) have risen by about 20% since 1970 for firms publicly listed in the US. About half of this increase is accounted for by observed investments in intangibles, such as research and development spending (R&D), and in politically related rent seeking activity. Activity associated with increased Federal regulation is the most important explanatory factor, especially after 2000. Spending on R&D and other intangibles has fallen relative to conventional assets since 2000.[22] ».

Nous terminerons ce chapitre par une illustration de l’appropriation par dépossession via l’information. L’appropriation par dépossession est le concept du marxiste David Harvey qui a constaté que le concept marxiste d’accumulation primitive est historiquement faux si bien que, plutôt que de changer la réalité pour l’adapter au concept, il a changé le concept en appropriation par dépossession afin de montrer le caractère récurrent de l’accumulation par dépossession dans l’histoire. Dans Schiller explique bien cette accumulation par dépossession et il insiste à ce sujet sur le rôle des TIC: « The commodification process – the birthing of industries for profit making – does not typically arise out of a consensus attained among interested parties. Far from it! Network-based systems and services have been typically destructive, inasmuch as they have been predicated on the plunder of public goods – shared resources of culture, education, government, and biological life. Michael Perelman and David Harvey call this process preemption, whose history is as old as that of capitalism, “accumulation by dispossession”. Nearly every vector of digital capitalism not only eextended capital’s takeover of what had been (admittedly often inequitably) shared resources, but concurrently engendered counter-mobilization and protest. The oppositional movements became co-participants in this unfolding history. Consider the case of education. Computer-assisted instruction may be dated, in a US context, to the origination in 1959 of what became a longstanding program undertaken at the University of Ilinois – with heavy involvement by military agencies and corporations and also (reality being under no obligation to be one-dimensional) by principled educators. Network-reliant education initiatives gained adherents internationally. A tele-school movement pioneered by Mexico in 1968 as a temporary expedient before new schools could be built, spread to the point that by 2012, one out of five Mexican children was enrolled in a tele-school. By the mid-1980s, it was feasible to identify a nascent online education business, whose checkered rollout I examined in Digital Capitalism. This business accelerated throughout the years leading up to and through the digital depression, from numerous national bases. From China to Chile, from South Korea to South Africa, from the United States to India to Mexico to Brazil, private purveyors of educational goods and services laid claim to what they hoped to make into a multi-trillion-dollar transnational market. Internet connectivity constituted a taproot for this metamorphosis, in which a public good was transformed into a commodity. In poorer countries, where schooling institutions typically had never come close to being sufficient, proprietary outfits positioned themselves within a wide-open field: “the gaps in public education” intoned a Wall Street Journal article, ‘have created an opportunity for nonpublic institutions. Despite protests by students seeking expanded access to nonprofit education provision, the prospects of widening access to schooling was often handed off to corporate providers (…) In this context, commodification projects proceeded in tandem with attempts to discredit, defund, and reorient the public system. Attacks proceeded across the range of the education system, as the digital depression was used as a pretext for establishing additional points at which private corporations might “enter” – actually reestablish – education. At the preschool level, examples could be found of municipalities shifting taxpayer money away from public institutions and toward proprietary schools. At the primary school level, some cities – Chicago, the third-largest US school district, was the preeminent case – summarily shut down dozens of public schools over protests by tens of thousands of community members and militant unionized teachers.[23] »

Ce long extrait nous semble essential puisqu’il complète la citation du président de Siemens et montre comment l’informatisation a permis de capitaliser des pans entiers des activités humaines qui échappaient au processus de valorisation. Ainsi, de même que les techniques de forage permettent d’avoir accès à de plus en plus de réserves de pétrole, les techniques de TIC permettent d’avoir accès à des réserves d’activités humaines qui étaient jusque-là inaccessibles au capital. La diffusion des TIC a donc été le principal moteur de l’extension du capital depuis la fin du XXème siècle.  Cependant, comme nous l’avons déjà mentionné, les TIC ne peuvent transformer les activités humaines en capital que lorsqu’elles sont couplées avec la finance et avec les droits de propriété et les rentes. C’est cette combinaison qui forme selon nous le modèle du néolibéralisme que nous proposons de théoriser et de tester empiriquement. Toutefois, avant de clarifier et de tester notre modèle, il nous faut décrire les deux autres dimensions du néolibéralisme qui sont la féodalité et la finance, c’est ce que nous allons faire dans les chapitres suivants.

 

 

 

 

 

3.    LE NEOLIBERALISME COMME FEODALITE

 

1)    L’ECONOMIE DES INTANGIBLES

 

Nous allons procéder avec la dimension de la féodalité du régime d’accumulation, de la même manière que nous avons procédé avec la dimension de l’information. Nous allons donc commencer par montrer comment la féodalité s’inscrit dès le début dans les principes fondateurs de ce que l’on nomme le néolibéralisme et ensuite nous allons étudier l’essor de la féodalité depuis l’acte de naissance du néolibéralisme lors de la réunion de la Société du Mont Pellerin. Cependant, avant de procéder ainsi, nous devons comprendre l’articulation entre la dimension de l’information et la dimension de la féodalité. Notre thèse qui s’appuie sur les travaux de Bessen est que cette articulation est celle des intangibles dont la hausse depuis 2000 dépend essentiellement des rentes de régulation.

Nous nous tournerons alors vers l’ouvrage « Capitalism Without Capital – The Rise of the Intangible Economy » écrit par Jonathan Haskel et Stan Westlake afin de comprendre la nature et l’histoire des intangibles. Dans ce livre, les deux auteurs expliquent l’émergence de l’économie des intangibles: « The idea that an economy might come to depend on things that were immaterial was an old one. Futurists like Alvin Toffler and Daniel Bell had begun to talk about the “post-industrial” future as long as the 1960s and 1970s. As the power of computers and the Internet became more apparent in the 1990s, the idea that immaterial things were economically important became increasingly widely accepted. Sociologists talked of a “network society” and a “post-fordist” economy. Business gurus urged managers to think about how to thrive in a knowledge economy. Economists began to think about how research and development and the ideas that resulted from it might be incorporated into their models of economic growth, an economy parsimoniously encapsulated by the title of Diane Coyle’s book The Weightless World. Authors like Charles Leadbeater suggested we might soon be “living on the air”. The bursting of the dot-com bubble in 2000 dampened some of the wilder claims about a new economy, but research continued among economists to understand what exactly was changing. It was in this context that a group of economists assembled in Washington in 2002 at a meeting of the Conference on Research in Income and Wealth to think about how exactly to measure the types of investment that people were making in what they were calling “the new economy”. At this conference and afterwards, Carol Corado and Dan Sichel of the US Federal Reserve Board and Charles Hulten at the University of Maryland developed a framework for thinking about different types of investment in the new economy. To get an idea of what these sorts of investments are, consider the most valuable company in the world at the time of the conference: Microsoft. Microsoft’s market value in 2006 was around $250bn. If you looked at Microsoft’s balance sheet, which records its assets, you would find a valuation of around $70bn, $60bn of which was cash and various financial instruments. The traditional assets of plant and equipment were only $3bn, a trifling 4 percent of Microsoft’s assets and 1 percent of its market value. By the conventional accounting of these assets then, Microsoft was a modern-day miracle. This was capitalism without capital. Not long after the conference, Charles Hulten combed through Microsoft’s accounts to explain why it was worth so much (Hulten, 2010). He identified a set of intangible assets, assets that “typically involve the development of specific products or processes, or are investments in organizational capacities, creating or strengthening product platforms that position a firm to compete in certain markets.” Examples included the ideas generated by Microsoft’s investments in R&D and product design, the value of its brands, its supply chains and internal structures, and the human capital built up by training. Although none of these intangibles assets are physical in the way that Microsoft’s office server are, they all share the characterictics of investments: the company has to spend time and money on them up-front, and they delivered value over time that Microsoft was able to benefit from. But they were typically hidden from company balance sheets and, not surprisingly, from the nation’s balance sheet in the Official National Accounts. [24]». 

Cet extrait nous permet de comprendre la naissance des intangibles. Le graphique suivant nous permet de comprendre leur croissance. En effet, les entreprises telles que Microsoft ou encore Apple sont nées au milieu des années 1970. On peut observer ci-dessous la croissance fulgurante de la part des intangibles dans la valorisation des entreprises[25]:

 

Le graphique suivant ci-dessous[26] complète le graphique précédent et explique la part des TCI dans les intangibles et la part des intangibles dans l’économie :

 

Il nous faut maintenant comprendre ce que son ces intangibles qui ne sont pas des TCI. Comme l’écrivent encore Haskel et Westlake: « It is possible that the increase in intangible investment is concealing a rise in rent-seeking investments that do not increase GDP. This would not explain the fall-off in investment that has been observed in the economy, but it would help explain the fall-off in TFP (Total Facor Productivity). It is conceivable that in a poorly governed economy, the amount of intangibles whose purpose is to attract rents goes up. So for any given level of intangible investment, output would be lower, and TPF would fall. This risk provides a good reason for policymakers to guard against rent-seeking in an increasingly intangible economy. There is also the possibility that the rise of intangible investment may be encouraging more rent-seeking, which may be increasing the gap between leaders and laggards that we discussed earlier. A paper by James Bessen specifically asks whether the gap between leaders and laggards among US nonfinancial businesses has been caused by increasing intangible investment or by greater rent-seeking by leading firms. Bessen looks at the relationship between regulation in industries (measured by an index of regulation and by political lobbying expenditures) and the valuation of public companies. He concluded that while a significant portion of the increase in stock prices since 1980 has been caused by intangibles (measured by R&D), spending on regulation and lobbying has an even stronger effect on valuations (Bessen, 2016).[27] »

Nous pouvons donc trouver avec les travaux de Bessen le lien entre l’économie de l’information et la féodalité puisque, comme l’expliquent Haskel et Westlake, il est possible que les intangibles tendent à encourager les rentes. Nous chercherons donc à montrer que c’est bien ce qui se passe depuis les années 1970. Notons encore que la croissance des intangibles commence bien dans les années 1970 et correspond dont bien à l’émergence du néolibéralisme.

 

 

Reprenons notre modèle théorique pour tenter de l’améliorer à la lumière des intangibles. Tout d’abord les TIC constituent - comme nous l’avons évoqué et comme nous l’analyserons plus en détail – des technologies de forage pour accéder à des réserves de capital que dont des activités humaines et transforment ainsi souvent les activités humaines en chaînes de commodité, c’est-à-dire le commun en privé, soit grâce aux droits de propriétés, soit grâce aux rentes et aux revenus de publicité (qui pourraient éventuellement être considérés comme des rentes). Nous pouvons illustrer ce phénomène avec des activités humaines liées à l’amitié avec Facebook ou à l’amour avec Tinder qui offrent de nouvelles réserves de valorisation du capital qui étaient inaccessibles avant le développement des TIC. Ces activités humaines sont donc transformées en diverses rentes, ne serait-ce que par la rente des propriétaires des capitaux d’entreprises comme Facebook qui bénéficient de la rente des paradis fiscaux ou d’autres rentes de régulations acquises par ces entreprises.

Les intangibles sont devenues essentiellement des rentes de régulation depuis l’an 2000. Ce sont en effet les résultats empiriques de James Bessen qui conclut ainsi son étude à ce sujet : « Much of the growth in corporate valuations and profits since 1980 can be accounted for by growing investments in intangibles, especially in R&D. But it appears that an even larger share of the rise in valuations and profits can be accounted for by factors associated with growing regulation and political activity, especially after 2000. Moreover, this relationship appears causal: increases in regulatory complexity appear to cause subsequent increases in profits. And the benefits appear to be large. Regulation corresponds to an increase in corporate valuations of about &2 trillion in the sample. Regulation and campaign spending are responsible for an increase in markups on the order of 1-2 percent. That corresponds to about a $400 billion increase in transfers from consumers to firms each year. Several qualifications affect the interpretation of these findings. First, regulatory rents are not substantial in most industries, they are highly concentrated in a small number of industries. This has implications for the dispersion of firm profits that might be related to rising inter-firm wage inequality.[28] ».

Pour conclure, l’économie est devenue une économie des intangibles. Or la croissance de cette économie, comme le montre James Bessen, est essentiellement causée par des rentes de régulation depuis 2000. Autrement dit, c’est toute la croissance mondiale qui est désormais fondée sur des rentes de régulation et souvent au détriment, comme le montre James Bessen, des petites et moyennes entreprises qui elles n’ont pas accès aux rentes de régulation faute d’être capable de rémunérer des services de lobbying. On voit aussi bien le problème pour les citoyens puisque ce régime d’accumulation concentre les capitaux par un cercle vicieux où la rente accroît les profits qui accroissent encore les dépenses de lobbying et donc les nouvelles rentes de régulation dissimulées dans les intangibles par les entreprises.

 

 

 

 

2)    NEOLIBERALISME ET FEODALITE

 

Nous avons montré avec les deux graphiques du précédent chapitre que la croissance de l’économie est majoritairement fondée sur la croissance de l’économie des intangibles et que la croissance de l’économie des intangibles est majoritairement fondée sur les rentes de régulation depuis l’an 2000 (cf. les travaux de Bessen). Il en résulte que la croissance de l’économie est majoritairement fondée depuis l’an 2000 sur l’obtention de rentes de régulation. Nous qualifierons de féodale cette économie puisque selon nous l’économie de la féodalité est l’économie des rentes.

Nous allons montrer dans cette partie que la place de la féodalité est centrale dans le néolibéralisme depuis la création même du néolibéralisme par la Société du Mont Pèlerin (SMP). La définition même du néolibéralisme donnée au SMP montre déjà sa démarcation avec le libéralisme et le socialisme : « Dans le libéralisme manchesterien du laisser-faire, les voitures circulent de manière chaotique. Dans le planisme, chaque voiture en peut se déplacer qu’entre telle heure et telle heure, de tel endroit à tel endroit. Dans le régime néolibéral, il existe des règles qui sont des feux de circulation et autres panneaux de signalisations.[29] ». De plus, si l’on étudie la nature des feux de circulation dans le néolibéralisme, l’on se rend compte qu’il s’agit surtout de péages que les grandes entreprises obtiennent auprès de l’Etat. Comme l’écrit à ce sujet Quinn Slobodian, « Neoliberals hate the state. Or do they? In the first intellectual history of neoliberal globalism, Quinn Slobodian follows a group of thinkers from the ashes of the Habsburg Empire to the creation of the World Trade Organization to show that neoliberalism emerged less to shrink government and abolish regulations than to redeploy them at a global level.[30] ».

Il faut alors comprendre la definition canonique du néolibéralisme lors de la réunion de la Société du Mont Pélérin non pas comme un compromis modéré entre le plannisme et le libéralisme qui aurait pour visée de tenter de trouver un optimum économique et social entre le libéralisme et le socialisme mais comme un libéralisme de marché international qui cherche à capter les états pour être certain que les états ne viendront jamais au contraire jamais limiter l’expansion du marché. Les néolibéraux ont retenu la leçon de grand désencastrement de Polanyi et ils cherchent à ne pas laisser une alternative étatique suffisamment forte pour limiter le marché. Il ne faut pas non plus comprendre le néolibéralisme comme un mouvement de purs idéologues. Les néolibéraux se rendent très bien compte que le marché, régulé par les entreprises, risque de mener non pas à la libre concurrence mais à un marché oligarchique dans lequel les grandes entreprises achètent la loi pour capter toujours plus de parts de marché. En effet, si le néolibéralisme est souvent difficile à définir, c’est parce que les chercheurs s’orientent trop dans une analyse idéologique des marchés. Or seul un retour à la lutte des classes nous permet de comprendre que le néolibéralisme est une convergence d’intérêts des grands groupes privés pour élaborer une stratégie afin d’accroître leur pouvoir. Les élites de ces grands groupes sont par leur praxis aguerries aux pratique de la haute finance et savent bien que le point clé est le contrôle non pas des moyens de production de biens et de services mais le contrôle des moyens de production de monnaie.

C’est pour cette raison que Milton Friedman est la figure centrale du néolibéralisme puisque sa théorie monétaire est une théorie de prise de pouvoirs de la création monétaire par les groupes privés aux dépends des états. Cette compréhension est très importante si l’on souhaite comprendre pourquoi des économistes tels que Thomas Piketty sont des néolibéraux dont les solutions sont acclamées par le Financial Times et le Wall Street Journal puisque ce qui importe aux néolibéraux, c’est de conserver le contrôle de la monnaie. En effet, les néolibéraux sont avant tout des monétaristes et leur grand théoricien est Milton Friedman. Le contrôle des états par les grandes entreprises repose sur une création monétaire privée qui s’oriente prioritairement vers les entreprises et qui oblige les états à s’endetter. Ainsi, comme l’écrit Michaël Hudson : «cachés derrière une rhétorique orwellienne qui renverse l'idée classique d'un marché libre, les planificateurs financiers mènent le monde sur la voie que l'Espagne et la France ont adoptée il y a cinq cents ans. Sans contribuer à la production, le revenu locatif est en grande partie responsable du 1% le plus riche qui a obtenu 73% de la croissance du revenu américain depuis le crash de 2008, tandis que les 99% ont vu leur revenu net baisser. Pourtant, la tentative néolibérale très applaudie du Piketty d’expliquer la polarisation économique actuelle ne fait aucune mention de la finance et de la recherche de rente; son remède n’est donc pas de concentrer la politique fiscale sur les revenus des rentes ou à dé-privatiser les monopoles d’infrastructure de base[31] par la restauration d’un mixte publique-privé. ».

Nous avons cité les extraits précédents pour donner une première idée du féodalisme néolinéral contemporain mais revenons à l’histoire du féodalisme néolibéral. Le livre déjà cité de Slobodian «  begins in Austria in the 1920s. Empires were dissolving and nationalism, socialism, and democratic self-determination threatened the stability of the global capitalist system. In response, Austrian intellectuals called for a new way of organizing the world. But they and their successors in academia and government, from such famous economists as Friedrich Hayek and Ludwig von Mises to influential but lesser-known figures such as Wilhelm Röpke and Michael Heilperin, did not propose a regime of laissez-faire. Rather they used states and global institutions—the League of Nations, the European Court of Justice, the World Trade Organization, and international investment law—to insulate the markets against sovereign states, political change, and turbulent democratic demands for greater equality and social justice. Far from discarding the regulatory state, neoliberals wanted to harness it to their grand project of protecting capitalism on a global scale. It was a project, Slobodian shows, that changed the world, but that was also undermined time and again by the inequality, relentless change, and social injustice that accompanied it.[32]». Certes, la collusion entre le Marché et l’Etat n’est pas nouvelle comme le rappelle David Graeber dans son ouvrage consaacré à la dette: « C’est pour ça que, dans ce livre, j’ai autant parlé du marché mais aussi du faux choix entre l’Etat et le Marché, qui a tant monopolisé l’idéologie politique des derniers siècles qu’il est devenu bien difficile de raisonner sur autre chose. L’histoire réelle des marchés ne ressemble en rien à la façon dont on nous a appris à la penser. Manifestement, les tous premiers marchés que nous connaissons sont plus ou moins des débordements, des effets secondaires des systèmes administratifs complexes de la Mésopotamie antique. Ils opèrent essentiellement à crédit. Puis les marchés au comptant naissent de la guerre : là encore, essentiellement à travers des politiques de l’impôt et du tribut d’abord conçus pour approvisionner les soldats, mais qui vont vendre ensuite, bien d’autres services. Ce n’est qu’au Moyen-Âge, avec son retour au système de crédit, qu’émergent les expressions de ce que l’on pourrait appeler le « populisme de marché » : l’idée selon laquelle les marchés peuvent exister au-delà de l’Etat, l’idée selon laquelle les marchés peuvent exister au-delà de l’Etat, contre lui et en dehors de lui, comme ceux de l’océan Indien musulman. Cette émergence a lieu, en général, dans des situations ou les marchands, pour diverses raisons, font cause commune avec le peuple contre l’appareil administratif d’un grand Etat. Mais le populisme de marché est toujours riche en paradoxe parce qu’il dépend encore dans une certaine mesure de l’Etat, et surtout parce qu’il a besoin que les relations de marché reposent en dernière analyse sur autre chose que le pur calcul : des codes de l’honneur, la confiance, et finalement la communauté et l’entre-aide (Kropotkine), réalités plutôt typiques des économies humaines. Autant dire qu’il relègue la concurrence à un rôle assez mineur. Sous cet éclairage, nous voyons bien ce qu’a fait en dernière analyse Adam Smith quand il a créé son utopie du marché sans dettes : il a fusionné des éléments de cet improbable héritage avec la conception exceptionnellement militariste du comportement de marché caractéristique de l’Occident chrétien. Ce faisant, il a sûrement fait œuvre de prescience. Mais, comme tous les auteurs extraordinairement influents, il n’a fait aussi que saisir quelque chose de l’esprit émergent de son temps. Depuis, nous assistons au retour de balancier d’une compétition politique sans fin entre deux formes de populisme – celui de l’Etat et celui du Marché -, et nul ne se rend compte que l’on parle des flancs gauche et droite du même animal.[33] ». Autrement dit, les néolibéraux ont réactivé à un degré oligarchique très élevé une collusion du marché et de l’état qui traverse l’histoire de l’humanité mais à un niveau mondial. Le but visé par les néolibéraux est de verrouiller cette association pour qu’aucune alternative économique puisse émerger, d’où le grand lapsus néolibéral du « there is no alternative » de Thatcher qui est étroitement lié selon Michael Hudson au contrôle de la création monétaire par les banques privées et à l’idéologie selon laquelle la création de monnaie n’existe pas puisque « there is no such a thing as a free lunch » de Friedman.

Ainsi, aujourd’hui, comme le montrent les travaux de Bessen, l’alliance entre le Marché et l’Etat est devenue tout à fait centrale puisque la majorité de la croissance des profits et des valorisations des entreprises cotées proviennt désormais de rentes de régulation. Nous rappelons en effet la conclusion de Bessen: « Much of the growth in corporate valuations and profits since 1980 can be accounted for by growing investments in intangibles, especially investment in R&D. But it appears that an even larger share of the rise in valuations and profits can be accounted for by factors associated with growing regulation and political activity, especially after 2000. Moreover, this relationship appears causal: increases in regulatory complexity appear to cause subsequent increases in profits.[34] ».

 

Notre analyse de la rente est celle du philosophe Philippe Van Parijs. Ainsi il existe une rente civilisationnelle si bien qu’il devrait exister un free lunch démocratique, sous forme de revenu inconditionnel ou de services publics gratuits. Il est ici fondamental de préciser que nous entendons par rente civilisationnelle, la rente définie par Philippe Van Parijs selon qui: « in all sort of ways, but for most of us primarily as part of our earnings, we benefit very unequally from what was freely given to us by nature, technical progress, capital accumulation, social organization, civility rules, basic income and so on. What a basic income does is ensure that every one receives a fair share of what none of us today did anything for, of the huge present very unequally incorporated in our incomes. And is given to all and pitched at the highest sustainable level, it ensures that those who receive least receive as much as durably feasible. The underlying intuition has been well expressed by a number of advocates of basic –income-type ideas. It can be found, for example, in Edward Bellamy’s utopian novel Looking Backward: “How did you come to possessors of this knowledge and this machinery, which represents nine parts to one contributed by yourself in the value of your product? You inherited it, did you not? And were not these others, these unfortunate and crippled brothers whom you cast out, joint inheritors, co-heirs with you? It was also clearly formulated by Oxford economist and political theoricist George D.H.Cole, one of the very first academics to argue for a basic income: “Current productive power is, in effect, a joint result of current effort and of the social heritage of inventiveness and skill incorporated in the stage of advancement and education reached in the arts of production; and it has always appeared to me only right that all citizens should share in the yield of this common knowledge (…) And the same idea underpins the justification of an unconditional basic income by Nobel Memorial Prize winner Herbert A. Simon: “When we compare average incomes in rich nations with those in Third World countries, we find enormous differences that are surely not due simply to differences in motivations to earn (..) These differences are not simply a matter of acres of land or tons of coal or iron, but, more important, differences in social capital that takes primarily the form of stored knowledge (e.g. technology, and especially organizational and governmental skills). Exactly the same claim can be made about the differences in income within any given society.[35] ».

Or la rente civilisationnelle est captée par un cercle vicieux par le truchement duquel certains individus deviennent milliardaire grâce à l’héritage commun de la rente civilisationnelle décrite par Van Parijs tandis que d’autres dorment dans la rue, faute d’accéder à un héritage commun pourtant légitime par le principe de juste distribution démocratique de l’héritage civilisationnelle. Nous proposerons donc un modèle théorique afin de décrire ce cercle vicieux, notamment par les relations entre les rentes de régulation, la création monétaire et les inégalités économiques. Nous démontrerons ensuite dans la partie empirique que les rentes de régulation proviennent de la création de monnaie – qui est donc une rente au sens où elle permet de capter la rente civilisationnelle définie par Van Parijs - par les banques privées via un processus selon lequel les banques bénéficient de fait de la création monétaire ex-nihilo, puisqu’elles créent cette monnaie par le prêt, et les multinationales en bénéficient secondairement par l’avantage compétitif que leur offre leur accès aux paradis fiscaux. Ce qui nous semble ici fondamental, c’est que la dimension rentière, comme la dimension informationnelle de l’économie, existe depuis les fondements du néolibéralisme. Ce sont les grandes entreprises du Marché qui, avec l’aide de l’Etat, légalisent des profits captés sur le bien commun, des rentes de régulation, et qui interdisent les activités qui échappent au Marché afin d’accroître les réserves de capital et donc de profit par de nouvelles « enclosures ». Encore une fois, dans cette stratégie, les grandes entreprises ont besoin d’un outil de forage, les TIC, d’un outil légal pour s’approprier la réserve, les DPI ou les rentes de régulation, et d’une raffinerie, les outils financiers comme les DCF. Le néolibéralisme est donc fondamentalement rentier et féodal depuis le début puisqu’il légalise les rentes qu’il capte et interdit toutes les activités humaines qui lui échappent. Ainsi, comme l’écrivent Mirowski et Nik-Kahn : « the neoliberal project has thoroughly revised law ; but especially, criminal law. Members of the Mont Pèlerin Society were fond of Benjamin Constant’s adage: “The government, beyond its proper sphere ought not to have any power; within its sphere, it cannot have enough of it”. It is central to understand the fact that neoliberal policies lead to unchecked expansion of the penal sector, as it has happened in the United States. As Bernard Harcourt (2011) has explained in detail, however much some liberals might seem to suggest that crime be treated as just another market process, neoliberals have moved from the treatment of crime as exogeneously defined within society by its historical evolution, to a definition of crime as inefficient attempts to circumvent The Market. The implication is that intensified state power in the police sphere (and a huge expansion of prisoners incarcerated) is fully complementary to the neoliberal conception of freedom. In the opinion of MPS member Richard Posner: “The function of criminal sanction in a capitalist market economy, then, is to prevent individuals from bypassing the efficient market.” In this neoliberal perspective, there is also a natural stratification in what classes of law are applicable to different scofflaws: “the criminal law is designed primarily for the non-affluent: the affluent are kept in line, for the most part, by tort law.” In others words, economic competition imposes natural order on the rich, because they have so much to lose when it is violated. The poor need to feel the naked violence of the law.[36] »

On peut alors considérer dans la tradition de Thorstein Veblen que le capitalisme actuel est un capitalisme de prédation. L’économiste James Galbraith a bien montré comment le processus d’imposition de régulation par le lobbying privé pour obtenir des profits - que James Bessen a étudié au niveau empirique – se produit à une plus grande échelle au niveau de l’Etat. Ainsi, comme l’écrit James Galbraith,  « ce n’est pas une lutte entre la démocratie et le monde de l’entreprise mais entre ceux (scientifiques, ingénieurs, économistes, intellectuels) qui représentent l’intérêt commun et futur et ceux (banques, entreprises, lobbyistes et les économistes et penseurs qu’ils emploient) qui représentent seulement l’intérêt tribal et actuel »[37] ». L’appropriation par dépossession contemporaine prend en effet la forme tribale d’un féodalisme managérial. Comme dans le féodalisme ou encore dans toute forme de tribalisme, on demande à l’employé d’appartenir au clan et on intensifie alors les liens entre l’employé et son groupe. A ce sujet Eve Chiapello et Luc Boltanski notent que « les nouveaux dispositifs, qui réclament un engagement plus complet et qui prennent appui sur une ergonomie plus sophistiquée, intégrant les apports de la psychologie post-béhavioriste et des sciences cognitives, précisément, d’une certaine façon, parce qu’ils sont plus humains pénètrent aussi plus profondément dans l’intériorité des personnes, dont on attend qu’elles se « donnent » - comme on dit – à leur travail et rendent possible une instrumentalisation des hommes dans ce qu’ils ont de proprement humain.[38] ». Ce renforcement des liens entre l’employé, et particulièrement entre les managers et les actionnaires, peut être clarifié dès lors que l’on utilise une grille d’analyse veblenienne. Ainsi James Galbraith qui s’inspire de Thostein Veblen écrit que « The normal function of the clan, tribe, family unit, or company is not to enrich the owner or master at the expense of the underlings, but to enrich him at the expense of surrounding clans, tribes, families, or companies […] Thus, contrary to Marx, in Veblen’s scheme of things the industrial orders are not driven to the brink of subsistence. On the contrary: the success of the predators depends in part of healthy prey. And to a degree, their prestige also depends on it. Wades and servants are therefore fed and decorated to reflect the stature of their masters; engineers are kept comfortable with « full lunch buckets » so as to keep the industry running smoothly. For this reason, they are not intrinsically revolutionary or inevitably destined to become so.[39] ». On comprend alors pourquoi l’analyse de Veblen est si apte à comprendre le néolibéralisme comme accumulation par dépossession. En effet les schémas libéraux et marxistes ne suffisent pas à expliquer le néolibéralisme. Comme l’écrit encore James Galbraith : « At one time, Veblen’s depiction of economic society was well known in American intellectual circles and among economists, but it was largely forgotten and dropped from memory over the course of the cold war. That era evidently had room for only two grand visions. One was that of Marx, under which the class structure, divided between bourgeois and proletarians, was intrinsically antagonistic and prerevolutionary; in the Marxian dynamic the proletarian would sooner or later face the choice between revolt and starvation. The other was that of Hayek or Friedman, under which each occupation makes a contribution to the welfare as a whole, precisely valued by the market, so that any existing distribution of income is validated, ipso facto, by its productivity. Veblens’s vision of an essentially stable order, yet dominated by a predatory and unproductive class, was plainly too subversive for the marketeers, yet it was also too cynical for the marxists. And so it was effectively squeezed out of existence between them.[40] ».

Nous insistons sur le cadre de théorique de Veblen parce qu’il nous semble être le plus apte pour décrire le néolibéralisme. L’ouvrage de James Galbraith étudie donc l’état prédateur contemporain à la lumière des analyses de Thorstein Veblen. Selon notre analyse, il n’y a pas de priorité à donner à l’état ou au marché dans cette alliance oligarchique, ce qui importe, c’est la formation d’une élite au sommet avec des personnalités telles que Mario Draghi pour lesquelles il n’existe pas de différence entre le public et le privé. Cette prédation est généralement justifiée par la mythologie morale du déversement. L’état devient un état prédateur financiarisé parce que les élites financières et managériales sont censées créer des richesses qui vont ensuite se déverser naturellement dans l’économie une fois qu’ils auront « augmenté la taille du gâteau ». La réalité diffère pourtant de cette narration. On ne peut pas analyser ce phénomène de prédation néolibérale si l’on ne comprend pas sa dimension psychologique, à savoir la réduction de l’empathie par la richesse[41], ce qui les amène à se comporter comme des prédateurs vis-à-vis de proies qui sont d’autant plus résignées[42] que les effets de la pauvreté sont tout à fait dévastateurs sur ces proies, en termes de santé mentale, d’estime de soi et d’intelligence puisque les études montrent que la pauvreté diminue le quotient intellectuel d’au moins quinze points, ce qui est considérable[43]. L’économiste et historien Michael Hudson montre très bien cette transformation des élites en classes prédatrices: « From F. Scott Fitzgerald’s the Great Gatsby to Tom Wolfe’s Bonfire of Vanities, novelists have symbolized the very rich as irresponsible auto drivers killing innocent pedestrians. « They were careless people, Tom and Daisy, » wrote Fitzerald; « they smashed up things and creatures and then retreated back into their money or their vast carelessness or whatever itw as that kept them together, and let other people clean up the mess they had made. » They are insensitive to how their actions impact the life of others, thoughtless in proclaiming through the universities they fund and the think tank they endow that turning over the economy’s growth in wealth to the 1% - as has occured since 2008 – would enable them to help society by helping themselves. Posing as « job creators », rentiers claim to be proxies acting like sheperds as a virtual government. Their wealth is supposed to trickle down, somehow. So today’s creditors call financialization « wealth creators », whom Goldman Sachs describes as « doing God’s work ». The 1% have driven the economy recklessly by the predatory financial policies that enable to live off the economy, by backing political candidates who dismantle social protection against asset striping and by endowing business schools and « think tanks » to convince public opinion that there is no such thing as unearned income and wealth. The effect of this behavior can be seen demographically in statistics of rising suicide rates, shortening life spans[44]. Behind this austerity is the rising burden of debt service […] Despite the fact that they are legally sovereign, nearly all have agreed to sell off public enterprises to raise foreign exchange to pay the debts they have incurred. The body politic is dismembered, turning public infrastructure into predatory rent-seeking monopolies, increasingly foreign-owned.[45] ». Nous analyserons effectivement dans ce texte comment la création de monnaie sous forme de dette occupe la place centrale de cette procédure du régime d’accumulation informatico-féodalo-financier mais cet extrait nous semblait essentiel pour comprendre le néolibéralisme.

Cependant il nous faut nous tourner vers David Graeber pour comprendre comment ce processus féodal se diffuse aujourd’hui par ce qu’il nomme le « féodalisme managérial » dans toutes les strates de la société. David Graeber commence par décrire le féodalisme contemporain, dans un esprit proche de Thorstein Veblen : « Under capitalism, in the classic sense of the term, profits derive from the management of production : capitalists hire people to make or build or fix or maintain things, and they cannot take home a profit unless their total overhead – including the money they pay their workers and contractors – comes out less that the value of the income they receive from their clients or customers. Under classic capitalist conditions of this sort it does indeed make no sense to hire unnecessary workers. Maximizing profits means paying the least number of workers the least amount of money possible; in a very competitive market, those who hire unnecessary workers are not likely to survive. Of course, this is why libertarians, or, for that matter, orthodox marxists, will always insist that our economy can’t really be riddled with bullshit jobs; that all this must be some sort of illusion. But by feudal logic, where economic and political considerations overlap, the same behavior make perfect sense. As with the PPI distributors, the whole point is to grab a pot of loot, either by stealing it from one’s enemies or extracting it from customers by means of fees, tolls, rents, and levies, and then redistributing it. In the process, one creates an entourage of followers that is both the visible measure of one’s pomp and magnificience, and at the same time, a means of distributing political favor: for instance, by buying off potential malcontents, rewarding faithfull allies, or creating an elaborate hierarchy of honors and titles for lower ranking nobles to squabble over. If all this very much resembles the inner working of a large corporation, I would suggest that this is no coincidence : such corporations are less and less about making, building, fixing, or maintaining things and more and more about political process of appropriating, distributing, and allocating money and resources […] This means that, once again, it’s increasingly difficult to distinguish politics and economics, as we have seen with the advent of “too-big-to-fail” banks, whose lobbyists typically write the very laws by which government supposedly regulate them, but even more, by the fact that financial profits themselves are gathered largely through juro-political means. JPMorgan, for example, the largest bank in America, reported in 2006 that roughly two-thirds of its profits were derived from “fees and penalties”, and “finance” in general really refers to trading in other people’s debts – debts which, of course, are enforceable in courts of law […] Even those firms we see at the very heart of the old industrial order – General Motors and General Electrics in America, for example – now derive all, or almost all, of their profits from their own financial divisions. GM, for example, makes its money not from selling cars but rather from interest collected on auto loans.[46] ».

Cet extrait est essentiel pour comprendre la féodalité contemporaine. Il est en effet essentiel de sortir de la dichotomie entre le marxisme et le libéralisme pour comprendre ce phénomène. Il faut en effet se représenter un repère avec trois dimensions qui correspondent aux idéaux-types du marxisme, du libéralisme et d’un féodalisme. Sans un tel repère le chercheur se trouve comme les personnages du roman « Flatland[47] » qui évoluent dans un plan en deux dimensions et qui ne perçoivent jamais la troisième dimension. Le néolibéralisme comme féodalité est cette troisième dimension, cet « état prédateur » décrit par James Galbraith qui se diffuse par toute la classe des managers dans la société. En effet, dans le plan à deux dimensions du libéralisme et du marxisme, la classe des prédateurs se résume ou bien à l’état pour les libéraux, ou bien aux actionnaires pour les marxistes mais ne comprend jamais la classe managériale dont l’essence ne peut être comprise que par la logique du féodalisme. Autrement dit, pour le libéral, seul le bureaucrate public possède une forme de rente, de revenu illégitime. Pour le marxiste, seul le capitaliste dispose d’un revenu illégitime. Mais par construction, ces deux modèles ont tendance à sanctifier le travailleur dès lors que le travailleur n’est pas actionnaire puisque son revenu ne peut pas dans ces deux constructions théoriques être illégitime. Pourtant de nombreux managers ne sont pas payés en stock option et peuvent même choisir entre les stock-options, les primes, les actions et le salaire comme modalités de rémunération. Il convient ici de rectifier le marxisme (ainsi que le libéralisme) comme l’a fait David Harvey en passant de l’accumulation primitive à l’accumulation par dépossession et de passer d’un capitalisme « classique » à un « capitalisme féodal ». En réalité, l’accumulation par dépossession et le capitalisme féodal sont équivalents, ce sont deux expressions qui désignent le néolibéralisme. Si l’accumulation n’est pas seulement primitive et si elle est un phénomène central et régulier du capitalisme comme le montrent David Harvey et Michael Perelman dans leurs travaux, c’est parce que la féodalité qui a permis l’accumulation primitive ne s’est jamais arrêtée. La dimension de la féodalité capitaliste a toujours existé à des degrés plus ou moins élevés dans le capitalisme et c’est le degré inédit atteint par cette dimension aujourd’hui qui nous oblige à rectifier notre approche du capitalisme par la compréhension de la dimension féodale[48] du capitalisme. 

Ce féodalisme capitaliste diffère du féodalisme médiéval. En effet, comme l’explique David Graeber, « medieval feudalism was based on a principle of self-governance in the domain of production. Anyone whose work was based on some kind of specialized knowledge, whether lace makers, wheelwrights, merchants, scholars, was expected to collectively regulate their own affairs, or including who could be allowed to enter the profession and how they would be trained, with minimal supervision from anybody else. Guilds and similar organizations typically had elaborate hierarchies within (though not so much as they do today: in many universities for instance, students elected their professors), but at the very least, a medieval sword smith or soap maker could go about his work in the confidence that he would never have anyone who was not himself a sword smith or a soap maker telling him he was not going about it correctly. Industrial capitalism obviously changed all that, and the rise of managerialism in the twentieth century drove the process even further; but rather than this in any sense reversing under financialized capitalism, the situation has actually worsened. « Efficiency » has come to mean vesting more and more power to managers, supervisors, and other presumed « efficiency experts », so that actual producers have almost zero autonomy. At the same time, the ranks and orders of managers seem to reproduce themselves endlessly.[49] ». David Graeber conclut son analyse du féodalisme managérial en concluant qu’il s’agit bien de l’expression d’une classe d’acteurs économiques qui naît par le processus d’appropriation par dépossession, c’est-à-dire de la prédation. Ainsi, « as a general principle, I would propose the following : in any political-economic system based on appropriation and distribution of goods, rather than on actually making, moving or maintaining them, and therefore, where a substantial portion of the population is engaged in funneling resources up and down the system, that portion of the population (the managers) will tend to organize itself into an elaborate ranked hierarchy of multiple tiers (at least three, and sometimes ten, twelve, or even more). As a corollary, I would add that within those hierarchies, the line between retainers and subordinates will often become blurred, since obedience to superiors is often a key part of the job description. Most of the players are lords and vassals at the same time.[50] ».

Nous conclurons ce chapitre en rappelant que les études de James Bessen démontrent bien que le phénomène d’appropriation de rentes de régulation par les grandes entreprises correspond à une nouvelle féodalité. James Bessen[51] montre ainsi que l’essentiel de la croissance depuis l’an 2000 est le résultat d’une appropriation par dépossession qui fonctionne par l’extraction de rentes par la régulation. Dans ce schéma, les entreprises imposent par le lobbying des régulations aux états afin de pouvoir récupérer des rentes. Plus ces entreprises s’enrichissent grâces à ces rentes obtenues par la création monétaire injectée dans ces entreprises et plus elles modifient la régulation pour échapper à l’imposition, notamment grâce aux paradis fiscaux. Par conséquent les recettes des impôts baissent et les états qui ne peuvent plus créer de monnaie depuis la domination de l’idéologie néolibérale et doncn monétariste de Milton Friedman sont obligés de vendre le secteur public et de se soumettre de plus en plus aux injonctions des banques privées qui détiennent les dettes des états et financent les entreprises privées cotées. Il en résulte un appauvrissement des classes moyennes puisque les citoyens doivent payer les rentes de régulation des entreprises cotées, notamment les rentes d’imposition obtenues via les paradis fiscaux.

 

Etant donné que l’étude de James Bessen est longue et technique, nous ne la détaillerons pas mais elle est tout à fait fondamentale pour comprendre le mécanisme néolibéral d’accumulation par dépossession via l’extraction de rentes de régulation par le lobbying des groupes privés. C’est un phénomène tout à fait fondamental des dernières décennies. La bureaucratie de l’état prédateur contemporain décrit par James Galbraith est un processus d’appropriation par dépossession initié par le privé et dont la dette constitue la matrice. Ce phénomène correspond à la victoire du néolibéralisme dans les années 1970, notamment par la captation du pouvoir de création monétaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que la bureaucratie était très critiquée par des recherches financées par les groupes privés jusqu’à ce que ces groupes parviennent dans les années 1970 à capter cette bureaucratie. C’est ce phénomène de captation de la bureaucratie par le privé que David Graeber étudie dans son livre consacré à la bureaucratie. Ainsi David Graeber écrit que « de nos jours, on ne parle guère de la bureaucratie. Au milieu du XIXème siècle, en revanche, le mot était partout, notamment à la fin des années 1960 et au début des années 1970. On lui consacrait de gros traités sociologiques aux titres ronflants: A General Theory of Bureaucracy, The Politics of Bureaucracy, The Bureaucratization of the World. On la fustigeait dans des pamphlets populaires en format de poche : 1=2. Les règles d’or de Monsieur Parkinson, Le principe de Peter, Bureaucrats : How to annoy them. Il y avait des romans kafkaïens, des films satiriques. De l’avis général, les travers et absurdités de l’existence et des procédures bureaucratiques étaient l’un des traits qui définissaient la vie moderne et, à ce titre, un sujet éminemment digne de débat. Mais dans les années 1970, cette attention s’est singulièrement relâchée.[52] » Aujourd’hui le néolibéralisme est une bureaucratie est essentiellement féodale et ses acteurs économiques sont les managers publics et privés tels que Mario Draghi dont la fonction économique est l’accroissement des rentes des classes dominantes. Or cette procédure est elle-même la conséquence du moteur du régime d’accumulation par lequel A->A+a, c’est-à-dire la création de monnaie a qui sous sa forme actuelle majoritairement privée et bancaire entraîne une captation des régulations par les banques et les grandes entreprises qui participent aux réseaux de montages financiers des paradis fiscaux qui sont gérés par ces banques. Nous décrirons plus en détail ce mécanisme par la théorie et nous prouverons la réalité de ce mécanisme grâce aux données empiriques.

 

 

 

 

 

4.    LE NEOLIBERALISME COMME FINANCIARISATION

 

1)    L’ECONOMIE DE LA FINANCE

 

Nous avons décrit les deux premières dimensions de notre régime d’accumulation, l’information et la féodalité. Nous insistons par rapport à la féodalité pour dire que ce n’est pas seulement une caractéristique du capitalisme qui revient avec plus ou moins d’intensité par périodes selon le modèle par exemple de Marx. Pour nous c’est très différent. Nous partageons l’analyse de la lutte des classes de Marx mais nous réfutons la thèse du surprofit comme centrale à notre époque puisque le surprofit n’est pour nous qu’une forme de rente parmi d’autres et la forme de rente la plus importante est la création de monnaie après laquelle vient la captation de rentes, notamment les rentes de régulation étudiées par Graeber. Nous disons que la création monétaire est une rente au sens où elle aboutit à la captation d’une rente civilisationnelle et nous opposons l’expression de rente civilisationnelle à l’expression d’héritage civilisationnel utilisé par Philippe Van Parijs puisque nous voulons dire que l’héritage civilisationnel devrait être réparti démocratiquement et qu’il n’est donc pas un héritage civilisationnel mais une rente civilisationnelle parce qu’il n’est pas réparti démocratiquement. Or, comme l’origine de cette répartition provient essentiellement de la création monétaire détenue de manière hégémonique par des banques privées et bénéficiant principalement aux entreprises privées cotées, nous nommons rente monétaire la forme spécifique de création monétaire au sein de laquelle nous vivons, pour le pire et pour le pire.

La centralité de l’opposition entre le capitaliste et le travailleur n’est pour nous plus du tout adéquate pour décrire un régime féodal dans lequel l’opposition se situe entre ceux qui participent à l’extraction de rentes et qui sont souvent des travailleurs – par exemple les travailleurs qui extraient des rentes de régulation – et ceux qui souffrent indirectement de cette extraction de rentes et qui sont souvent des capitalistes au sens où ce sont essentiellement les propriétaires de petites et moyennes entreprises qui sont les victimes de l’extraction de rentes par les employés des grandes multinationales. De ce point de vue, aucun dialogue n’est possible avec une grande partie des marxistes qui sont, in fine, des scolastiques qui répètent des arguments d’autorité sans chercher à comprendre leur adéquation avec notre époque. Ces personnes sont d’ailleurs en contradiction totale avec la philosophie du marxisme dialectique puisqu’ils idéalisent la forme de production de l’époque marxiste. Par contre, le dialogue avec les marxistes scientifiques dont David Harvey constitue la principale figure serait passionnante. Le geste de David Harvey qui consiste à dire que le concept marxiste d’accumulation primitive est faux et qu’il doit être adapté à la réalité pour être transformé en concept d’accumulation par dépossession constitue pour nous l’essence du marxisme scientifique qui adapte ses concepts au monde réel et non l’inverse.

Mais revenons à notre régime d’accumulation informatique, financier et féodal. La théorie de la régulation (TR) nomme notre régime d’accumulation un RA financier qui s’oppose au RA fordiste des trente glorieuses. Si nous partageons la plupart des idées de la TR, il est intéressant de dire en quoi nous ne sommes pas d’accord avec la TR. Il nous semble que la TR ne distingue pas le fond du RA de la forme du RA. Le fond du capitalisme est toujours financier, c’est pour nous tautologique. Le fond du capitalisme est la création monétaire ex-nihilo de a par laquelle A->A+a. Il existe à ce sujet une asymétrie entre d’un côté les riches ou les maîtres qui par leur praxis savent que le fond de la lutte des classes est l’appropriation des moyens de production de monnaie et les pauvres ou les esclaves qui par leur praxis pensent que la lutte des classes est la lutte pour l’appropriation des moyens de production des biens et des services. Si les esclaves restent des esclaves, c’est parce que les moyens de production de monnaie permettent toujours à plus ou moins long terme, quelles que soient les grèves et les manifestations, l’appropriation des moyens de production des biens et des services, par exemple par des politiques d’austérité. Aussi pour nous le centre du régime d’accumulation est toujours financier puisque le centre coïncide avec les moyens de production de biens et de services. Par contre la forme du capitalisme change. Sa forme était effectivement fordiste et sa forme est aujourd’hui celle de l’information qui ne se résume pas aux GAFAM mais à toutes les industries. Nous rappelons encore à ce sujet la formule de Joseph Kaeser, PDG de Siemens, qui décrivait en 2016 l’activité de la firme: « Nous fabriquons des machines qui produisent de l’électricité, qui automatisent les processus industriels, qui réalisent des images médicales ou déplacent des objets ou des personnes. Cela fait beaucoup de produits et tous ces produits ont des capteurs. (…) Nous récupérons les données générées par ces capteurs, nous les analysons sur notre plateforme, dans un cloud informatique propriétaire que nous hébergeons en site propre. Nos clients attachent une grande importance aux données générées par les processus industriels et par l’industrie ainsi qu’aux droits de propriété intellectuelle afférents, car ce type de données, c’est le Saint Graal de l’innovation ». [53]».

Avant de décrire l’essor de la finance avec celui qui pour nous est le grand économiste et historien de la TR aux Etats-Unis, Michael Hudson, nous allons montrer comment nous articulons la finance avec l’information et avec la féodalité. Cette articulation sera développée avec plus de détail lors de l’exposition de notre modèle théorique dans le prochain chapitre. Pour résumer, nous rappelons que les TIC, comme en son temps le pétrole du modèle fordiste, constitue la technologie de forage du régime d’accumulation (RA). C’est cette technique qui permet d’accéder à de nouvelles réserves de chaines de commodités, c’est-à-dire d’activités humaines qui peuvent être transformées en capital. Ainsi, pour reprendre notre exemple, sans internet on ne peut pas capitaliser le marché de l’amitié (Facebook) ou encore de l’amour (Tinder). Une fois que de nouvelles réserves ont été identifiées par les géologues du capitalisme, disons les GAFAM pour schématiser (mais gardons à l’esprit la citation du PDG de Siemens), alors il s’agit de sécuriser par les droits de propriétés et autres régulations les profits potentiels de ces réserves et d’investir grâce aux instruments financiers dans ces réserves. C’est là qu’il faut comprendre la nature de l’investissement puisque le point clé de l’essentiel des investissements et à ce sujet je peux me prévaloir d’une courte expérience en front-office en banque d’investissement et en fond d’investissement à Londres, c’est la création de monnaie par la dette. Il faut en effet distinguer la nouvelle monnaie, la dette, de l’ancienne monnaie, le cash. Mais le cash lui-même n’est que de la monnaie créée qui a été remboursée par de nouveaux flux de monnaie créés et les investissements des fonds d’investissement sont toujours réalisés avec un endettement. Par conséquent le pouvoir de création monétaire ex-nihilo détenu aujourd’hui par les banques privées est le pouvoir qui permet d’acheter tous les autres biens et services et donc, in fine, tous les autres pouvoirs y compris les états par l’imposition de politiques d’austérité.

 

Dans le schéma ci-dessous, on peut distinguer les deux principaux circuits monétaires. Le circuit monétaire bleu est le circuit dans lequel les banques privées – mais cela pourrait être l’Etat – crée de l’argent pour l’investir dans l’économie réelle, nous nommons économie réelle la part de l’’économie de plus en plus petite qui ne passe pas par les paradis fiscaux. Le circuit monétaire en rouge est le principal circuit monétaire par lequel les multinationales possèdent  un avantage comparatif, grâce à leurs accès aux paradis fiscaux, qui leur permet d’attirer l’essentiel de la création monétaire. Les flèches rouges de flux monétaires des états vers les multinationales et les banques privées – nous distinguons donc les deux acteurs par la capacité de création de monnaie des banques privées – correspondent aux rentes de régulation analysées par James Bessen. Encore une fois, ce n’est pas un phénomène marginal mais c’est tout le reste de l’économie qui est marginal par rapport à ce phénomène puisque les rentes de régulation sont la cause de l’essentiel de la croissance des profits et des valorisations des grandes entreprises cotées, c’est pour cette raison que nous parlons de système féodal. Dans le schéma suivant, nous montrons la différence avec une création monétaire vertueuse qui alimenterait l’économie réelle. Notre analyse est que seule une création monétaire injectée dans les comptes des citoyens est une création monétaire démocratique qui permet de vivre dans un Etat démocratique. Notre raisonnement est fondé sur le troisième schéma et il consiste à dire que dès lors qu’une création monétaire va du haut vers le bas, d’un pouvoir central – privé ou public – vers une économie, alors les circuits de rente et de corruption apparaissent de manière systématique par la structure même du schéma monétaire, quelles que soient les bonnes intentions des dirigeants. Cela ne signifie évidemment pas dans notre esprit qu’il faut exclure toute création monétaire oligarchique privée ou publique mais qu’un contre-pouvoir monétaire démocratique est la condition nécessaire et suffisante dès lors que la majorité de la monnaie (donc au moins plus de 50%) est directement injectée dans les comptes bancaires des citoyens. Dans notre mémoire majeur qui est complémentaire à ce mémoire mineur, nous expliquons les raisons anthropologiques – avec Clastres et Graeber – mais aussi politiques et philosophiques – avec Graeber, Van Parijs et Bhaskar  pour lesquelles la condition nécessaire et suffisante à la démocratie réelle mais aussi à l’égalité réelle et à la liberté réelle des individus au sens de la théorie de la justice de Van Parijs réside dans cette institution. Comme on peut le voir dans le dernier schéma avec les pyramides, notre critique est indifférente au problème du privé et du public et ce qui nous intéresse, c’est l’opposition entre la démocratie et l’oligarchie. Il nous semble en effet qu’il faut sortir de l’opposition entre le libéralisme et le socialisme pour comprendre l’essence du néolibéralisme. Nous souhaitons en effet par cette étude tenter de proposer un regard sans doute pas novateur mais original, cohérent et documenté sur le néolibéralisme.

Nous avons symbolisé par un trait vertical dans le schéma la création monétaire de haut en bas – donc public ou privé - qui s’oppose à une création de monnaie injectée directement dans les comptes des citoyens, un trait qui correspond aux rentes qui apparaissent inéluctablement lorsque le peuple est dépossédé du pouvoir de création monétaire. Ce trait symbolise l’asymétrie fondamentale entre les deux modes de création monétaire puisque l’un conduit à l’oligarchie tandis que l’autre conduit à la démocratie. Ce trait est un trait vertical rouge avec deux flèches qui représentent la tendance à capter tous les flux monétaires qui viennent de la création monétaire de type « top-down ». Il est d’ailleurs assez ironique que l’on parle de « théorie de déversement » puisque c’est une forme de lapsus selon nous dans la mesure où, par construction, le déversement est une illusion. Il n’existe pas, il n’a jamais existé et il n’existera jamais. C’est une propagande oligarchique qui cherche à se maintenir en faisant croire que la création de monnaie bénéficiera identiquement à tous les citoyens alors que c’est impossible quand la création monétaire est injectée depuis le haut de la pyramide. On retrouve là ce qui est la cause principale des inégalités selon Graeber – qui travaille depuis de nombreuses années sur le sujet – à savoir le paternalisme qui, de la création monétaire du haut vers le bas – parce que les banques et les états savent mieux que les citoyens qui sont considérés comme des enfants – à la conditionnalité du revenu – parce que les citoyens étant des enfants, il faut les surveiller avec des règles, la cause principale des inégalités.

Nous avons donc trois schémas :

  • Le premier schéma montre le schéma de circulation monétaire actuel. Les flèches jaunes sont les flèches de création monétaire ex-nihilo sous forme de dette. Les flèches rouges correspondent au circuit monétaire oligarchique tandis que les flèches bleues correspondent au circuit monétaire « formellement démocratique ». Comme le montre le graphique ci-dessous issus des travaux de Gabriel Zucman[54], le circuit monétaire oligarchique est aujourd’hui majoritaire.
  • Dans le schéma du circuit monétaire de la seconde page, la création monétaire est toujours représentée en jaune mais les autres flèches en vert représentent le circuit monétaire « réellement démocratique ». La distinction entre le formel et le réel est empruntée aux travaux de Philippe Van Parijs qui distingue la liberté réelle de la liberté formelle. Cette distinction signifie que la création monétaire « formellement démocratique » est sur le papier démocratique parce qu’elle pourrait être utilisée de manière égalitaire sans effet de corruption et de rente. Mais, la nature humaine n’étant pas parfaite, il nous semble que toute création monétaire qui se diffuse de haut en bas aboutit inéluctablement à une forme d’oligarchie parce que la tentation est trop grande de prêter cet argent de manière à en récupérer une partie pour ceux qui ont pour mandat les prêts et la tentation est trop grande de faire du lobbying pour enlever toute réalité concrète à toute loi qui pourrait empêcher ces effets oligarchiques. La condition de possibilité nécessaire et suffisante à une démocratie réelle est alors selon nous une création monétaire injectée directement dans les comptes des citoyens. Nous avons dessiné en vert les autres flèches du circuit monétaire parce que nous sommes persuadés que la création monétaire démocratique est la seule et unique mesure susceptible d’éviter une crise écologique de grande ampleur. En effet, seule la possibilité pour tout individu de ne pas être obligé de travailler pour une entreprise qui pollue sous peine de mourir de se retrouver à la rue et seule la possibilité pour tout individu de disposer du temps et d’un revenu inconditionnel peut donner à tout individu la possibilité de vivre de manière écologique et de ne pas être obligé de vivre « la tête dans le guidon » afin de vivre une vie qui ne soit pas réduite à la recherche d’argent et qui donne la possibilité de s’informer et de vivre selon des valeurs éthiques, morales et écologiques.
  • Le dernier schéma se contente de récapituler les deux pyramides de création monétaire afin de visualiser les deux oppositions que sont l’opposition entre l’Etat et le Marché et l’opposition entre la démocratie et l’oligarchie.

 

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Après avoir proposé un schéma qui nous a permis de montré le lien entre la finance et la rente par les circuits monétaires en rouge, nous allons procéder comme dans les parties consacrées aux dimensions de l’information et de la féodalité de notre régime d’accumulation. Ainsi, nous allons montrer comment la financiarisation s’inscrit dès le début dans le projet néolibéral et nous allons étudier l’histoire de cette financiarisation de l’économie depuis le début du néolibéralisme. Nous notons encore que dans le premier schéma, on ne peut pas se séparer du circuit monétaire rouge et conserver le circuit monétaire bleu, c’est impossible parce que l’on est dans le cas d’une création monétaire qui va du haut vers le bas.

 

 

2)    NEOLIBERALISME ET FINANCE

 

 

Pour comprendre l’articulation entre le néolibéralisme et la finance, il faut comprendre que le néolibéralisme est « l’Empire de la Valeur » au sens où toutes les activités humaines doivent être soumises à la valeur économique.  La valeur a toujours été le centre du projet néolibéral qui n’est rien d’autre qu’un Empire de la Valeur. Ce fait est très bien résumé par Quinn Slobodan: “The word that arose in the 90s to describe what “they” believed was “neoliberalism.” Although the term was coined by a group of intellectuals in the 1930s to describe themselves, as I recount in the book, in the 1990s and afterward it was used mostly by its enemies—as an academic curse word. As I write in the book’s introduction: “Neoliberals, we were told, believed in global laissez-faire: self-regulating markets, shrunken states, and the reduction of all human motivation to the one-dimensional rational self-interest of Homo Economicus. The neoliberal globalists, it was claimed, conflated free-market capitalism with democracy and fantasized about a single world market without borders.” But why would anyone promote such a philosophy? There are a few obvious answers. The first is that the big Nothing was actually the big Everything: it was lifting the aggregate wealth and productivity of humanity as a whole. The number of people living on a dollar a day was dropping year to year. Even if inequality was also growing—and ecological problems were not going anywhere—the rising tide, globally speaking, was lifting all ships. Therefore there was nothing “evil” about the IMF, the World Bank, the economics profession, and the Financial Times op ed page. They were simply watching the biggest line graph of all—world economic growth—creep ever higher. We, on the other hand, were all nostalgic brats of the global north, unable to apprehend the bigger picture. The second explanation was that neoliberal globalization made a small number of people very rich, and it was in the interest of those people to promote a self-serving ideology using their substantial means by funding think tanks and academic departments, lobbying congress, fighting what the Heritage Foundation calls “the war of ideas.” Neoliberalism, then, was a restoration of class power after the odd, anomalous interval of the mid-century welfare state. There is truth to both of these explanations. Both presuppose a kind of materialist explanation of history with which I have no problem. In my book, though, I take another approach. What I found is that we could not understand the inner logic of something like the WTO without considering the whole history of the twentieth century. What I also discovered is that some of the members of the neoliberal movement from the 1930s onward, including Friedrich Hayek and Ludwig Von Mises, did not use either of the explanations I just mentioned. They actually didn’t say that economic growth excuses everything. One of the peculiar things about Hayek, in particular, is that he didn’t believe in using aggregates like GDP—the very measurements that we need to even say what growth is. What I found is that neoliberalism as a philosophy is less a doctrine of economics than a doctrine of ordering—of creating the institutions that provide for the reproduction of the totality. At the core of the strain I describe is not the idea that we can quantify, count, and price, buy and sell every last aspect of human existence. Actually, here it gets quite mystical. The Austrian and German School of neoliberals in particular believe in a kind of invisible world economy that cannot be captured in numbers and figures but always escapes human comprehension.[55]

Il nous semble qu’il existe bien une mystique qui tient l’idéologie néolibérale. Le nom est pour nous mal choisi parce qu’il ne s’agit pas de libéralisme selon nous mais d’un monétarisme et la théorie fondamentale du néolibéralisme est le monétarisme de Milton Friedman. Le fait que le terme « monétarisme » ait été remplacé par le terme « néolibéralisme » illustre bien que le monétarisme est précisément un déni du rôle de la création monétaire destiné à l’appropriation des moyens de productions de monnaie par les classes dominantes une fois que ces classes sont parvenues à nier le rôle fondamental création monétaire analysé par des auteurs post-keynésiens tels que Minsky ou encore Keen. Notre thèse est que  le néolibéralisme n’est rien d’autre que la création monétaire qui, sous sa forme oligarchique, asservit toutes les activités humaines et toutes les valeurs des hommes à la valeur économique. Pour le lecteur curieux de lire une démonstration de cette affirmation, nous renvoyons au chapitre consacré à la théorie de la justice de David Graeber dans notre mémoire majeur consacré à David Graeber. Mais plus profondément, notre thèse défend l’idée que toute société est fondée sur un acte magique de création, le feu pour les sociétés traditionnelles et la monnaie pour les sociétés modernes. Cette thèse est développée dans notre essai consacré à la philosophie de Bhaskar et à l’anthropologie de Turner. Pour la résumer très brièvement, Turner montre comment le mythe du « feu du jaguar » centré autour de la création du feu ex nihilo (sans feu) est performatif et organise la société et comment le feu possède une dimension mystique qui frappe l’imagination. Il nous semble que la monnaie joue un rôle équivalent dans les sociétés modernes, un rôle magique, mystique, qui organise les sociétés modernes par l’acte de création ex-nihilo de la monnaie qui frappe l’esprit comme étant la plus contre-intuitive de toutes les idées puisque d’un côté la monnaie est créée e-nihilo et que de l’autre la monnaie peut tout acheter si bien que le vide ex-nihilo est équivalent au tout, dans l’équation où zéro est égal à l’infini. Les scolastiques néolibéraux[56] se considèrent alors comme les chamans ou les sorciers des sociétés modernes qui seules connaissent et maîtrisent la monnaie. La mystique de Hayek et de Von Mises qui se cache derrière les chiffres et qui structure les chiffres est alors la création monétaire. Or les néolibéraux prétendent que la création monétaire n’existe pas, c’est l’essence de toute la théorie quantitative de la monnaie de Milton Friedman et, s’ils font attention au prix et au marché comme régulateur de prix, les initiés qui comprennent l’essence de la théorie de Friedman savent bien que les prix sont déterminés seulement superficiellement par le marché et ainsi les chiffres tels que le PNB ne signifient profondément rien puisque leur signification réelle et profonde derrière ces chiffres de croissances est la création monétaire et principalement la forme ( ou bien démocratique, ou bien oligarchique) de la création monétaire. Toute la scolastique économique et toute la domination des classes dominées tourne autour de ce mystère d’une scolastique économique qui a remplacé la scolastique chrétienne. C’est la mystique des dominants qui sont souvent initiés par leur praxis, notamment dans les milieux de ce que l’on nomme la haute finance et qui, comme des sorciers, affolent le troupeau humain des pires catastrophes, inflationnistes ou autres, s’ils osent modifier ou même s’intéresser à la création monétaire. Aussi il ne faut pas rire quand des individus sont dominés par des superstitions de sorciers dans des sociétés traditionnelles qui nous semblent grotesques puisque nous faisons tous de même avec nos superstitions modernes parce que la dialectique entre la raison et l’irrationnel est éternelle et que nous n’avons pas atteint une fin de l’histoire et de la superstition.

 

Ce qui est certain, c’est que si une création monétaire est démocratique et injectée directement dans les comptes bancaires des citoyens, alors les citoyens possèdent une certaine liberté – liée au montant du revenu inconditionnel – pour poursuivre leurs valeurs. Sinon, et même s’il s’agit d’une création monétaire oligarchique dirigée par un nouveau Marc-Aurèle, il n’existe qu’une valeur économique puisque les individus ne sont pas « réellement libres » au sens de Van Parijs, c’est-à-dire qu’ils sont obligés de jouer le jeu du Marché et/ou de l’Etat et plus précisément de leur association afin de subvenir à leurs besoins et donc de soumettre leurs valeurs à la valeur monétaire puisqu’ils sont contraints de lutter afin d’acquérir cette valeur pour pourvoir survivre. Or, si l’on cherche à savoir ce qu’est cette valeur économique dans le néolibéralisme, nous devons nous tourner vers le grand architecte du néolibéralisme, Milton Friedman. Comme l’écrit Michael Hudson, « Milton Friedman is the most prominent Chicago School advocate of financial and fiscal austerity, Friedman popularized the monetarist theory that changes in the money supply are reflected in proportional changes in consumer prices and wages. His failure to understand that bank money is spent mainly to buy real estate, stocks and bonds blocked him form understanding asset-price inflation or its sequel, debt deflation. He was awarded the 1976 Nobel Economic Prize for his neoliberal depiction of government as pure overhead and “interference”, while distracting public attention from the asset-price gains resulting from bank credit. ». Le grand mensonge de Milton Friedman et du néolibéralisme est de nier les rentes et de faire comme si les individus vivaient dans un monde de troc où ils ne pouvaient échanger que ce qu’ils fabriquaient. Or, comme je le montre à partir de van Parijs dans le mémoire majeur dans la partie consacrée à ce que je nomme le levier technologique en référence à une équation de Steev Keen, plus la rente de la civilisation augmente et plus cette vision des choses produit des injustices et des écarts de richesse énormes puisque seuls les individus proches de la création monétaire, soit par leurs richesse individuelle, soit parce qu’ils travaillent dans une multinationale ou dans une activité située proche de la création monétaire, seuls ces individus peuvent bénéficier des rentes de régulation qui constituent aujourd’hui la majorité des profits des entreprises cotées. Pendant ce temps, les agriculteurs éloignés de la création monétaire des grandes agglomérations se suicident. Dans ce mensonge, il faut « jouer le jeu[57] », pratiquer l’omerta sur la création monétaire et faire comme si. Michael Hudson sera notre Virgile dans les dédales de l’enfer de l’Empire de la Valeur. Voilà ce qu’il écrit sur la systématisation du mensonge et de l’hypocrisie néolibérale qu’il nomme le « comme si », certainement l’un des montres les plus effrayants de cet Enfer où l’inscription « There is No Alternative » a remplacé l’inscription « Toi qui entre ici, abandonne tout espoir »: « The simplest way to distract attention from how economies are unfair is to treat economic theory as purely abstract logical exercice. A parallel universe is presented as a set of assumptions. As in novels, the key is to get observers to suspend disbelief. Mainstream economics, for instance, reasons as if all wealthy individuals earn their income by playing a productive role and put their savings in banks or the bond market – which are assumed to increase prosperity by lending these savings to entrepreneurs to build factories and employ labor. Rentier income, junk mortgage lending and corporate takeover loans play no role on this “as if” picture. Defining the economy’s problems narrowly in this hypothetical way facilitates a tunnel vision that Thorstein Veblen called “trained incapacity”, an inability to understand how economies actually work of how financialization leads to systemic problems.[58] ». Quand à notre cerbère « There is No Alternative » qui nous empêche de sortir de l’antre d’Hadès, voici la description de Michael Hudson, notre Virgile du néolibéralisme : « The neoliberal principle that if one can censor awareness of policy alternatives to austerity, people will believe that poverty, inequality and economic polarization are natural, not manmade. To limit public awareness of alternatives, today’s mainstream academic curriculum no longer includes the history of economic thought (or economic history for that matter). “Whoever controls the image and information of the past determines what and how future generations will think”, wrote Orwell; “whoever controls the information and the images of the present determines how those same people will view the past”. When history is expunged from the common curriculum, there are no lessons of actual history. This enables an unrealistic mythology to be substituted, such as economic individualism and Austrian School fantasies.[59] ».

 

Le cœur du néolibéralisme qui impose l’Empire de la Valeur est le monétarisme friedmanien. Nous citerons encore notre guide Michael Hudson dans les cercles vicieux du néolibéralisme, « spirale descendante[60] » qui accroît chaque jour les inégalités: « Monetarism is a view of money as a commodity to be bartered, like coinage whose value is based on its bullion content. In contrast to the “State Theory of Money” and “Modern Monetary Theory”, monetarism urges that paper money be created only when backed by hard assets, not government debt and public tax payers. Governments are told not to create their own money but to borrow – as if banks do not simply create their own credit electronically as governments could do just as easily. Monetarism is thus the natural lobbying position for commercial bankers. Deflationary monetary policy blocks governments from treating money creation as a public utility. The utility aim is to keep money and credit privatized, with minimal government regulation (which monetarists call ‘interference”). The result is that monetarism, financial fraud, austerity and debt deflation go together, supporting oligarchies against democracies. Monetarist ideology in Ricardo’s day has sponsored postwar price deflations (favoring creditors overs debtors) by rolling the price of gold back to pre-war levels in Britain after the Napoleonic Wars ended in 1815. A similar monetary deflation was imposed in the United States from the ending of its Civil War in 1865 through the remainder of the XIXst century. The cover story for such needless monetarist austerity is that government money creation spurs price inflation (as in MV=PT, referring only to consumer prices, not asset prices). Milton Friedman and the Chicago School follow Ricardo’s Banking financial and international imbalances are automatically self-curing, so that debt cannot pose a systemic structural problem. Hence, there seems to be no need for governments to intervene in financial policy – or discourage borrowing in foreign currencies. This tunnel vision led to the junk bond and junk mortgage bubbles wrought by Greenspan, the deregulatory 2008 crash and its sequel, and the post-2008 debt deflation.[61] ».

Ainsi la rente que nous avons identifié dans nos schémas à la production de monnaie par les banques est la source du monétarisme de Friedman et ce monétarisme, en tant qu’il impose un Empire de la Valeur, est la source du néolibéralisme. Toute la financiarisation de l’économie vient de ce que le monétarisme procure un pouvoir de création de monnaie hégémonique aux banques qui profitent de ce pouvoir pour financiariser toutes les activités des hommes et toutes les parcelles du monde. Toute la théorie de Milton Friedman est fondée sur la négation de la création monétaire. La proposition de Michael Hudson est alors la théorie moderne de la monnaie. Selon cette théorie, « money is a legal creation, not a commodity like gold or silver. Creating it costs central banks or treasuries virtually nothing (likewise for banks creating their own electronic credit). Governments give money value by accepting it for payment of taxes and fees The folding of money in peoples’ pockets is, technically, a government debt – but it is a debt that is not expected to be repaid. That debt – on the liabilities side of the government balance sheet – is an asset to money-holders. This money does not necessarily lead to inflation when labor and others resources are less than fully employed. By contrast, most ban credit is created to finance the purchase of real estate, stocks and bonds, and this fuels asset-price inflation (…) By not running deficits, the economy is obliged to rely on banks for the money and credit it needs to grow. Banks charge interest for providing this credit, leading to debt deflation. Neoliberals want to keep bank credit-money privatized. Their aim is for governments to finance public spending only by taxing the 99 percent – which drains revenue from the economy – or by borrowing from banks and bondholders as interest. The popular illusion that all bank loans come from deposits and savings is kept alive by journalists such as columnist Paul Krugman of the New York Times despite the seemly obvious fact that since 2008 little new bank credit has been supplied by depositors. MMT economists know that commercial banks can create money simply on their computers, by creating the borrower’s account when the customer signs an IOU for the debt. The basic “service” that banks perform by their credit creation is to create debt, on which they charge interests (…) The private banker’s monopoly privilege of money creation can be maintained – and bank profits maximized – as long as they can by preventing a public bank from being created as a public utility to provide the economy with less expensive (and better directed) credit. That is why financial lobbysts try to convince the public that only private banks should create credit-money, instead of governments creating public money by deficit spending.[62] ». Nous retrouvons là l’idée d’injecter directement l’argent “dans les poches des individus”, soit notre création monétaire démocratique. Nous retrouvons ainsi les flux monétaire vertueux en bleu de nos schémas et notre pyramide démocratique qui permet par une forme de monnaie injectée directement dans les poches des individus, de remplacer l’Empire de la Valeur par l’Empire des Valeurs, c’est-à-dire la liberté réelle et non formelle, pour tout individu de pouvoir développer ses talents par la poursuite de ses valeurs et de ses passions.

Nous terminerons avec notre guide la visite des enfers néolibéraux par celui que le Virgile du néolibéralisme nomme Satan, à savoir l’idéologie du « there is no such thing as free lunch ». Cependant, il nous faut citer auparavant Philippe Van Parijs pour comprendre comment la non reconnaissance des rentes accumulées par la civilisation amène à des inégalités extrêmes[63] : « Imaginons deux sociétés autarciques pleinement contrôlées par leurs travailleurs. Pour une même quantité de travail effectué, l’une jouit d’un niveau de vie beaucoup plus élevé que l’autre, du fait d’un accès plus facile à l’énergie (son sol regorge de pétrole). Est-il si évident que ses travailleurs aient droit à la totalité du produit dont ils sont les seuls créateurs ? Le fait que la productivité soit fortement influencée par des conditions naturelles ne jette-t-il pas un doute fatal sur la plausibilité éthique d’un tel principe ? Je le crois. Et il en va bien sûr de même pour le fait que la productivité du travail soit influencée par le niveau d’accumulation du capital ou par l’héritage technologique.[64] ».

 

 

 

C’est l’idéologie du « There is No Free Lunch » qui règne dans le néolibéralisme. Ainsi, comme il l’écrit encore, « The first thing that every person does who gets the free lunch is to subsidize lobbied that say there’s no such thing as free lunch[65] ». Autrement dit, comme nous l’avons vu avec les études empiriques de James Bessen, l’essentiel des profits et des valorisations des entreprises cotées proviennent des rentes de régulation et, comme nous l’ont montré Steve Keen et Ann Pettifor, et comme nous le montrerons dans la partie empirique de ce mémoire, l’origine des rentes de régulations provident de la création monétaire oligarchique qui est le centre du système économique dans lequel nous vivons qui est, de très loin, le plus inégalitaire et le plus féodal de tous les régimes de politique économique de l’histoire de l’humanité[66]. Nous conclurons donc notre visite du néolibéralisme avec la définition de l’idéologie du « there is no such thing as free lunch » par Michael Hudson : « Free lunch is a popular term for economic rent, transfer payments or prices that have no counterpart in the actual or socially necessary costs of producing goods or services. Most business venture seek such free lunches not entailing actual work or real production costs. To deter public regulation or higher taxation of such rent seeking, recipients of free lunches have embraced Milton Friedman’s claim that “There Is No Such Thing As Free Lunch”. Even more aggressively, rent extractors accuse governments of taxing their income to subsidize free loaders, pinning the label of “free lunchers” on public welfare recipients, job programs and the beneficiaries of higher minimum wage laws. The actual antidote to free lunches is to make governments strong enough to tax economic rent and keep potential rent-extracting opportunities and natural monopolies in the public domain.[67] ».

 

Nous convoquerons Ann Pettifor qui a écrit un ouvrage d’une claret et d’une concision magnifique au sujet de la monnaie car nous voulons insister sur le rôle que le néolibéralisme est une forme de monétarisme car le fond du capitalisme est la création de monnaie alors que la création de biens et de services n’est que sa forme, sa phénoménologie sans cesse changeante au gré du développement technique mais pas son essence. Ann Pettifor parle de l’économie néoclassique qui est que le versant économique – brillamment critiqué par Steve Keen - de la politique économique de Milton Friedman tandis que le néolibéralisme est son versant politique. Comme nous nous inscrivons dans le sillage de la TR, nous préférons insister sur la surdétermination politique de l’économie et donc sur le néolibéralisme. Ann Pettifor écrit « money is not like a commodity, and to define it as such is to create a « false commodity » as Karl Polanyi argued. On the contrary, with the development of sound monetary systems in developed economies, there is never a shortage of money for society’s most important needs. Instead the relevant question is: who controls the creation of money? And to what end is money created? The gap between the orthodox or neoclassical understanding of the nature of money and interest, and for example, the modern Keynesian or Minskyan understanding of money and interest, is as wide and profound as that between sixteenth-century Ptolemaic and Copernician concepts of the heavens. Closing the gap in knowledge is almost impossible because “classical” economists are, and have long been, dominant within universities. They are particularly influential in financial institutions, where their theories are both welcomes and encouraged.[68] ».

 

 

 

Nous avons montré les dimensions informationnelles, féodales et financières du néolibéralisme. Nous avons désigné les intangibles comme étant l’articulation entre la dimension féodale et la dimension informationnelle puisque l’économie des intangibles s’oppose à l’économie des tangibles et est donc informationnelle. Nous avons aussi désigné avec Hudson l’articulation entre la dimension féodale et la dimension financière par le monopole de la création monétaire par les banques privées qui leur offre des ressources financières grâce auxquelles ces banques peuvent s’approprier des rentes, notamment en endettant les états et en leur imposant par cet endettement des politiques de financiarisation de l’économie afin d’étendre leurs activités à des domaines que les états sont forcés de privatiser afin de payer leurs dettes auprès de ces banques.

 

Nous avons commencé à esquisser un modèle théorique qui s’inspire de l’industrie du pétrole pour comprendre l’articulation globale des trois dimensions que nous avons cité. Selon notre modèle, les TIC jouent le rôle des technologies de forage qui ouvrent un accès à des réserves d’activités humaines  que les TIC vont numériser afin d’accroître la porosité et la perméabilité de ces réserves et ainsi de les atomiser pour que la création monétaire puisse être injectée comme l’eau dans un puit de pétrole afin de faire sortir ces activités humaines sous la forme de chaines de commodités, c’est-à-dire sous une forme capitalisable. Les droits de propriété (notamment les droits de propriété intellectuels, DPI) jouent le rôle des enclosures pour privatiser ces activités humaines et participer ainsi à leur transformation en chaînes de commodité. La dernière étape de notre modèle est l’étape de la raffinerie par laquelle les chaines de commodité atomisées sont recombinées et transformées de manière à produire autant de valeur économique que possible, c’est l’étape de la financiarisation. On peut trouver une très bonne synthèse de ces trois dimensions dans les documents de travail des banques d’affaire ou des fonds d’investissement. C’est la combinaison de ces trois dimensions qui donne le néolibéralisme, la forme privée et oligarchique de la création monétaire A->A+a est alors l’électricité sur laquelle repose toute la dynamique néolibérale. Cette combinaison est aussi essentielle que la combinaison des atomes d’oxygène et d’hydrogène pour former des molécules d’eau. De cette combinaison il résulte toute une littérature qui est objectivement fausse sur le plan économique ainsi que Steve Keen l’a démontré mais qui est en dernier recours vraie puisque sa finalité n’est pas économique mais politique, c’est la domination des banques privées et des groupes privés internationaux sur les états et sur l’économie. Dans le cadre de cette domination, et pour cacher l’absurdité de la théorie économique de Milton Friedman dans laquelle la monnaie n’est jamais créée si bien que la monnaie devrait disparaître par le remboursement des dettes alors qu’elle augmente objectivement chaque année par la création de monnaie, le néolibéralisme développe une scolastique selon laquelle la monnaie naît de la cuisse des biens et des services afin de détourner l’attention vers la production des biens et des services de la production de monnaie. Cette scolastique possède aussi une Sainte Trinité des TCI-DPI-DCF, le modèle des DCF étant le modèle des Discounted Cash-Flow théoriquement utilisé par les financiers (en réalité le modèle très majoritairement utilisé pour valoriser le capital est celui des comparaisons qui consiste seulement trouver la moyenne d’une entreprise ou d’un actif par comparaison avec d’autres entreprises ou actifs, d’où le caractère essentiellement mimétique de la valeur économique).

 

Dans le prochain chapitre, nous allons développer notre modèle théorique. Enfin, dans le chapitre final, nous allons montrer avec des études empiriques qu’il existe bien une corrélation entre la croissance de la masse monétaire, la croissance de la régulation (le nombre de mots de la régulation est utilisé par James Bessen comme une approximation de la rente parce que seuls les grandes entreprises possèdent les moyens financiers de modifier les régulations à leur avantage, et la croissance des inégalités. Nous montrerons aussi pourquoi ces corrélations correspondent à notre modèle théorique selon lequel la création de monnaie est utilisée directement par les banques – et indirectement par les multinationales qui accèdent prioritairement à la création monétaire grâce à leur accès aux paradis fiscaux (gérés par les banques privée via un lobbying imposé aux états) et plus généralement grâce à leur pouvoir de négociation et à leurs services financiers -  pour modifier la régulation à l’avantage des banques privées et des multinationales si bien que les actionnaires et les managers de ces entreprises s’enrichissent tandis que la majorité des citoyens s’appauvrit relativement et est obligée de payer plus d’impôts pour compenser les pertes dues aux paradis fiscaux et de s’endetter, ce qui accroît encore le pouvoir des banques privées. Nous montrerons aussi grâce à une étude de Princeton que ce processus a totalement détruit les démocraties occidentales de ces dernières années qui ne sont plus que des holdings pour les intérêts des banques privées et des multinationales et dont la principale fonction est avec les médias, de trouver autant de moyens que possible pour canaliser la colère populaire susceptible d’émerger de la croissance des inégalités et des phénomènes de hausse de la criminalité et de baisse de l’espérance de vie qui accompagnent ces inégalités, en particulier aux Etats-Unis. Nous aimerions insister sur le fait qu’il nous semble très peu probable que cette gouvernance oligarchique et court-termiste fondée sur une création monétaire oligarchique puisse s’intéresser aux questions environnementales et que leur doctrine malthusienne sous-jacente fondée non pas sur la création mais sur la prédation a pour seule perspective face aux crises écologiques et climatiques une forme de sélection malthusienne par laquelle les plus riches pourront de protéger tandis que les autres mourront parce que la théorie de Milton Friedman est fondamentalement un jeu à somme nulle dans lequel il n’existe pas de création monétaire ex-nihilo qui puisse orienter différemment et démocratiquement les activités humaines mais seulement un cercle vicieux oligarchique qui est la conséquence inéluctable de la création monétaire sous sa forme actuelle. 

 

 

 

5.    LE NEOLIBERALISME COMME RA « INFORMATICO - FEODALO - FINANCIER » (RAIFF).

 

De même qu’une table doit reposer sur trois pieds, notre régime d’accumulation repose aujourd’hui sur trois fondements qui sont l’information, la féodalité et la finance. L’école de la régulation a raison de dire que le régime d’accumulation est financier et les études empiriques, notamment celles de Steve Keen confirment effectivement la financiarisation de l’économie. Les théoriciens de l’économie de l’information ont raison de dire que l’économie est informationnelle et l’essor des GAFAM, des droits de propriété intellectuels et des intangibles attestent du caractère informationnelle qui repose avec Hayek dans les fondements du néolibéralisme ainsi que l’analyse Mirowski. De même, les économistes tels que Hudson, Graeber, Keen – ou à un niveau moins profond selon nous Stiglitz – ont raison de dire que l’économie actuelle est essentiellement féodale puisque l’essentiel est d’accumuler des rentes. En effet, les travaux de Bessen montrent bien sur le plan empirique que les profits des entreprises cotées sont essentiellement des rentes. Nous allons tenter de montrer que l’information, la rente et la finance sont les trois dimensions de notre régime d’accumulation. Il en résulte que ce qui importe, c’est l’articulation des ces trois dimensions.

Nous aimerions insister sur le fait que nous avons tenté de rester dans le cadre de la théorie de la régulation ou du moins de dialoguer avec la théorie de la régulation et ses prolongements, notamment la diversité des capitalismes. Aussi, le néolibéralisme est le résultat d’une lutte des classes et il exprime l’idéologie du bloc social dominant. La différence centrale avec la TR à notre avis réside dans l’importance centrale que nous donnons à l’institution monétaire dans le régime d’accumulation. Notre mémoire est une théorie de la régulation monétaire puisqu’elle donne la priorité à l’institution monétaire sur les autres institutions. C’est en tout cas ainsi que nous pensons notre approche théorique. En effet, le cœur de notre approche théorique est de mettre au centre du régime d’accumulation l’institution monétaire. Pour nous, la monnaie est l’institution qui surdétermine toutes les autres institutions dans un régime d’accumulation. Ainsi, contrairement par exemple à l’approche de la diversité des capitalismes, il n’y a pas de discussion dans notre étude pour savoir quel est le sommet de la hiérarchie des institutions. Nous posons que, dès lors qu’il existe une institution monétaire, celle-ci est toujours au sommet de la hiérarchie institutionnelle. Il nous semble que les données empiriques du chapitre suivant et que notre modèle fondé sur une dissociation entre le fond du capitalisme, la production de monnaie ex-nihilo « a » par laquelle « A->A+a » , et la forme du capitalisme, la production de biens et de services suffisent à légitimer la domination de l’institution monétaire sur les autres institutions mais ce n’est évidemment pas à nous de juger la thèse que nous défendons.  Ainsi, pour résumer, il me semble donc que la première caractéristique de notre étude est celle d’une approche de la TR qui prend pour hypothèse théorique que l’institution monétaire détermine toutes les autres institutions. Nous pouvons lire dans le schéma ci-dessous notre modèle explicite de l’articulation entre la politique et l’économique.

 

 

POLITIQUE : LUTTE DES CLASSES

IDEOLOGIE DU BLOC SOCIAL DOMINANT

PARADIGME TECHNO-ECO OU R.A.

MONNAIE / A->A+a

INSTITUTIONS

 

Nous arrivons au centre de notre thèse. Notre idée est que la monnaie constitue le cœur de tout régime d’accumulation. La création monétaire est au cœur de tout régime d’accumulation puisque l’équation « A->A+a », le moteur du régime d’accumulation, requiert la création per le prêt bancaire de « a ». Pourquoi parle-t-on alors d’une RA financier dans la TR au moment même où les entreprises de l’information, les GAFAM, sont devenues les premières capitalisations mondiales ? Pourquoi est-ce que certains auteurs tels que Galbraith, Graeber, Hudson ou encore Bessen parlent du néolibéralisme comme d’un régime d’accumulation fondé sur la rente ? Pourquoi d’autres auteurs comme Mirowski, Durand, ou Dan Schiller ou encore Pascal Petit parlent du néolibéralisme comme d’un régime d’accumulation fondé sur l’information ? Pourquoi est-ce que d’autres auteurs comme Boyer, Keen ou encore Hudson parlent d’un régime d’accumulation financiarisé ? Pourquoi est-ce que d’autres encore parlent d’une économie des services ou encore des intangibles ? L’enjeu de notre construction théorique est de tenter de donner un sens à ses différentes perspectives. Le mot de perspective renvoie au langage commun mais aussi au concept nietzschéen de « perspectivisme » par lequel un objet théorique, ici notre RA, est abordé selon plusieurs perspectives (l’information, les services, la finance, etc.). Nous avons donc tenté de donner une mise en cohérence de ces perspectives. Pour ce faire, nous avons réalisé une démarche par abduction qui consiste à lire toute la littérature sur ces différentes approches afin de proposer un modèle théorique qui tente d’expliquer quels sont les « mécanismes générateurs[69] » du régime d’accumulation qui expliquent les phénomènes du régime d’accumulation (l’essor de la finance, l’essor des GAFAM, l’essor encore plus significatif des rentes de régulation, etc.). Selon nous, comme dans la philosophie de Bhaskar, la forme de la création monétaire est le mécanisme générateur du régime d’accumulation qui détermine l’espace des potentialités de ce RA qui s’accumulent selon des modalités variables en fonction du progrès technique et des autres institutions. La différence entre le fond et la forme du RA dans notre modèle revient donc dans l’épistémologie de Bhaskar à la différence entre le réel avec des potentialités et l’actualisation du réel. C’est par ce procédé épistémologique que nous ne pouvons pas parler de RA fordiste ou de RA informationnel, puisque cela reviendrait à confondre les potentialités du régime d’accumulation et les actualisations du RA qui ne constituent que la partie phénoménale et limitée du régime d’accumulation. Nous nous inscrivons donc dans le réalisme critique du Roy Bhaskar. Ainsi notre modèle est transcendantal parce qu’il est construit pour répondre à la question des conditions de possibilité de l’existence de phénomènes aussi variés que les GAFAM, la financiarisation, les services ou encore l’économie des rentes. Cependant notre modèle est réaliste parce que, contrairement à l’idéalisme transcendantal kantien, le modèle n’existe pas seulement dans l’esprit du chercheur mais il correspond au réel puisque nos données empiriques confirment selon nous notre modèle. Nous avons décrit dans un autre devoir la philosophie de Roy Bhaskar qui nous semble apporter des fondements ontologiques et épistémologiques qui manquent aujourd’hui à la TR et qui nous semble être le prolongement logique de la méthode abductive qui est au centre de la TR et du réalisme critique.

 

 

Notre modèle théorique repose sur plusieurs hypothèses :

  • Il faut distinguer le fond d’un régime d’accumulation, la monnaie, et la forme d’un régime d’accumulation qui hier était le fordisme et aujourd’hui est constitué des GAFAM.
  • La lutte des classes est celle d’une classe dominante qui connaît par sa praxis le fond du régime d’accumulation – la finance et donc la monnaie – et une classe dominée qui ne connaît que sa forme – hier les travailleurs de Ford et aujourd’hui ceux d’Uber ou d’Amazon et de l’essentiel des travailleurs du numériques prolétarisés.
  • On peut distinguer la monnaie primaire, celles qui est créée par les banques sous forme de dette, et la monnaie secondaire qui est le cash, c’est-à-dire la dette qui a été remboursée par d’autres dettes si bien que le cash est une monnaie qui n’est plus de la dette. Une des grandes idéologies du capitalisme et de la classe dominante consiste à faire croire que le cash est primaire et la dette secondaire afin de dissimuler le rôle premier et fondateur de la dette dans la civilisation.
  • Notre régime d’accumulation est essentiellement féodal comme le démontrent empiriquement les études de Bessen puisque la majorité des profits et des valorisations des entreprises cotées viennent des rentes de régulation depuis l’an 2000 (autrement dit cette hypothèse a été prouvée par Bessen). Le fonctionnement du féodalisme est celui expliqué dans les schémas du chapitre consacré au féodalisme et à la féodalité. La cause du féodalisme est donc une création monétaire qui nourrit la rente par une construction oligarchique de la création monétaire.
  • Il existe un cercle vicieux oligarchique fondé sur la création monétaire actuelle et par lequel la création monétaire ex-nihilo est utilisée par les banques (prioritairement) et par les entreprises multinationales pour modifier la régulation à leurs profits afin d’obtenir des rentes qui leur permet d’accroître encore leur accès prioritaire à la création monétaire, notamment grâce aux paradis fiscaux. Ce cercle vicieux accroît les inégalités et les conséquences des inégalités, notamment la disparition de la démocratie par un même processus de lobbying.

Nous arrivons alors au cœur de notre construction théorique. Notre modèle théorique emprunte son schème au domaine du pétrole. Il s’agit de dire que les techniques des TIC sont les techniques de forage, que les rentes de régulation (et secondairement les DPI) sont les droits de propriété sur un champ de pétrole et les techniques de la finance sont les techniques de raffinerie. Les réserves de pétrole sont des réserves de « chaîne de commodité », concept utilisé par Immanuel Wallerstein et Dan Schiller. Ces chaînes de commodité correspondent à l’activité humaine. Ainsi, de même que des techniques de forage permettent d’atteindre des réserves de pétrole qui n’étaient pas accessibles avant l’existence de ces techniques, les techniques des TIC permettent d’atteindre des réserves d’activités humaines qui n’étaient pas accessibles avant (Facebook permet d’atteindre les réserves d’activités humaines liées à l’amitié, Tinder les activités humaines liées aux relations amoureuses). Les TIC agissent donc, comme les techniques de forage, par l’accroissement de la porosité et de la perméabilité des activités humaines qui étaient jusqu’à présent imperméables au capital et donc à la valorisation de la création de monnaie par les banques privées. C’est grâce à cette porosité et à cette perméabilité produite par les TIC que les flux monétaires peuvent passer dans ces activités et ainsi transformer ces activités en capital. C’est une procédure de codages des atomes d’activités humaines qui peuvent ensuite être reconfigurées par l’ingénierie financière afin d’accroître leur valorisation économique.

Afin de démontrer la cohérence de notre modèle et la véracité de nos hypothèses, notre étude empirique consistera à faire le lien entre les études de Bessen sur les rentes de régulation, les études de Keen et de Minsky sur le rôle de la création monétaire comme moteur de l’économie et de la croissance, et la critique du néolibéralisme de Hudson. Il s’agira donc de montrer une relation de corrélation entre la création de la masse monétaire M3 aux Etats-Unis et la création de la régulation aux Etats-Unis. Nous obtiendrons alors par des résultats tels qu’un coefficient de corrélation de 0.93 entre la croissance de la masse monétaire et la croissance de la régulation – qui est donc selon les études de Bessen un index des rentes de régulations qui constituent l’essentiel des profits et des valorisations des entreprises depuis 2000 – la confirmation d’une corrélation et même, grâce à une explication narrative, la confirmation d’une relation de causalité entre la croissance de la masse monétaire et la croissance de la masse de la régulation et donc de la rente. De plus, nous trouvons une corrélation de 0.94 entre la croissance de la masse monétaire et la croissance de la richesse des 1%. Nous montrerons que ces résultats, une fois mis en relation avec le rôle du lobbying des 1% dans la disparition de la démocratie aux Etast-Unis[70]  expliquent que la création monétaire sous sa forme actuelle est la cause principale des inégalités, de la montée d’un régime d’accumulation essentiellement rentier et donc de la transformation de la démocratie en oligarchie. Ces phénomènes confirment nos hypothèses et peuvent aussi être expliqués par les circuits monétaires tels que nous les avons schématisés dans le chapitre consacré au néolibéralisme comme féodalité.

Notre idée est alors de relier les études de Schiller, de Mirowski, de Boyer, d’Aglietta, de Graeber et de Bessen pour dire que la technologie de l’information permet de capter tous les flux de marchandises et toutes les activités humaines pour pouvoir ensuite les transformer en flux financiers par des dispositifs juridico-financiers. Avec le développement des TIC, ce qui s’accroît, c’est la porosité du régime d’accumulation. Or c’est par cette porosité que se diffuse le cœur du régime d’accumulation qu’est la finance, cœur organisé autour de la création monétaire. Cette porosité correspond au réseau de veines qui irriguent le corps de la valeur économique. Aussi, si une nouvelle technologie, par exemple une nouvelle forme d’énergie se développait, alors selon notre modèle le RA resterait un RA informatico-féodalo-financier dans la mesure où toutes les procédures de travail des activités liées à ce nouveau secteur industriel seraient captées par des outils informatiques et transformées par ces outils informatiques en flux financiers ou plus exactement juridico-financiers. Toutes les procédures, les inventions, les brevets, représenteraient autant de données captées par les TIC, appropriées par les droits de propriétés intellectuels (DPI) et enfin transformés en flux financiers par les DCF. C’est la Très Sainte Trinité DPI-TIC-DCF de la scolastique dite néoclassique de Milton Friedman sur laquelle des volumes entiers d’exégèse sont écrits tous les jours.

 

Mais reprenons une perspective diachronique afin de tenter de compléter notre analyse synchronique. A la fin des années 60, la finance a réalisé une modernisation de son infrastructure par les TIC. Ainsi la gestion des réseaux de données devint la base opérationnelle de la finance. Les télécommunications sont entrées dans une période de croissance explosive et les banques ont alors pu proposer des services plus complets aux entreprises internationales. Autrement dit, après la création des TIC dans l’armée et avant le développement de la Silicon Valley, la finance fut le principal vecteur de croissance des TIC. Grâce aux nouveaux services financiers, les entreprises internationales ont eu la possibilité d’accroître leurs rendements financiers par le déplacement de segments de leurs chaînes de valeur dans des pays à bas coût de salaire. En effet, l’infrastructure des TIC ainsi que l’infrastructure des services financiers fondés sur les TIC étaient les deux conditions de possibilité de la fragmentation et de la gestion internationale des processus de production complexe issus du R.A. fordiste.

La mondialisation financiarisée à partir des TIC se heurtait toutefois à la limite de la captation des technologies à l’international, notamment en Europe et au Japon. La conséquence a été le renforcement des DPI qui constituent l’articulation entre les TIC et la finance. En effet, les chaînes de valeur ajoutées numérisées par les TIC doivent être appropriées par des DPI afin d’être financiarisées. Ainsi, comme l’écrit Cédric Durand, « Afin de restaurer l’avantage compétitif des firmes étatsuniennes, le congrès va décider de mieux valoriser l’immense effort d’innovation réalisé dans le pays. A partir de l’adoption du Bay-Dole Act en 1980, la loi sur la propriété intellectuelle est drastiquement durcie[71]. ». Dan Schiller, dans son ouvrage qui parcourt toute l’histoire de l’économie de l’information, parvient au même constat : « S’accordant avec le principe étrange que les restrictions de la propriété intellectuelle aidaient la libre circulation de l’information, le Conseil des Etats-Unis pour les Affaires Etrangères démontra que la question des DPI ne concernait pas seulement le secteur des médias[72]. ».

Nous en arrivons au néolibéralisme. Mirowski a montré le lien du néolibéralisme avec l’information, en particulier chez Hayek. Mais si toutes les activités peuvent être captées par le numérique, il faut aussi qu’elles puissent produire de la valeur économique. Il s’agit donc dans un premier temps de capter les chaînes de la valeur ajoutées ou de manière plus générales, les procédures des activités (et même les biens utilisés dans ces procédures) par les TIC, puis dans un second temps d’utiliser les DPI pour que ces procédures soient privatisées et, enfin, d’utiliser dans un troisième temps les outils financiers tels que les « Discounted Cash-Flows » (DCF), les projections des estimations des flux financiers futurs, pour valoriser les données captées sur les biens et les procédures. Nous avons donc une Sainte Trinité du néolibéralisme, TIC-DPI-DCF. Cette Sainte-Trinité peut être représentée par trois figures centrales du néolibéralisme que sont l’ingénieur qui, à la Silicon Valley ou chez Siemens, cherche à extraire et à contrôler les donner avec les TIC, l’avocat d’affaires qui cherche à obtenir des droits et des régulations sur ces informations et enfin le financier qui lui, cherche à valoriser des entreprises dans des tableaux excel de DCFs à partir des informations dont il dispose – typiquement les données opérationnelles de l’ingénieur – et à partir des droits dont disposent ces données, droits obtenus par l’avocat d’affaires.

Afin de définir le néolibéralisme, nous reprendrons la formule canonique du Mont Pèlerin: « Etre néolibéral, ce n’est pas, comme le « manchesterien », laisser les voitures circuler dans tous les sens, suivant leur bon plaisir, d’où résulteraient des encombrements et des accidents incessants; ce n’est pas, comme le « planiste », fixer à chaque voiture son heure de sortie et son itinéraire; c’est imposer un Code de la route tout en admettant qu’il n’est pas forcément le même au temps des transports accélérés qu’au temps de diligences. ». Pour Foucault, le néolibéralisme est un art spécifique de gouverner. Le néolibéralisme est selon nous une gouvernementalité fondée sur les TIC à partir de dispositifs financiers et juridiques de captation de chaîne de valeurs par des firmes internationales. Il s’agit grâce à ces dispositifs de capter les instruments de gouvernance que sont les Etats (Galbraith, 2013, L’Etat Prédateur) et les médias afin d’imposer les réglementations recherchées (Galbraith) et de fabriquer du consentement[73] pour que ces réglementations soient acceptées (Chomsky).

Nous reprendrons ici le concept de « bloc social dominant » afin de compléter notre analyse. On peut dire que le BSD est au niveau mondial celui de l’alliance des GAFAM et de la finance pour schématiser. Ainsi, le BSD est l’alliance des institutions qui captent l’information et des institutions qui les transforment en capital par le processus de capitalisation juridico-financier. Ainsi, en Allemagne, une entreprise Siemens n’appartient pas au GAFA mais elle domine par sa capacité à capter l’information. Son PDG, Joseph Kaeser, décrivait en 2016 l’activité de la firme: « Nous fabriquons des machines qui produisent de l’électricité, qui automatisent les processus industriels, qui réalisent des images médicales ou déplacent des objets ou des personnes. Cela fait beaucoup de produits et tous ces produits ont des capteurs. (…) Nous récupérons les données générées par ces capteurs, nous les analysons sur notre plateforme, dans un cloud informatique propriétaire que nous hébergeons en site propre. Nos clients attachent une grande importance aux données générées par les processus industriels et par l’industrie ainsi qu’aux droits de propriété intellectuelle afférents, car ce type de données, c’est le Saint Graal de l’innovation ». [74]».

L’automatisation entraîne une baisse tendancielle des taux de profit des biens matériels qui est compensée par les biens immatériels ou intangibles[75] ou encore capital fictif[76]. Les biens sont donc transformés par le BSD qui transforme les biens dans son langage en biens d’information ou intangibles qui comprennent les droits de propriété, les brevets, les marques et les régulations.

Nous avons montré que le RA informatico-financier que l’on nomme aussi néolibéralisme repose sur une Sainte-Trinité que nous avons nommé TCI-DPI-DCF. Notre Sainte Trinité qui correspond selon nous aux trois dimensions de l’espace dans lequel se meut notre RA peut alors être quantifié selon la méthodologie de Bessen. En effet, mesurer la valeur d’une entreprise par la dimension des TCI n’aurait pas de sens puisque si les données des TCI ne sont pas privatisées par l’entreprise, elles ne peuvent pas être valorisées. Mesurer la valeur d’une entreprise par les DCF n’aurait pas beaucoup de sens non plus puisque les modèles tels que les DCF, « Discounted Cash-Flows » sont déjà des modèles de valorisation. Ce qui nous intéresse, c’est la relation entre les valorisations des entreprises et les DPI. Nous entendons par DPI un terme générique qui nous sert de formule dans notre Sainte Trinité TCI-DPI-DCF. Ce terme générique correspond à tous les droits, régulations, brevets, etc. qui permettent de valoriser une entreprise. Par conséquent l’étude de Bessen nous intéresse particulièrement pour plusieurs raisons. Tout d’abord, elle nous montre non seulement une corrélation mais une causalité entre les régulations obtenues par une entreprise et ses profits. Ensuite, les rentes de régulations expliquent l’essentiel de la croissance des grandes entreprises depuis l’an 2000, c’est donc le centre de ce processus d’appropriation par dépossession – pour reprendre l’expression de David Harvey – par des rentes de régulation qui son, avec les DPI, les nouvelles « enclosures » de l’information. Enfin, cette étude montre bien le caractère essentiellement rentier du néolibéralisme décrit par Hudson et Graeber. Nous citons ici Hudson pour illustrer le rôle fondamental de la rente dans l’économie :

« L’économie est de manière ultime une politique économique. Sa prétention au désintéressement et à la scientificité ne sert qu’à dissimuler ses motivations politiques. L’histoire entière de la politique économique est centrée sur le conflit entre les réformateurs qui cherchent à libérer la société des rentiers – propriétaires fonciers, créditeurs et monopolistes – et la réaction de ces individus pour défendre leurs intérêts et maintenir le statu quo qui les avantage (…) Les réformateurs expliquent comment les marchés sont inscrits dans des institutions qui déterminent qui bénéficiera des rentes, des intérêts et des gains de capitaux et comment cela affectera la croissance et la distribution des revenus. Les opposants aux réformes définissent le « marché » de manière plus étroite. Ils regardent les individus plutôt que la société ; le court terme plutôt que le long terme ; et seulement aux changements marginaux dans l’ordre social existant et dans les politiques structurelles afin d’éviter de discuter des alternatives politiques et de la régulation des marchés (…) Pour détourner l’attention de la manière avec laquelle les marchés favorisent la classe des rentiers, ils excluent les relations des pouvoirs politiques comme s’ils était extérieurs à leurs modèles économiques (…)« Les propriétaires fonciers, les créditeurs et autres rentiers nient l’existence des rentes. Les prix élevés qui incluent des rentes économiques sont vus comme le reflet de l’utilité, autrement les utilisateurs des monopoles et des rentes ne paieraient pas le prix qu’ils paient (supposant ainsi qu’ils ont le choix d’accepter ou de refuser de payer les rentes). La classe rentière applaudit tous les économistes qui les dépeignent comme étant productifs et nécessaires pour le fonctionnement de la société. Les revenus de rente sont sensés récompenser les bénéficiaires des rentes en proportion de leur contribution à la richesse de la société.[77]»

Nous nous intéresserons dans le prochain chapitre à l’étude empirique de la rente par Bessen. Avant de nous intéresser à l’étude de notre modèle, nous allons décrire notre modèle avec ses différents ensembles :

  • Notre modèle est une concaténation inspirée de la TR, d’Amable et de Hudson dans laquelle le fondement est le groupe du politique avec ses éléments, ses relations et ses opérations dynamiques. Le groupe du politique inclut le groupe du discours métapolitique au sens de Gramsci mais nous nommeront ce groupe le groupe du mythe en hommage à l’anthropologue Terry Turner[78] au sens où les mythes guident les actions humaines. Le groupe du mythe inclut le groupe des conventions. Le groupe des conventions inclut le régime d’accumulation qui inclut l’institution principale, la Monnaie, qui inclut elle-même les institutions secondaires telles que l’Etat, le Marché (la concurrence), l’Entreprise (le rapport salarial) et l’International (modalités d’adhésion du régime international). Les relations d’inclusion doivent être comprises comme des relations de surdétermination du niveau supérieur par le niveau inférieur dans un modèle stratifié inspiré de l’ontologie stratifiée de Bhaskar. Cela signifie que les phénomènes à un niveau, par exemple au niveau de la forme économico-sociale du RA, ne peuvent être expliqués que par des potentialités qui appartiennent au niveau inférieur (procédure d’abduction) ici le niveau monétaire. De même, les phénomènes monétaires comme l’hégémonie de la création monétaire par les banques privées ne peuvent être expliqués que par les potentialités du niveau inférieur, celui des conventions, les règles et les habitudes de fonctionnement de l’institution monétaire. Ces phénomènes de conventions ne peuvent eux-mêmes être expliqués que par les mythes qui condensent des morales et imposent par ces morales des conventions, c’est l’objet du devoir consacré à Bhaskar et à Turner. Enfin les mythes sont des phénomènes qui ne peuvent être expliqués qu’au niveau anthropologique le plus fondamental, celui de la lutte des classes de l’animal politique par des classes qui cherchent à justifier des politiques par des mythes moraux ainsi que tentent de le montrer Graeber dans son œuvre mais encore Boltanski et Thévenot avec le modèle des cités qui selon nous doit être compléter par les études de Turner sur la performativité des mythes dans les sociétés via l’imposition de conventions.

 

  • La monnaie à l’institution centrale du Régime d’Accumulation. En effet, c’est par la monnaie que l’appropriation de la nature par l’homme ne se réalise plus par la nature mais par la société et notamment par la capacité à lever des fonds – et donc de l’argent – pour s’approprier la nature. C’est le grand renversement des valeurs anthropologique qui fait de l’homme un animal social. La Monnaie est l’institution centrale dans notre modèle comme arraisonnement du monde non pas par la technique – comme dans la philosophie de la technique de Heidegger ou encore dans la sociologie d’Ellul - mais par la monnaie qui surdétermine le développement technique. Nous voulons dire que c’est par la monnaie qu’il peut y avoir accumulation à un niveau inédit de valeur économique. Or, comme la politique est la catégorie centrale de notre modèle qui surdétermine la monnaie (par les mythes moraux et les conventions), cela signifie que nous distinguons :

 

  • La lutte des classes centrale qui est la lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production de monnaie.
  • La lutte des classes périphérique qui est la lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production des biens et des services.

La distinction entre le centre et la périphérie de la lutte des classes peut être expliquée et vérifiée ainsi :

  • Par sa praxis, la classe dominante connaît le rôle de l’institution monétaire et la contrôle. C’est-à-dire que :

 

  • Soit l’individu de la classe dominante est rentier et il connaît donc l’institution de la création de monnaie par le prêt qu’est la banque puisque les individus de la classe dominante appartiennent justement à la classe dominante du fait de la possession de comptes bancaires dont les montants sont suffisamment élevés pour être amenés à comprendre l’activité de la création de monnaie via le prêt par les banques. Comme le dit l’adage, « on ne prête qu’aux riches ».

 

  • Soit l’individu de la classe dominante n’est pas rentier au sens de la possession d’un capital mais il occupe une fonction managériale associée à la classe dominante. Or cette fonction est la traduction par de l’activité d’une entreprise dans le langage de la finance et donc de la création monétaire par les prêts bancaires. C’est ce monitoring ou ce pilotage des principaux indicateurs de l’entreprise par le manager qui constitue l’interface entre la finance et l’activité industrielle, agricole, etc.

 

  • Par sa praxis, la classe dominée ne connaît pas le rôle central de l’institution monétaire. Elle se focalise donc à la périphérie du capital, c’est-à-dire sur les moyens de production de biens et de services et non sur les moyens de production de monnaie qui permettent de s’approprier ces biens et services. On constate notamment dans les grèves que l’inefficacité des mouvements des grèves et des contestations tient essentiellement à une coupure entre les moyens de production de bien et de services d’un côté et les moyens de production de monnaie de l’autre. C’est le rôle de notre Sainte-Trinité des TIC-DPI-DCF d’assurer à la fois une coupure entre ces deux mondes pour le prolétariat et une jonction entre ces deux mondes pour les managers, à savoir dans le capitalisme féodal décrit par Graeber et inspiré par Veblen, les propriétaires mais aussi les serviteurs des propriétaires des capitaux, les managers.

 

  • Sur le plan épistémologique et ontologique, notre démarche s’inscrit dans le cadre du réalisme critique (RC) de Roy Bhaskar. Cela signifie que l’ontologie sociale est stratifiée et que les évènements économiques observés qui correspondent à la forme du régime d’accumulation (RA) ne peuvent être compris que par les mécanismes générateurs sous-jacents du fond du RA identifiés aux mécanismes ou circuits de la structure monétaire qui conditionnent la forme du RA. Ainsi le fond du RA correspond aux potentialités du RA et le fond à l’actualisation de ces potentialités. Il en résulte que seule la démarche abductive partagée par la TR et par le réalisme critique peut nous permettre de passer de la forme du RA au fond du RA ; Cette nécessité est bien expliquée par Cyril Hédoin : « La conception structurée du monde social et du monde naturel développée par le Réalisme Critique implique une reconsidération de l’objectif de la science : plutôt que de prédire l’occurrence d’évènements à partir de la découverte de régularités déterministes, il s’agit au contraire de mettre au jour les mécanismes causaux issus des structures sous-jacentes. A ce stade, se pose la question de la méthode par laquelle les structures fondamentales régissant le monde social peuvent être découvertes. Puisque la méthode déductive (et, par symétrie, l’induction) n’est adaptée que dans un contexte ontologique spécifique, il importe de mettre en œuvre une inférence permettant d’aller au-delà de l’observation empirique. Selon Lawson, on peut parvenir à cet objectif par le biais du raisonnement transcendantal et de l’inférence dite « rétroductive ». La rétroduction (ou l’abduction), contrairement à la déduction et à l’induction, amène le chercheur à rechercher les causes des phénomènes observés au niveau empirique à un niveau ontologique supérieur, en l’occurrence celui où se manifestent les structures. Elle consiste à inférer d’un phénomène empirique observé, sous la forme d’une hypothèse, les causes structurelles l’ayant produit. Il s’agit « d’une mouvement, se fondant, entre autres, sur l’analogie et la métaphore, partant d’une certaine conception d’un phénomène digne d’intérêt pour aboutir à une conception d’un objet, mécanisme ou structure totalement différent qui, au moins en partie, est responsable du phénomène considéré Lawson, 1997) ». L’objet de l’inférence rétroductive est de permettre la formulation d’hypothèses, dont les conséquences sont par la suite logiquement déduites puis testées par le biais d’une induction non démonstrative. [79]».

 

  • Pour résumer la césure entre d’un côté la praxis des dominés via la production des biens et des services et de l’autre côté la production de monnaie, nous parlerons de synthèse disjonctive qui produit un « double blind ». Le « double blind[80]» est le phénomène psychologique par lequel un individu ou un groupe d’individus reçoit deux messages contradictoires et se trouve ainsi dans un état de confusion qui le rend incapable de résister ou de répondre à l’individu ou au groupe d’individus qui envoie les deux messages. Le prolétariat qui est la classe des producteurs de biens et de services reçoit à la fois le message qu’il n’y a pas de création monétaire et que toute la richesse provient de la création de biens et de services par le travail – message conforté par le marxisme orthodoxe dénoncé par de nombreux auteurs comme Gorz, l’école de la critique de la valeur, Ellul, etc. – et qu’en même temps toute révolte dans le domaine du travail, notamment par la grève, ne mène jamais à rien depuis la mise en place du monétarisme (ou néolibéralisme) de Milton Friedman. Le « double blind » est l’expression phénoménale de l’essence du néolibéralisme comme synthèse disjonctive entre la sphère de la production de monnaie et la sphère de production de biens et de services. En effet, pour contrôler la sphère de production de biens et de services, il faut qu’il y ait synthèse mais pour que la classe dominante domine la classe dominée, il faut aussi qu’il y ait disjonction, séparation, afin que les révoltes qui se situes dans la sphère de la production de biens et de services ne puissent jamais remonter à la sphère essentielle qui explique la phénoménologie de la production des biens et des services par ses potentialités, la sphère de la production de monnaie (nous évoquons encore la stratification ontologique et épistémologique de Bhaskar qui est, pour résumer, une synthèse entre Marx et Spinoza).

 

  • La dynamique entre le centre et la périphérie du capital est la dynamique de l’appropriation par dépossession. Ce concept, construit par David Harvey, reconnaît à la fois la pertinence et la limite du concept d’ « appropriation primitive » de Karl Marx. En effet, il y a bien un processus d’appropriation qui passe par la transformation de toute activité humaine en travail capitaliste par le procédure de transformation « TIC-DPI-DCF » qui possède donc une dimension technologique et informationnelle, une dimension financière et une dimension juridique. Cependant, cette procédure, loin d’être seulement primitive, est récurrente dans le capitalisme. Le schème dynamique de cette procédure marche sur deux jambes :

 

 

  • La technologie produit de la valeur d’usage au sens de l’abondance et détruit de la valeur d’échange au sens de la rareté, de l’économie. Pour prendre une image, c’est le feu de Prométhée qui, comme l’information, devient abondant dès lors que sa technologie est maîtrisée. C’est l’exemple de Wikipédia qui par une technologie sans droits de propriété produit de la valeur d’usage et détruit par cette valeur d’usage la valeur économique des modèles d’encyclopédie.

 

  • Le juridique, notamment par les droits de propriété, crée des « enclosures » qui transforment l’abondance en rareté et sauvent ainsi la rareté et donc, la valeur d’échange.

 

Cette dynamique doit être comprise au centre du capital, au niveau de la création monétaire « a » dans l’équation fondamentale du capitalisme « A->A+a ». Ainsi, la création monétaire bancaire permet d’endetter des pays et des citoyens pour s’accaparer les biens et les services de ces pays et de ces citoyens. Le cas de la Grèce et des étudiants endettés et contraints de travailler pour repayer leurs dettes illustrent bien ce mécanisme. C’est grâce à cette maîtrise du centre du capital que la classe dominante est immunisée contre les innovations technologiques susceptibles de détruire de la valeur d’échange par la création d’abondance (l’effet Wikipédia dans le secteur de l’encyclopédie) puisque, quelles que soient les innovations technologiques, elles seront toujours appropriées par la classe dominante dès lors que celle-ci gère le processus d’appropriation par dépossession qui est la procédure de dépossession des moyens de production de biens et de services par l’appropriation des moyens de production de monnaie.

 

 

Pour prendre une image qui résume notre modèle théorique du régime d’accumulation TIC-DPI-DCF, nous utiliserons encore  une analogie avec le pétrole. Nous dirons alors qu’une région appartient au régime d’accumulation lorsque le réservoir de chaîne de commodité (voir chapitre 2, l’ensemble des activités humaines inclues dans un processus de production, déjà capitalisé et susceptible d’être recapitalisé à la hausse ou non capitalisé) est acheté par les DPI et lorsque ce réservoir est exploité parce qu’il possède une porosité et une perméabilité suffisante. On peut lire ci-dessous la définition de la porosité et de la perméabilité. La porosité correspond dans notre modèle aux TIC qui permettent d’accroître la porosité et la perméabilité des activités, c’est-à-dire l’espace et la facilité avec laquelle les données peuvent remonter à la surface. Les TIC correspondent à la fracturation hydraulique qui « est la dislocation ciblée de formations géologiques peu perméables par le moyen de l’injection sous très haute pression d’un fluide destiné à fissurer et micro-fissurer la roche (…) La fracturation hydraulique est effectuée en fracturant la roche par une contrainte mécanique à l’aide d’un fluide injecté sous haute pression à partir d’un forage de surface, pour en augmenter la macroporosité et moindrement la microporosité.[81] ». Ce sont ces données, extraites par les TIC et privatisées par les DPI qui sont ensuite capitalisées par la raffinerie de l’ingénierie financière des DCF. A noter que, de même qu’il faut injecter du liquide dans un puit de pétrole pour obtenir du pétrole, il faut injecter de la dette dans un puit de capital pour obtenir du capital afin que toutes les activités humaines soient « noyées dans les eaux glacées du calcul égoïste » qui sont les eaux glacées de la dette injectée dans les réserves de capital. Autrement dit, avant de noyer les relations humaines dans les eaux glacées du calcul égoïste, il faut atomiser les relations humaines et coder les relations humaines pour qu’elles puissent ensuite être recombinées et transformées en valeur économique. On ne peut pas noyer les relations humaines brutes dans les eaux glacées du calcul égoïste mais on peut noyer les relations humaines raffinées par la procédure TIC-DPI-CF dans les eaux du calcul égoïste. L’intuition de la « société liquide » développée dans l’œuvre du sociologue Zygmut Bauman nous semble donc particulièrement pertinente.

Encore une fois et nous le prouverons empiriquement à la fin de cet texte dans le chapitre empirique, c’est la création monétaire sous forme de dette qui est le moteur de l’homo-oeconomicus qui cherche sans cesse des rentes pour rembourser la monnaie créée sous forme de dette si bien qu’il est plus exact de parler d’homo-debitus. Notre économie est totalement, intégralement, encastrée dans la dette et par conséquent l’homo-oeconomicus est lui-même encastré dans l’homo-debitus.  Quand Marx écrit que « A->A+a », il faut comprendre que « A->A+d » parce que « a=d », la monnaie créée est essentiellement créée sous forme de dette et tout imaginaire qui permettrait de penser un monde ou a serait différent de d, ou du moins ne se réduirait pas à d, doit être pensé comme une impossibilité mathématique alors que l’équation « a=d » n’est rien d’autre que l’idéologie de la classe dominante qui maintient la classe dominée dans la domination par la création de monnaie sous forme de dette si bien que la classe dominée est condamnée à payer les intérêts à la classe dominante. Il n’y a là rien de nouveau et Jésus lui-même est mort pour avoir tenté de faire en sorte de sortir du cercle vicieux de l’exploitation par lequel « a=d », comme le montre Hudson[82] et l’équipe de chercheurs en économie et en histoire qu’il dirige à Harvard. Le néolibéralisme n’est qu’une réactualisation d’un schème d’appropriation par dépossession qui est porté à un niveau qui par effet de seuil crée de la nouveauté puisque ce RA atteint les limites écologiques.

Ci-dessous, nous insérons quelques schémas et images qui expliquent le fonctionnement très général afin d’illustrer notre modèle. Il nous semble aussi que l’ingénierie du pétrole est une très bonne métaphore qui offre de nombreuses images et de nombreux concepts intéressants pour mieux comprendre les régimes d’accumulation mais ce n’est pas là l’objet de notre mémoire. Nous voulions seulement tenter de frapper l’imaginaire du lecteur pour indiquer à quel point la procédure capitaliste ressemble à une recherche de nouvelles réserves d’activités humaines à transformer en valeur économique si bien que la valeur économique ne réside pas selon nous dans une activité, dans un travail humain, mais dans la transformation de cette activité humaine en valeur économique par une politique économique.

 

 

 

 

 

 

 

6.    ETUDE EMPIRIQUE DU NEOLIBERALISME

 

 

Nous nous intéresserons dans cette étude empirique à la rente de régulation pour deux raisons :

  • Sur le plan empirique, comme l’a montré Bessen, c’est la rente fondamentale de notre époque qui explique l’essentiel de la croissance des profits et des valorisations boursières des entreprises cotées.
  • Sur le plan théorique, dans notre modèle du RA informatico-financier organisé autour de la Sainte Trinité TCI-DPI-DCF, la dimension juridique est la dimension qui lie – par le terme générique de DPI qui inclut dans notre modèle les rentes de régulation – l’informatique et la finance. C’est, plus exactement, la procédure de fabrication des « enclosures » par laquelle les nouveaux territoires de valeur d’usage découverts par les TCI – qui trouvent de nouveaux champs de pétrole par la technologie dans notre analogie – sont transformés en valeur d’échange et donc en pétrole brut selon notre analogie avant que ce pétrole brut soit raffiné par les montages financiers des DCF.

Nous aborderons donc les travaux de James Bessen de la manière suivante :

  • Dans un premier temps, nous décrirons ces travaux.
  • Dans un second temps, nous tenterons de prendre du recul par rapport à ces travaux pour en montrer les limites ou encore les pistes qui mériteraient d’être explorées.
  • Dans un troisième temps, nous proposerons nos propres études empiriques afin de tenter de compléter les travaux de James Bessen.

 

1)    DESCRIPTION DES TRAVAUX DE JAMES BESSEN

 

Les travaux de James Bessen utilisent les données sur la régulation fédérale, le lobbying, la recherche et développement, les dépenses de campagne et le capital organisationnel pour montrer que les facteurs des intangibles et de la politique occupent une part substantielle de la croissance des profits mais que, depuis 2000, les facteurs politiques sont devenus plus importants. James Bessen commence par distinguer trois types de rentes qui sont les rentes sur les intangibles, les rentes de concentration industrielle et les rentes de régulation. Dans un second temps, James Bessen distingue dans les rentes issues de régulation, les investissements dans les activités politiques par les entreprises et les régulations spécifiques aux industries. James Bessen constate alors que les investissements dans les activités politiques par les entreprises comprennent les dépenses pour les campagnes électorales et les dépenses de lobbying. Or ces dépenses expliquent peu les rentes politiques – ou les rentes de régulation, nous emploieront les deux expressions pour les mêmes rentes politiques en général – puisque la plupart des entreprises cotées gagnent des rentes politiques sans dépenser de l’argent, ni pour les campagnes électorales, ni pour le lobbying. Les entreprises parviennent en effet à obtenir des rentes politiques par des moyens très nombreux – investir dans la défense de leurs intérêts dans des décisions juridiques, investir pour modifier des taux de prêt ou d’imposition, embaucher des anciens régulateurs dans leurs entreprises, investir pour l’obtention d’approbation de régulation, etc. De plus, les entreprises agissent à différents niveaux juridictionnels, aussi bien au niveau international qu’au niveau fédéral ou encore au niveau local. James Bessen parvient donc à trouver une solution pour mesurer la rente politique grâce à un modèle théorique qui lui permet de considérer toutes ces stratégies de rentes – susceptibles de varier dans le temps et dans l’espace – comme autant d’entrées qui ne sont pas mesurables parce qu’elles changent tout le temps. La mesure juridique qui l’intéresse est alors la variable de sortie de tous ces mécanismes de rentes, à savoir la taille de la régulation. De même que dans la géométrie de l’espace, l’invariance est la distance, dans la « géométrie juridique » – ou en tout cas dans  la géométrie de la rente politique – l’invariance est la taille de la régulation, c’est-à-dire le nombre de mots de la régulation. En effet, de même que la distance reste la même quel que soit le repère géométrique utilisé, le nombre de mots qui caractérise la rente de la régulation reste la même, quelle que soit la stratégie de rente pour obtenir une rente de régulation. On constate alors dans le graphique ci-dessous que le secteur bancaire est celui qui a vu la complexité de sa régulation augmenter le plus, ce qui tend déjà à confirmer la thèse[83] que nous défendrons selon laquelle c’est la création de monnaie ex-nihilo par le secteur bancaire qui détermine l’essentiel des rentes :

 

La démonstration de James Bessen consiste dans un premier temps, d’un côté, à justifier les hypothèses de corrélations positives entre les profits et les rentes politiques, et de l’autre, à rejeter les hypothèses de corrélations négatives.

La théorie de James Bessen pour justifier la relation de causalité est alors intuitive et elle se fonde sur deux arguments. La première hypothèse de justification – que nous nommerons Hj1 - est un argument d’asymétrie entre les intérêts des entreprises – « special interests » – et les intérêts des citoyens – « general interests ». En effet, « comme le public possède un intérêt limité (il entend ainsi l’intérêt à modifier la régulation),  les intérêts des entreprises peuvent dominer avec une régulation plus complexe, la régulation devenant plus complexe à mesure que les entreprises trouvent des échappatoires (« loopholes »), ou des moyens de contourner l’ancienne régulation, moyens qui requièrent une nouvelle régulation. Dans tous les cas, des rentes potentielles significatives encouragent les entreprises à contester les régulations de manière agressive, étendant ainsi la taille de la régulation et faisant de cette taille une approximation pour l’effort de recherche de rente. ». L

La seconde hypothèse de justification – que nous nommerons Hj2 - de la causalité tient au fait que la complexité elle-même facilite l’extraction des rentes, d’une part parce que les régulateurs dépendent des entreprises cotées pour mettre à jour une régulation très complexe, d’autre part pace que la haute complexité joue le rôle  de barrière à l’entrée pour les plus petites entreprises qui ne possèdent pas la taille suffisante pour acquérir une telle expertise. Les thèses alternatives que Bessen rejettent sont les suivantes. Selon l’hypothèse de rejet Hr1, les régulations sont développées pour réduire les erreurs de marché (Pigou, 1920), y compris les monopoles. Selon l’hypothèse de rejet Hr2, les bureaucrates extraient des rentes issues des revenus des entreprises. Comme James Bessen trouve une corrélation positive significative entre l’accroissement de la taille de la régulation et l’accroissement de la taille

Le raisonnement de James Bessen consiste ensuite à distinguer la corrélation de la causalité. Comme nous l’avons vu, il constate empiriquement qu’il existe une corrélation positive significative entre l’accroissement de la taille d’une régulation en termes de nombres de mots et l’accroissement des profits et des valorisations associés à cette régulation. Or évidemment, la corrélation n’est pas une causalité. James Bessen s’évertue donc à confirmer qu’il existe bien une causalité. Sa démarche consiste à vérifier qu’il n’existe pas de variable cachée qui causerait la corrélation positive entre les deux phénomènes observés et qu’il n’existe pas non plus de causalité qui va de la hausse des profits vers la hausse de la régulation. Bessen commence alors à distinguer les dix régulations (qui représentent des secteurs d’activités) qui ont été exposées aux plus grands pourcentages d’accroissements du nombre de mots. Pour chacune de ces dix régulations, Bessen sélectionne les trois principales industries qui ont été affecté par ces changements. Par exemple, l’industrie qui a été le plus impactée par le changement de la régulation « Title 12 : Banks and Banking » est l’industrie « NAICS 522 : Credit Intermédiation and Related Activities ». James Bessen affirme que l’on peut passer du constat de la corrélation entre l’accroissement de la taille de la régulation (en pourcentage) à l’accroissement des profits (en pourcentage) dans une causalité qui va de l’accroissement de la régulation vers l’accroissement  des profits par un raisonnement fondé sur la temporalité des deux évènements. En effet, si l’accroissement des profits impliquait un accroissement de la régulation, alors la temporalité de la mise en place d’une nouvelle régulation qui dure plusieurs années, entraînerait un décalage de plusieurs années ente la hausse des profits et la hausse de la taille de la régulation. Selon un même raisonnement, s’il existait une variable cachée, par exemple un changement technologique qui exercerait une pression à la hausse à la fois sur la taille de la régulation et sur les profits d’une entreprise cotée dans un secteur d’activité, alors l’on observerait un décalage de plusieurs années entre l’impact rapide du changement technologique sur les profits et l’impact lent du changement technologique sur la régulation. James Bessen constate avec les données empiriques que la causalité va de l’accroissement de la taille de la régulation vers l’accroissement des profits. On peut voir ci-dessous les principaux changements de taille de régulation retenus par James Bessen aux Etats-Unis.

 

Lorsque l’on extrait les données de l’accroissement de la régulation aux Etats-Unis avec les sources de James Bessen[84], on obtient les résultats suivants :

Les données associées à la régulation américaine commencent en 1970. On constate que les variations de la régulation de l’axe de droite sont très élevées de 1970 jusqu’au début des années 1980, ce qui correspond bien à notre narration de l’essor du « néo-libéralisme » au début des années 1970. Globalement, les variations sont positives depuis 1970 ce qui tend à confirmer une hausse des rentes puisque les régulations sont généralement modifiées en faveur des « general interests » et puisque la complexité de la régulation et donc sa taille favorise les « special interests » des entreprises cotées. De plus, l’on constate un accroissement très élevé de la régulation entre 1970 et 2017 puisque la taille de la régulation triple dans cette période. Notre interprétation est que si la régulation est devenue beaucoup plus complexe, c’est parce qu’elle est beaucoup plus rentière. Malheureusement, nous ne disposons pas de données avant 1970.

 

 

2)    FORCES ET LIMITES DES TRAVAUX DE JAMES BESSEN

 

Avant de proposer une contribution empirique aux travaux de James Bessen, nous récapitulerons les raisons pour lesquelles nous souhaitons apporter une contribution. Or ces raisons tiennent à la fois aux forces de ses travaux et aux limites de ces travaux. Si nous nous sommes intéressés aux travaux de James Bessen, c’est avant tout pour les points forts de ses travaux qui sont les suivants :

  • Les travaux de James Bessen donnent une consistance empirique aux travaux théoriques de Michael Hudson, de David Graeber et de James Galbraith qui insistent sur le rôle croissant des rentes depuis le début du néolibéralisme.
  • Les travaux empiriques de James Bessen explorent selon nous l’essence de la politique économique de notre époque. En effet, le fait que la hausse des profits des entreprises cotées s’explique principalement par la hausse des régulations des secteurs d’activité de ces entreprises montre que cette corrélation et la relation fondamentale du capitalisme au XXIème siècle puisqu’aucun facteur n’a plus d’importance pour la hausse des profits d’une entreprise cotée que la hausse de la taille de la régulation.

 

 

Les limites sont les suivantes :

  • La causalité univoque entre la hausse de la taille de la régulation et la hausse des profits nous semble erronée. James Bessen montre qu’il existe de manière incontestable une causalité qui va de la hausse de la taille de la régulation dans un secteur industriel vers la hausse des profits des entreprises cotées de ce secteur industriel mais il ne démontre pas que la causalité inverse n’existe pas. La thèse que nous voudrions démontrer est celle de l’installation d’un cercle vicieux qui va de la création monétaire, vers les rentes de régulation, vers les profits et enfin vers la création monétaire.

 

  • James Bessen ne prend pas en compte de la création de monnaie dans la dynamique de la régulation. En effet, la création de monnaie ex-nihilo « a » par le prêt que nous avons défini comme le centre du capitalisme par l’équation « A->A+a », n’est pas seulement une création de monnaie puisque tout prêt est un dispositif juridico-financier. Or, le travail de Hyman Minsky – réactualisé récemment par les études de Steve Keen – a montré que la croissance de l’endettement produit un effet de levier qui accroît aussi bien la croissance et les profits des entreprises et des états tant que l’endettement de l’entreprise cotée et donc la création monétaire injectée vers l’entreprise cotée augmente. C’est ce qui explique les risques de krach lorsque le taux d’endettement est trop élevé.

 

Notre thèse est donc qu’il n’existe pas seulement une causalité qui va de la hausse de la taille de la régulation vers la hausse des profits mais aussi une causalité qui va d’une création monétaire qui accroît les profits par effet de levier et qui pousse les entreprises à chercher de nouvelles régulations pour rembourser les dettes accumulées. Bref, non seulement il existe un cercle vicieux entre la hausse de la proportion des profits et la hausse de la proportion de la taille de la régulation mais c’est la création monétaire qui détermine ce cercle vicieux et joue en quelque sorte le rôle de moteur dans cette relation dynamique.

 

 

3)    CONTRIBUTION EMPIRIQUE AUX TRAVAUX DE JAMES BESSEN

 

Dans notre relation circulaire, nous n’avons pas de variables indépendantes mais trois variables dépendantes qui concernent les valorisations des entreprises cotées, la taille de la régulation et la taille de la masse monétaire. La première étape consistera à montrer des relations de corrélation et la seconde des relations de causalité. Dans les trois graphiques ci-dessous, nous pouvons observer une corrélation depuis 1970, entre la hausse de la taille de la régulation, la hausse de l’endettement et la hausse des valorisations des entreprises (index Dow-Jones). Notre théorie est que, depuis le début des années 1970 aux Etats-Unis, le découplage entre la monnaie et l’or a amené un accroissement exponentiel de l’endettement. On peut voir cette courbe exponentielle ci-dessous, c’est la courbe de la FED. En termes de pourcentage, cet accroissement est de loin le plus élevé des trois accroissements. Il nous semble que les proportions de l’accroissement de la dette des entreprises expliquent dans un premier temps, par effet de levier, l’accroissement des valorisations des entreprises. En effet, si l’on suppose une croissance d’une entreprise de 10% pour une valorisation d’un milliard de dollars et si l’on suppose que l’endettement de l’entreprise était négligeable, alors le passage d’un endettement négligeable à un endettement à 50% facilité par la fin de l’étalon-or et les pouvoirs croissants des banques privées pour créer de la monnaie par le prêt, la croissance de 10% de 1,000 millions de dollars à 1,100 millions de dollars deviendra une croissance de 500 millions de dollars de fonds propres à 600 millions de dollars, c’est-à-dire une croissance de 20% des fonds propres des investisseurs grâce à l’effet de levier. Cependant, dans un second temps, l’endettement rend l’entreprise risquée et le paiement des intérêts et du service de la dette est plus difficile. Par conséquent, d’un côté les entreprises se sont enrichies grâce à l’effet de levier de la création de monnaie par la dette et d’un autre côté les entreprises sont sous pression pour rembourser les services et les intérêts de la dette qui ont pris une place fondamentale. Cette pression des détenteurs de la dette – que l’on retrouve aussi au niveau des acteurs économiques que sont les citoyens et les Etats – entraîne alors une pression des entreprises auprès des régulateurs pour faciliter le remboursement de la dette par des régulations accommodantes. Or, du fait de l’enrichissement des entreprises par effet de levier, cette pression est d’autant plus forte que les entreprises se sont enrichies. Ainsi, comme le montre les graphes de la dette, de la valorisation des entreprises et de la régulation, le pouvoir de négociation des banques a augmenté plus que le pouvoir de négociation des entreprises cotées qui a lui-même plus augmenté que le pouvoir de négociation des régulateurs qui ne bénéficient pas de l’effet de levier de la dette mais le subissent dans la mesure où ce sont des acteurs économiques qui ne cherchent pas à accroître leurs valorisations boursières mais à assurer une fonction institutionnelle étatique dans avec un financement qui devient de plus en plus difficile à mesure que la dette empruntée aux banques privées augmente en comparaison de la dette émise par l’Etat.

Nous avons donc un cercle vicieux dans lequel les dettes des entreprises augmentent, les valorisations augmentent et les entreprises et le banques exercent une pression de plus en plus forte grâce à ces deux augmentations sur les régulateurs pour obtenir des régulations accommodantes. Le premier constat empirique que l’on peut faire est qu’il existe bien une corrélation entre nos trois variables (voir les tableaux et graphiques ci-dessous). Le second constat que l’on peut faire dès lors que l’on accepte avec la TR le primat d’une lutte des classes, c’est que le changement doit venir de l’acteur économique dont le pouvoir s’accroît le plus. Or il ne fait pas de doutes que cet acteur est la banque privée du fait de l’accroissement proportionnellement bien plus important de la quantité de monnaie créée par rapport  à l’accroissement de la taille de la régulation et par rapport à l’accroissement des indices boursiers durant la même période, c’est-à-dire depuis 1970. De plus, quand on observe la courbe historique du Dow Jones, on constate qu’il y avait des hausses et des baisses avant les années 1970, c’est-à-dire avant ce que nous nommerons l’explosion de création monétaire dans les années 1970. Cette explosion de la création monétaire est donc la mise en place d’un cercle vicieux de ce que des auteurs tels que Graeber et Galbraith ou encore Hudson nomment le féodalisme financier ou managérial.

Il est aussi très intéressant de noter que, à mesure que la régulation a été captée par les banques et par les entreprises privées via les mécanismes que nous avons décrits, la propagande libérale qui critiquait la bureaucratie s’est effondrée dès lors que la bureaucratie a été captée par les groupes privés. C’est ce que constate notamment Graeber dans son ouvrage consacré à la bureaucratie et l’on peut noter le graphique de l’occurrence révélatrice du mot « bureaucratie » qui montre parfaitement le basculement néo-libéral des années 1970. Comme le montrent les auteurs cités ou encore un livre récent[85] sur le sujet du néo-libéralisme, le néo-libéralisme est assez mal nommé et correspond in fine à un néo-féodalisme. On pourra se représenter le néo-libéralisme par la formule issue de la Société du Mont-Pèlerin dans laquelle les défenseurs du néo-libéralisme utilisaient la métaphore de la circulation routière. Dans cette métaphore, le libéralisme est le laisser-faire-laisser-passer d’une circulation sans feux et sans panneaux de circulation, le socialisme ou le planisme est l’imposition pour chaque voiture de circuler seulement à certaines heures, enfin de néolibéralisme apparaît comme l’équilibre vertueux qui impose des règles, des institutions, des feux et des panneaux de circulation. Seulement, les règles sont les règles fixées par ceux qui contrôlent la production de monnaie, c’est-à-dire essentiellement les banques privées depuis les années 1970 et par ceux qui fonctionnent en symbiose – dans une symbiose qui requiert un écosystème particulier de paradis fiscaux gérés principalement par les établissement qui maîtrisent cette ingénierie de paradis fiscaux, les banques privées et secondairement par les multinationales. A noter que, dans notre modèle théorique, les banques privées qui produisent la monnaie ont besoin des cabinets de droit des affaires et des régulateurs qui produisent la régulation mais aussi des TIC qui extraient des données dans toutes les activités humaines, lesquelles données extraites par les TIC peuvent être capitalisées par les DPI et les DCF. A noter encore que la figure principale du néo-libéralisme est Milton Friedman et que tout son modèle monétaire repose sur l’omission de la création de monnaie, ce qui rend son modèle théorique, contrairement à celui de Minsky, totalement inapte à prévoir les crises financières.

Cependant, ce n’est que depuis les années 1970 que la croissance a pris des proportions aussi importantes avec des baisses qui correspondent à des crises du crédit. Autrement dit, nous observons qu’avec un endettement inédit, la théorie de Minsky réactualisée par Keen trouve un pouvoir explicatif inédit et ce pouvoir explicatif concerne aussi bien les endettements des Etats que les endettements des entreprises et des citoyens que l’accroissement de la taille de la régulation. Nous allons donc reprendre le modèle explicatif de Keen emprunté à Minsky pour expliquer cette jonction entre la croissance de l’endettement, la croissance des valorisations des entreprises (TIC et autres) et la croissance de la taille de la régulation.

Dans le graphique ci-dessous, nous pouvons étudier les variations de la croissance de la masse monétaire et les variations de la croissance de la régulation aux Etats-Unis. On constate que les variations de la régulation suivent toujours les variations de la masse monétaire. Il faut rappeler que les variations de la masse monétaire commencent à devenir importantes en 1971 avec la fin de la convertibilité du dollar en or en Août 1971 qui a ouvert la voie à une croissance très élevée de la masse monétaire aux Etats-Unis.

La relation de cause à effet est peut-être mieux illustrée par le tableau des chiffres ci-dessous. A chaque hausse ou à chaque baisse de la masse monétaire M3, il s’ensuit une variation corrélée de la taille de la régulation – et donc des rentes de régulation – avec un décalage d’un an ou deux qui correspond à la temporalité des actions de lobbying et d’implémentation des nouvelles régulations. Autrement dit, si vous voulez changer la réglementation, il faut d’abord changer la masse monétaire. Par exemple, si vous voulez mettre en place une réglementation écologique et donc une croissance de la réglementation écologique, il vous faudra une augmentation des prêts associés à l’écologie avant que ces prêts – qui représentent la monnaie nouvellement créée dans un investissement - ne se traduisent par un accroissement de la régulation écologique. La période de forte hausse de la croissance de la masse monétaire dans les années 1970, croissance qui commence donc en 1971, et la période de forte baisse de la création monétaire au début des années 1990 sont les deux grandes variations majeures de la masse monétaire qui se traduisent toujours par des variations corrélées de la régulation, avec le décalage que nous avons expliqué.

 

Nous pouvons constater ci-dessous que la croissance des TIC est arrivée après la croissance de l’endettement des entreprises et la croissance de la valorisation des entreprises, le NASDAQ étant un indice technologique alors que le DOW JONES est un indice généraliste. Pour reprendre l’image de notre modèle, les TIC jouent le rôle d’une substance chimique qui rend les roches des puits de pétrole que sont les entreprises plus poreuses pour en extraire plus de capital. Ce que nous pouvons constater dans la série des graphiques suivants, c’est que les augmentations qui sont en proportion les plus élevées concernent la masse monétaire et les TIC (via le NASDAQ). Le fait que la croissance de la masse monétaire soit en proportion le phénomène le plus élevé avec la croissance des TIC et que la croissance de la masse monétaire arrive avant les TIC confirme notre modèle selon lequel c’est la monnaie qui joue le rôle moteur qui entraîne ici la croissance de la régulation et la croissance des TIC (qui, plus tardive, ne peut être la cause de l’essor du néolibéralisme au début des années 1970).

 

 

 

Sur le graphe historique du Dow-Jones ci-dessous, il semblerait que les investissements dans les TIC à la fin des années 1990 aient été nécessaires pour que se mette en place la dynamique TIC-DPI-DCF de notre modèle. En effet, la croissance de la régulation et de la masse monétaire seules n’ont pas produit un accroissement aussi important du Dow-Jones, indice boursier généraliste, dans les années 1970 et 1980. Afin de financiariser l’économie, il est nécessaire d’injecter des masses monétaires mais il est aussi nécessaire de capter les activités humaines par les TIC et de les approprier par les DPI et les rentes de régulation. Pour reprendre notre analogie pétrolifère, il faut la technologie susceptible de rendre la roche poreuse pour extraire le pétrole, il faut acheter le terrain ou du moins le louer avec la régulation et les DPI et il faut installer le puit des DCF pour extraire la valeur économique des puits de valeurs que sont les activités humaines. Sur le second graphique ci-dessous, on observe en effet que c’est la croissance des brevets dans les technologies (hors chimie, électricité, santé, mécanique) et donc implicitement dans les TIC qui a permis dans les années 1990 un décolage d’un RA informatico-féodalo-financier. Le krach des années 2000 est avec le recul une crise économique de faible intensité relativement insignifiant dans la croissance du régime d’accumulation TIC-DPI-DCF.

 

 

[86]

 

Nous obtenons dans le tableau récapitulatif ci-dessous une forte corrélation entre la masse monétaire et la « masse de la régulation » de 0.93. Comme la masse monétaire augmente la régulation et que la régulation est utilisée en faveur des intérêts privés, comme le montrent notamment les graphiques de Princeton consacrés à l’oligarchie aux Etats-Unis puisque, comme l’explique par ailleurs Bessen, ce sont les lobbys des grandes entreprises cotées qui ont le plus d’intérêt à modifier la régulation en leur faveur, il devrait en résulter un accroissement des inégalités. Nos chiffres ci-dessus extraits de R montrent une corrélation faible entre les inégalités et la masse monétaire. Mais ces chiffres sont faux. L’erreur résulte du fait que nous n’avons pas pu trouver les chiffres des inégalités pour les dernières années. Lorsque nous enlevons les années 2015, 2016 et 2017, nous réalisons alors une corrélation entre la masse monétaire et la richesse des « top-1% » et nous obtenons une corrélation satisfaisante de 0.94. Nous vérifions d’ailleurs dans le tableau ci-dessous qui nous retrouvons bien notre corrélation de 0.93 entre la masse monétaire et la « masse de la régulation », ce qui confirme que les résultats d’Excel sont bien cohérents avec ceux de R. Nous mesurons aussi la corrélation entre l’indice NASDAQ et la masse monétaire et nous trouvons aussi une corrélation de 0.93. Nous ajoutons les corrélations entre la masse de la régulation et les indices NASDAQ et S&P.

 

On peut constater que les corrélations relatives à la thèse de Bessen selon laquelle ce sont les rentes de régulation qui expliquent l’essentiel de la hausse des valorisations des entreprises sont moins convaincantes. Bessen explique dans son étude qu’il enlève des modifications de régulation exceptionnelles qui ne peuvent pas avoir le moindre rapport à des rentes et qui sont liées à des évènements exceptionnels. On remarque aussi que les corrélations entre la régulation et le NASDAQ sont plus élevées après 2000 qu’avant 2000, ce qui confirme effectivement la thèse et les résultats de Bessen sur la hausse des rentes de régulation après 2000. Cependant, ce qui nous intéresse pour notre étude, c’est que les coefficients de corrélation sont extrêmement élevés entre d’une part la masse monétaire et la taille de la régulation (pour rappel, en mots) mais aussi entre la masse monétaire et la richesse des 1% les plus riches ou encore entre la masse monétaire et le NASDAQ. Il apparaît donc que la masse monétaire est le facteur qui a le plus d’influence sur les inégalités aux Etats-Unis et sur la régulation, mais aussi sur les indices boursiers. Ces données confirment l’explication selon laquelle la création de monnaie ex-nihilo par les banques est captée essentiellement par les entreprises cotées et par les individus les plus fortunés et ce dans un cercle vicieux ou cette captation se renforce à mesure que cette masse monétaire est utilisée pour modifier la régulation en faveur des intérêts minoritaires. Cette procédure aboutit aujourd’hui, comme nous pouvons l’observer dans ces graphiques déjà cités et issus d’une étude[87] de l’université de Princeton, à la disparition de la démocratie selon les critères scientifiques de la corrélation entre les décisions prises et les intérêts des plus riches :

 

 

 

 

 

Après l’obtention d’un tableau de corrélation correct, nous réalisons une régression linéaire avec notre nouvelle base qui exclut donc les années 1970, 2015, 2016 et 2017. Nous obtenons les résultats ci-dessous. Ces résultats nous confirment que les inégalités dépendent bien de la croissance de la masse monétaire qui obtient la p-value la plus faible et la plus significative avec 0.0036 alors que le NASDAQ obtient aussi une valeur significative mais plus élevée à 0.0075. Le manque de corrélation entre les inégalités et la régulation s’expliquent probablement par les modifications exceptionnelles de la régulation qui n’ont pas de rapport avec le lobbying. Cependant, dans la seconde relation linéaire ci-dessous, on peut constater que la relation linéaire entre la taille de la régulation et la masse monétaire est extrêmement forte.

 

lm(formula = Memoire_Mineur_0907$INEGALITES ~ Memoire_Mineur_0907$M3 +     Memoire_Mineur_0907$`MOTS REGULARTION` + Memoire_Mineur_0907$NASDAQ,     data = Memoire_Mineur_0907) Residuals:      Min        1Q    Median        3Q       Max -0.044757 -0.011840  0.001862  0.010978  0.032407  Coefficients:                                        Estimate Std. Error t value Pr(>|t|)    (Intercept)                            1.926e-01  1.914e-02  10.064 1.61e-12 ***Memoire_Mineur_0907$M3                 9.027e-15  2.920e-15   3.092  0.00362 ** Memoire_Mineur_0907$`MOTS REGULARTION` 5.835e-10  3.921e-10   1.488  0.14462    Memoire_Mineur_0907$NASDAQ             1.354e-05  4.809e-06   2.815  0.00752 ** ---Signif. codes:  0 ‘***’ 0.001 ‘**’ 0.01 ‘*’ 0.05 ‘.’ 0.1 ‘ ’ 1 Residual standard error: 0.01615 on 40 degrees of freedomMultiple R-squared:  0.9174, Adjusted R-squared:  0.9112 F-statistic:   148 on 3 and 40 DF,  p-value: < 2.2e-16

 

lm(formula = Memoire_Mineur_0907$`MOTS REGULARTION` ~ Memoire_Mineur_0907$M3 +     Memoire_Mineur_0907$NASDAQ, data = Memoire_Mineur_0907) Residuals:      Min        1Q    Median        3Q       Max -14928689  -4014585   1202410   3396221  13196336  Coefficients:                             Estimate Std. Error t value Pr(>|t|)    (Intercept)                 4.743e+07  1.796e+06  26.414  < 2e-16 ***Memoire_Mineur_0907$M3      5.715e-06  7.453e-07   7.667 1.91e-09 ***Memoire_Mineur_0907$NASDAQ -5.357e+02  1.914e+03  -0.280    0.781    ---Signif. codes:  0 ‘***’ 0.001 ‘**’ 0.01 ‘*’ 0.05 ‘.’ 0.1 ‘ ’ 1 Residual standard error: 6432000 on 41 degrees of freedomMultiple R-squared:  0.876, Adjusted R-squared:  0.8699 F-statistic: 144.8 on 2 and 41 DF,  p-value: < 2.2e-16

 

 

 

Les deux graphiques ci-dessous montrent la relation des inégalités (pourcentage des richesses détenues par les 1%) en fonction de la masse monétaire et la relation de la taille de la régulation en fonction de la masse monétaire. Il apparaît clairement que ces deux fonctions sont croissantes. Ces graphiques, avec les données ci-dessus, confirment bien la narration de Bessen selon laquelle l’accroissement de la régulation augmente les inégalités. Seulement, les graphiques ci-dessous comme les chiffres ci-dessus confirment encore plus les travaux de Keen, de Hudson, de Pettifor ou du groupe « positive money » selon lesquels l’augmentation de la masse monétaire, sous sa forme actuelle, augmente les inégalités. Etant donné que l’augmentation de la masse monétaire accroît la taille de la régulation, notre conclusion est que la masse monétaire est le facteur explicatif principal de la hausse des inégalités et de la régulation. La masse monétaire M3 créée essentiellement par les banques privées tend à rester dans les circuits des paradis fiscaux gérés dans les montages financiers par les banques privées, lesquels montages financiers sont élaborés conjointement avec les acteurs économiques les plus à même de bénéficier aussi des paradis fiscaux, à savoir les multinationales et les individus très riches qui bénéficient des paradis fiscaux soit directement, par la possession de comptes bancaires dans les paradis fiscaux, soit indirectement par des actions dans des entreprises qui bénéficient des paradis fiscaux. Nous avons donc trouvé avec Keen et Pettifor la cause principale des inégalités qui est la création monétaire sous sa forme actuelle et nous confirmons avec Bessen que la création monétaire est utilisée pour obtenir des rentes puisque cet argent bénéficie de manière tout à fait disproportionnée aux individus les plus aisés. Par ce même processus féodal, nous pouvons déduire que le caractère désormais oligarchique  de la société américaine prouvé par l’étude de Princeton a pour cause principale une création de monnaie qui bénéficie aux plus riches et queu les plus riches utilisent pour modifier la régulation à son avantage. 

 

 

 

 

 

 

7.    CONCLUSION

 

 

 

Notre étude s’inscrit dans un cadre théorique qui est la critique du néolibéralisme. Comme il nous semble que le critique le plus pertinent du néolibéralisme est aujourd’hui Michael Hudson, nous avons essayé de nous inscrire dans son sillon. Nous avons aussi tenté d’inscrire notre étude dans le cadre de la théorie de la régulation (TR). Notre démarche a été d’abord historique.

Dans une première étape, après avoir rejeté l’interprétation du régime d’accumulation néolibéral par la société des services, nous avons défini trois dimensions du régime d’accumulation actuel qui sont l’informatique, le féodalisme et la finance. Nous avons alors mobilisé une littérature pour expliquer diachroniquement et synchroniquement les trois dimensions du néolibéralisme.

Dans une seconde étape, nous avons construit un modèle théorique afin d’articuler ces trois dimensions du néolibéralisme. Nous avons distingué la forme du régime d’accumulation, l’informatisation, et son fond, la monnaie, leur articulation se faisant par un féodalisme managérial à la fois public et privé que l’on retrouve dans une littérature économique avec des auteurs tels que Veblen, Galbraith (père et fils), Hudson et Graeber. Notre modèle théorique est alors une variante de la théorie de la régulation dans laquelle l’institution monétaire occupe la place centrale.

Dans une troisième étape nous avons testé le rôle moteur de la monnaie dans le régime d’acumulation actuel. Nous nous sommes appuyés sur les travaux de Bessen qui montre que l’essentiel des profits et des valorisations des entreprises cotées proviennent depuis l’an 2000 de rentes de régulation. Nous avons alors tenté de lier ce modèle avec un modèle de type mynskien et nous avons testé l’hypothèse selon laquelle la croissance de la création monétaire entraîne la croissance de la régulation – et donc, comme l’a démontré Bessen, des rentes des régulations et des profits des entreprises. Nous avons aussi testé l’hypothèse selon laquelle ce cercle vicieux par lequel la création de monnaie crée de nouvelles rentes qui permettent de capter plus de monnaie est à l’origine de l’essor des inégalités.

Nous avons montré qu’il existe bien des corrélations élevées entre la croissance de la masse monétaire, la croissance de la régulation, des indices boursiers et des inégalités. Notre conclusion est que l’accès privilégié à la création de monnaie requiert un accès privilégié aux rentes de régulation qui, parce qu’elles représentent la majorité de la croissance des profits et des valorisations des entreprises cotées, procurent un accès privilégiés aux prêts bancaires qui est la création monétaire ex-nihilo. Nous avons donc un cercle vicieux qui s’installe. Les écarts de richesses d’accroissent alors entre les entreprises qui profitent le mieux de ce cercle vicieux (Amazon, Godman Sachs, etc. ) et les autres entreprises, en particulier les entreprises non cotées qui ne possèdent pas les mêmes accès à ces rentes. Ces inégalités entre entreprises se traduisent ensuite en inégalités entre individus et en particulier en une concentration des richesses chez ceux qui gèrent cette nouvelle féodalité. Il s’agit des informaticiens qui captent les information des processus de production susceptibles de servir de collatéral pour de nouveaux prêts ( la forme du capitalisme, les GAFAM) et des financiers et avocats d’affaires qui gèrent les montages juridico-financiers des rentes de régulations et des montages financiers, notamment les montages de création monétaire par le crédit (le fond du capitalisme, les banques et autres services associés). Comme plus aucune création monétaire n’existe aujourd’hui en dehors de celle des banques privées, ce cercle vicieux ne possède aucune compétition étatique et il s’accélère dans une hubris à laquelle même Milton Friedman n’avait pas rêvé lorsqu’il avait théorisé la « théorie quantitative de la monnaie » qui fonde ce cercle vicieux souvent nommé « néolibéral ». Le passage des corrélations aux causalités entre la hausse de la création monétaire, la hausse de la création de régulation et la hausse des inégalités est évidemment délicat et nous proposons seulement la narration décrite dans ce mémoire et que nous venons de résumer brièvement pour tenter de convaincre que c’est bien ce cercle vicieux qui explique ces corrélations très élevées. Nous pensons en effet avoir construit un modèle théorique solide et cohérent qui a le mérite de réconcilier dans le régime d’accumulation à la fois la financiarisation, l’informatisation, l’essor des services, le nouveau féodalisme et l’essor des inégalités. Cette solidité de notre modèle est à la fois synchronique dans l’articulation de ces dimensions et diachroniques dans l’explication de la généalogie des dimensions de notre RA. De plus, nous nous sommes appuyés sur un long travail de recherche afin de trouver les ouvrages les plus pertinents et pour les mettre en cohérence. Le point fort de ce mémoire est sans doute d’être parvenu à synthétiser une littérature très vaste et au départ très contradictoire au sujet du régime d’accumulation actuelle et d’en avoir donné une synthèse cohérente.

Sur le plan méthodologique, nous avons tenté de prolonger la méthode d’abduction de la TR par l’usage de l’épistémologie et de l’ontologie stratifiée du philosophe Roy Bhaskar. Nous avons d’ailleurs présenté une introduction aux travaux de Roy Bhaskar dans un autre devoir. Cette ontologie et cette épistémologie nous semblent à la fois rigoureux et pertinents dans le cadre théorique de la théorie de la régulation qui tente déjà de s’éloigner du modèle nomologico-déductif de Hempel des lois économiques calquées sur le modèle épistémologiques des lois de la nature. L’intérêt de la stratification ontologique de Bhaskar est selon nous de clarifier les relations entre les niveaux politiques, économiques et institutionnels sans réaliser toutefois de rupture par rapport au cadre théorique de la TR. En ce qui concerne la partie empirique, nous avons utilisé Excel et R et nous avons pu montrer des corrélations suffisamment élevées pour montrer que notre modèle théorique mériterait d’être plus développé.

Sur le plan des limites de notre étude, la première tient à un déficit de formulations mathématiques. Des formules mathématiques auraient pu clarifier notre modèle théorique et mieux le tester empiriquement. Une autre limite tient à un développement insuffisant des études sur R et en particulier des études de relations linéaires et de tests de décompositions des variables significatifs (ACP). Nous avons en effet fait le choix de nous focaliser sur une articulation des trois dimensions e l’information, de la rente (féodalisme) et de la financiarisation dans notre mémoire. Il nous a semblé en effet à la lecture des études du néolibéral qu’il n’y avait pas d’études transversales et plus généralistes capables d’étudier le néolibéralisme dans toutes ses dimensions. Le cadre théorique fournit par la TR avec Keynes, Marx et Braudel nous a semblé alors idéal pour combiner :

  • Une attention à l’épistémologie que l’on retrouve dans la TR, notamment grâce à l’abduction, que nous avons tenté de compléter avec la philosophie de Bhaskar.
  • Une attention à la dimension gramscienne de l’idéologie.
  • Un rôle premier donné à l’étude des rapports de force entre classes dominantes et classes dominées de type marxiste.
  • Une étude des circuits monétaires de type keynésienne.
  • Une étude historique du type braudelienne qui s’inscrit à la fois :
    • Dans la longue durée (ici des années 1970 jusqu’en 2017),
    • Dans différentes dimensions matérielles (finance, informatique et féodalité). Nous rappelons en effet que nous avons voulu montrer que l’âge moderne est l’âge de l’ordinateur comme Braudel défendait l’idée que le Moyen-Age était organisé autour du moulin à vent.
    • Dans l’étude des rentes puisque Braudel insistait sur la dimension rentière ou féodale du capitalisme, lié notamment à son opacité qui est au centre des rentes de régulation puisque l’opacité peut se mesurer à la complexité, c’est-à-dire à la taille de la régulation. De nombreux auteurs cités sont d’ailleurs des historiens et pas des économistes.

 

 

 

 

8.    BIBLIOGRAPHIE

 

 

Ce mémoire s’inspire particulièrement de l’étude de James Bessen intitulée : Accounting for Rising Corporate Profits : Intangibles or Regulatory Rents ?

https://www.bu.edu/law/files/2016/05/Accounting-for-Rising-Corporate-Profits.pdf

 

Les principaux livres utilisés dans ce mémoire sont les suivants :

  • Michael Hudson - Finance as Warfare - World Economics Association and College Publication - 2015 ; J is for Junk Economics - ISLET - 2017.
  • Philip Mirowski and Edward Nik-Khah - The Knowledge We Have Lost In Information - Oxford University Press - 2017.
  • Ann Pettifor - The Production of Money - Verso - 2017.
  • Jonathan Haskel and Stian Westlake: Capitalism Without Capital - Princeton University Press - 2018.
  • James Galbraith – The Predator State – Free Press – 2009.
  • Pascal Petit - L’Economie de l’Information - La Découverte - 1998.
  • Dan Schiller - Digital Depression : Information Technolgy and Economic Crisis - University of Ilinois Press - 2017.
  • David Graeber - Bullshit Jobs : A Theory – Penguin Random House UK – 2018.
  • Robert Boyer - Economie Politique des Capitalistes – La Découverte – 2015.
  • Steve Keen – L’Imposture Economique – Les Editions de l’Atelier – 2011.
  • Karl Marx – Le Capital –Gallimard – 1963 et 1968.
  • John Maynard Keynes : Sur la Monnaie et l’Economie – Payot & Rivages – 2009.

 

 

 

 

 

9.    ANNEXE 1 : LA DEFINITION DU NEOLOBERALISME PAR MICHAEL HUDSON

 

Nous souhaitons rendre un hommage dans cette annexe au grand économiste et historien Michael Hudson qui n’a pas encore été traduit en français. De même que David Graeber a déclaré que tout ce qu’il a appris sur le néolibéralisme, il l’a appris par Michael Hudson, nous faisons partis de ceux qui ont tout appris au sujet du néolibéralisme par cet auteur dont l’absence de traduction en français constitue selon nous le grand scandale intellectuel des dernières décennies en France, un scandale intellectuel réellement honteux après la crise de 2008 et ses conséquences. Le premier extrait ci-dessous correspond à la définition du néolibéralisme par Michel Hudson dans ce qui est l’équivalent du dictionnaire philosophique de Voltaire appliqué à la scolastique économique, l’ouvrage « J is for Junk Economics ».

 

« Le néolibéralisme est une idéologie qui a pour visée d’absoudre les banques, les propriétaires fonciers et les monopolistes des accusations de comportements prédateurs. De la même manière que le fascisme européen des années 1930 reflétait l’échec des partis socialistes à mettre en place une alternative viable, le néolibéralisme actuel reflète l’incapacité du capitalisme ou du socialisme industriel à se libérer des intérêts des rentiers qui sont l’héritage du féodalisme. En tournant de dos à l’économie politique classique, les intérêts des rentiers agissent comme des lobbys contre la régulation publique et la taxation de leurs rentes économiques au contraire d’Adam Smith et des autres libéraux classiques, les néolibéraux d’aujourd’hui veulent déréguler les revenus de monopole et libérer les marchés pour la recherche de rentes, mais aussi remplacer les taxations progressives de l’impôt sur le revenu et les taxes sur le foncier et les banques par une taxe sur la valeur ajoutée sur les consommateurs.

Soutenant le rôle oligarchique d’un gouvernement pour protéger les fortunes foncières et financières, le néolibéralisme charge l’économie avec une dette exponentielle tout en dépeignant la dette d’une manière à éviter de reconnaître les rentes croissantes (rentes, intérêts et assurances) payées au secteur FIRE (Finance, Insurance and Real Estate). Les néolibéraux veulent privatiser l’infrastructure publique. Ils défendent l’appropriation en dépeignant le contrôle public et la régulation comme étant moins efficaces que le contrôle par les managers financiers, en dépit de leur gestion à court terme. Le prétexte est que les opérateurs privés offriront des biens et des services au coût le plus bas tout en extrayant des rentes de monopole, en incorporant les intérêts, les dividendes et les salaires du haut management dans les prix.[88] »

Le second extrait traduit ci-dessous se trouve dans les pages 290 et 291 de son ouvrage « J is for Junk Economics ».

« L’économie est de manière ultime une politique économique. Sa prétention au désintéressement et à la scientificité ne sert qu’à dissimuler ses motivations politiques. L’histoire entière de la politique économique est centrée sur le conflit entre les réformateurs qui cherchent à libérer la société des rentiers – propriétaires fonciers, créditeurs et monopolistes – et la réaction de ces individus pour défendre leurs intérêts et maintenir le statu quo qui les avantage (…) Les réformateurs expliquent comment les marchés sont inscrits dans des institutions qui déterminent qui bénéficiera des rentes, des intérêts et des gains de capitaux et comment cela affectera la croissance et la distribution des revenus. Les opposants aux réformes définissent le « marché » de manière plus étroite. Ils regardent les individus plutôt que la société ; le court terme plutôt que le long terme ; et seulement aux changements marginaux dans l’ordre social existant et dans les politiques structurelles afin d’éviter de discuter des alternatives politiques et de la régulation des marchés (…) Pour détourner l’attention de la manière avec laquelle les marchés favorisent la classe des rentiers, ils excluent les relations des pouvoirs politiques comme s’ils était extérieurs à leurs modèles économiques (…) Les propriétaires fonciers, les créditeurs et autres rentiers nient l’existence des rentes. Les prix élevés qui incluent des rentes économiques sont vues comme le reflet de l’utilité, autrement les utilisateurs des monopoles et des rentes ne paieraient pas le prix qu’ils paient (supposant ainsi qu’ils ont le choix d’accepter ou de refuser de payer les rentes). La classe rentière applaudit tous les économistes qui les dépeignent comme étant productifs et nécessaires pour le fonctionnement de la société. Les revenus de rente sont sensés récompenser les bénéficiaires des rentes en proportion de leur contribution à la richesse de la société. C’est la théorie économique de John Bates Clark et de ses successeurs. Elle suppose que chacun doit gagner ce qu’il parvient à gagner sans aucune considération sur la manière dont ils l’ont gagné. »

« Les réformateurs du système monétaire et financier étudient comment la création de dette augmente la structure des coûts d’une économie, menant ainsi à la déflation par la dette et à l’austérité. Les défenseurs des intérêts des créditeurs voient les dettes simplement comme un troc entre celui qui prête et celui qui emprunte, implicitement volontaire et donc mutuellement bénéfique (…) La théorie marginaliste et monétariste ignore comment la dynamique de la dette accroît le pouvoir des créditeurs et transforme les démocraties en oligarchies par la captation de revenus et de propriétés par la finance, permettant les détenteurs de dette d’utiliser l’endettement pour forcer les gouvernements à privatiser le domaine public – terres, ressources naturelles et infrastructures. L’austérité qui en résulte ne permet pas aux débiteurs de payer les créditeurs. Tout au contraire, cela mène les gouvernements, les ménages et les entreprises à s’enfoncer dans la dette et l’instabilité. Les doctrines du FMI ne voient ni effondrement économique, ni abaissement des conditions de vie, ni accroissement de la dépendance des gouvernements au FMI et à des fonds divers. Au contraire : c’est la condition demandée par les lobbys des banques et des détenteurs d’obligations. Pour paraphraser ce que l’ancien maire de Cleveland a dit à propos des réseaux électriques : ou bien le peuple possède les banques, ou bien les banques possèdent le gouvernement et le peuple. C’est à cela que mène la dynamique de la dette. La concentration des revenus est incompatible avec la démocratie et bloque par conséquent toute tentative de réforme du système financier et de taxation des revenus de rentes. Peu de gens il y a un siècle anticipèrent que les défenseurs de la dérégulation des richesses privées par des mathématiques sophistiquées seraient récompensés par des prix économiques internationaux et applaudis comme les économistes philosophes qui portent la torche de la civilisation occidentale. Ce retournement aurait alors été vu comme un retour au Moyen-Age féodal. Le problème des élites financières est de faire croire que cette prise de pouvoir est désirable et même naturelle. Leur solution a été de distraire l’attention de la prédation de richesses et de revenus. Quand les inégalités doivent enfin être reconnues (comme dans le travail récent de Thomas Piketty), elle est attribuée à la forte productivité des innovateurs intelligents (euphémisme contemporaine pour l’avidité) avec leur « destruction créatrice », pas à la dette et à la finance, ni à l’immobilier, ni aux monopoles ou aux autres activités de rentes. La seule chose que peut faire Piketty est alors de demander à taxer la richesse héritée mais pas à modifier le système économique. L’Ecole de Chicago des monétaristes dépeint la monnaie et la dette comme de simples « voiles » pour les transactions économiques, produisant des inflations des prix et des actifs en proportions égales, mais ne produisant pas une modification dans la distribution des richesses par l’appauvrissement des débiteurs et l’enrichissement des créditeurs. Le principal représentant de cette déchetterie économique est Robert Lucas (…) Il insiste sur le fait que la monnaie et la finance – et donc le crédit et la dette – sont neutres, n’ayant aucun effet sur la distribution, la structure des coûts et les prix relatifs des biens, des services et des actifs. Les prix sont sensés se contracter ou s’étendre comme un ballon (…) Mais les créditeurs savent très bien qu’à la fin les dettes ne sont pas payées. Les détenteurs de dette sont occupés à préparer leur appropriation par dépossession avant l’arrivée inévitable des faillites. Ces stratèges de la finance utilisent des idiots savants comme Lucas pour diffuser un apprentissage de l’ignorance aux étudiants et censurer toute pensée critique dans les revues académiques. (…) Un symptôme commun de l’ignorance de l’analyse structurelle de l’économie est de supposer que le système financier doit être laissé dans son état. C’est le problème avec les propositions de George sur la taxation des terres et c’est le problème de Piketty avec la taxation de l’héritage sans s’adresser au besoin de réguler ou d’imposer les rentes et sans réformer le système financier. Les réformes monétaires efficaces pour arrêter le flux de crédit improductif émis contre la rente foncière ou d’autres types de rentes requiert une réforme fiscale parallèle pour imposer les rentes à leurs sources. Autrement, les rentes seront disponibles pour être financiarisées. (…) ».

Enfin, le dernier extrait concerne Thomas Piketty :

«Cachés derrière une rhétorique orwellienne qui renverse l'idée classique d'un marché libre, les planificateurs financiers mènent le monde sur la voie que l'Espagne et la France ont adoptée il y a cinq cents ans. Sans contribuer à la production, le revenu locatif est en grande partie responsable du 1% le plus riche qui a obtenu 73% de la croissance du revenu américain depuis le crash de 2008, tandis que les 99% ont vu leur revenu net baisser. Pourtant, la tentative néolibérale très applaudie du Piketty d’expliquer la polarisation économique actuelle ne fait aucune mention de la finance et de la recherche de rente; son remède n’est donc pas de concentrer la politique fiscale sur les revenus des rentes ou à dé-privatiser les monopoles d’infrastructure de base[89] par la restauration d’un mixte publique-privé. ».


 

 

10.  ANNEXE 2 : TRAVAUX EMPIRIQUES

 

 

Nous allons détailler notre travail empirique dans cette annexe. Notre hypothèse est l’existence d’une causalité entre la création monétaire et la régulation. On peut dire que notre hypothèse est une tentative de synthèse de Keen et de Bessen. En effet, premièrement, nous acceptons la démonstration de Keen – qui se situe dans la tradition de Minsky – selon laquelle création de monnaie joue un rôle central dans l’économie et influence la croissance de l’économie. Pour Keen et Minsky, la création monétaire et en particulier l’accélérateur de crédit – la dérivée de la vitesse de la création de monnaie – constitue le principal facteur d’explication des cycles économiques[90]. Plus les banques prêtent en proportion de la taille de l’économie et plus l’économie croît jusqu’au point où les agents commencent à se rendre compte qu’ils ne pourront pas rembourser les dettes. La démonstration de Bessen consiste à mettre en valeur une relation d’implication causale entre la hausse des profits des entreprises cotées et la hausse de la régulation. Notre synthèse de Keen et de Bessen consiste alors à poser comme hypothèse que les périodes de forte création monétaire entraînent une hausse de la valorisation des entreprises. Ces entreprises voient alors leur pouvoir de négociation avec les instances de régulation augmenter et elles voient aussi leur endettement s’accroître à un tel point qu’elles doivent trouver de nouveaux revenus. C’est dans ces conditions que les entreprises cotées vont pratiquer le lobbying pour modifier la régulation afin de trouver de nouvelles sources de revenus et d’extraire ainsi des rentes. Il faut mentionner ici que pour Stiglitz, la cause principale des inégalités est l’extraction de rente. Dans notre modèle théorique qui s’inspire de Hudson, Graeber, Keen, Bessen et d’autres, la principale cause des inégalités est la création monétaire oligarchique qui est censée aller du haut vers le bas – idéologie du ruissellement – et qui reste en haut. Notre modèle se couple très bien à l’explication des inégalités par les rentes puisque, dans notre modèle qui tente de synthétiser Keen et Bessen, c’est justement la création monétaire ex-nihilo par le prêt qui explique les rentes qui sont essentiellement des rentes de régulation. Encore une fois, il faut insister sur le fait que les travaux de Bessen montrent que les rentes de régulation ne constitue pas du tout un phénomène marginal ou même un phénomène récurrent des cycles capitalistes, ce que montre empiriquement Bessen – démonstration empirique qui confirme les théories de Hudson et de Graeber et de Veblen – c’est que l’essentiel des profits des entreprises cotées sont des rentes de régulation depuis environ l’an 2000. C’est un changement de paradigme qui fait que notre système économique est féodal avant d’être capitaliste. Selon ce changement de paradigme, l’histoire de la longue durée est un cycle qui va du féodalisme du Moyen-Age, au capitalisme – caractérisé par le fait que l’essentiel des profits de provient pas des rentes, quelles que soient les surprofits et autres inégalités critiquées par Marx – et qui retourne au féodalisme. Le féodalisme est pour nous un régime de politique économique dans lequel l’essentiel des profits provient des rentes, en l’occurrence aujourd’hui des rentes de régulation.

Nous avons commencé par établir un tableau qui reprend les données utilisées par Bessen à propos de la taille de la régulation américaine et qui utilise les données de la Réserve Fédérale (celle de Saint-Louis qui possède des documents de recherche particulièrement variés et exhaustifs) pour obtenir les données au sujet de la masse monétaire totale, M3. Nous avons aussi pris d’autres données comme la part de la richesse totale des 1% les plus riches aux Etats-Unis. Nous avons regroupé ces données dans le tableau Excel ci-dessous avec un code de coloriage de cellules destiné à mieux montrer les variations des données. Le tableau ci-dessous est un panorama général. Nous pouvons seulement constater qu’il semble exister une corrélation positive entre la variation de la régulation et la variation de M3. Nous avons ajouté les variations de M3 les années n-1 et n-2 afin de prendre en compte le décalage entre l’accroissement de la masse monétaire et l’usage de cette masse monétaire nouvelle, les prêts créés ex-nihilo par les banques, pour obtenir de nouvelles régulations favorables par le lobbying. En ce qui concerne les inégalités, l’on peut constater à long terme que, plus la masse monétaire – sous sa forme oligarchique ou encore top-down actuelle – croît, plus la régulation croît et plus les inégalités croissent, ce qui est compatibles avec les travaux de Bessen puisque ce sont les lobbys – les special interests – qui influent les régulations et non les citoyens – general interests. L’on peut aussi expliquer par ces phénomènes la disparition empirique de la démocratie aux Etats-Unis que les travaux de Princeton ont mis en évidence[91].

 

 

 

 

Nous avons ensuite exporté ces données sur le logiciel R afin de réaliser plus facilement des tests statistiques. Voici le tableau que nous avons exporté sur R pour réaliser nos tests :

 

Nous avons copié ci-dessous les premières lignes de code sur R. Nous avons commencé par rechercher les relations de corrélation. Nous pouvons remarquer dans cette première approche, que la corrélation entre la variation de la monnaie en année n-1 et la variation de la régulation est de 0.33. La corrélation entre la variation du S&P et la variation de la régulation est de -0.35. Ces corrélations pourraient s’expliquer par l’hypothèse selon laquelle l’augmentation de la création de monnaie en année n-1 se traduit par une augmentation de la régulation en année n pour traduire l’argent gagné par l’entreprise sous forme de dettes en rentes de régulation. La relation entre l’indice boursier S&P et la masse monétaire M3 semble mieux s’expliquer par l’accélérateur de crédit M3. Cependant, nous n’avons pas encore trouvé de résultats concluants.

 

 

 

 

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[Workspace loaded from ~/.RData]

 

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[1] 0.2603622

> cor(base)

                               ANNEE        MOTS VARIATION REGULATION VARIATION M3

ANNEE                     1.00000000  0.98816004           -0.3999066 -0.282035055

MOTS                      0.98816004  1.00000000           -0.3769999 -0.323911808

VARIATION REGULATION     -0.39990656 -0.37699989            1.0000000  0.260362172

VARIATION M3             -0.28203506 -0.32391181            0.2603622  1.000000000

DELTA M3                  0.14364022  0.14892986           -0.1618102  0.307105551

ACCELERATION M3           0.05306406  0.09195256           -0.0789881 -0.005962976

VARIATION S&P             0.10658497  0.13295971           -0.3510828 -0.050137245

VARIATION M3 (année n-1) -0.22787682 -0.25011455            0.3309236  0.510355486

VARIATION M3 (année n-2) -0.14394400 -0.14581147            0.2089522  0.153246977

                            DELTA M3 ACCELERATION M3 VARIATION S&P

ANNEE                     0.14364022     0.053064060    0.10658497

MOTS                      0.14892986     0.091952558    0.13295971

VARIATION REGULATION     -0.16181021    -0.078988098   -0.35108275

VARIATION M3              0.30710555    -0.005962976   -0.05013725

DELTA M3                  1.00000000     0.446248386    0.09428457

ACCELERATION M3           0.44624839     1.000000000    0.23458928

VARIATION S&P             0.09428457     0.234589280    1.00000000

VARIATION M3 (année n-1) -0.47848783    -0.329439828   -0.12794834

VARIATION M3 (année n-2) -0.29802228    -0.235498217   -0.24091437

                         VARIATION M3 (année n-1) VARIATION M3 (année n-2)

ANNEE                                  -0.2278768               -0.1439440

MOTS                                   -0.2501146               -0.1458115

VARIATION REGULATION                    0.3309236                0.2089522

VARIATION M3                            0.5103555                0.1532470

DELTA M3                               -0.4784878               -0.2980223

ACCELERATION M3                        -0.3294398               -0.2354982

VARIATION S&P                          -0.1279483               -0.2409144

VARIATION M3 (année n-1)                1.0000000                0.5227764

VARIATION M3 (année n-2)                0.5227764                1.0000000

 

Afin de tenter d’obtenir des résultats qui pourraient mettre en évidence notre hypothèse principale d’instauration d’une dynamique féodale par l’explosion de la création monétaire par les banques à partir des années 1970, nous devons trouver de nouvelles hypothèses secondaires. Nous citerons alors les hypothèses suivantes :

  • Nous nous focaliserons sur la masse monétaire M2 et non sur la masse monétaire M3.
  • Nous tenterons de trouver des fonctions linéaires ou non linéaires entre les différentes variables.
  • Comme notre hypothèse principale se focalise sur une dynamique de « Sainte-Trinité » des TCI-DPI-DCF, nous avons des variables liées aux DPI – la régulation – et aux DCF – la masse monétaire – mais il nous faut une variable liée aux TCI, nous choisirons pour cela l’indice boursier des valeurs technologiques américaines, le NASDAQ.

 

 

 

Nous commençons par introduire le NASDAQ pour obtenir une nouvelle matrice de corrélations mais la différence principale vient du fait de revenir aux agrégats et non aux variations, ce qui permet d’obtenir des corrélations élevées. Ainsi la corrélation entre la variation de la masse monétaire et la variation de la régulation est de 0.93. La corrélation entre la régulation et le NASDAQ est de 0.84, tandis qu’elle est de 0.77 avec le S&P, ce qui confirme que la taille de la régulation est plus particulièrement corrélée avec les valeurs technologiques. On retrouve ainsi la relation linéaire suivante entre la régulation et la masse monétaire M3. Ainsi, plus la masse monétaire augmente et plus la régulation augmente et donc, selon les travaux de Bessen, plus les rentes de régulation augmentent.

On peut voir dans l’extrait ci-dessous la corrélation de 0.93 entre la masse monétaire M3 et la « masse de régulation », c’est-à-dire le nombre de mots dans la régulation. Le graphe ci-dessus nous montre que les ordres de grandeurs entre la masse monétaire et la « masse de régulation » sont respectivement de 10^7 et de 10^12, ce qui signifie que pour 100,000$ correspondent à 1 nouveau mots, ou que 10,000 mots correspondent à un milliard de dollars. Ces proportions signifient que les lobbys des entreprises cotées investissent des milliards pour des ajouts de dizaines de milliers de mots, ce qui semble correspondre à la fois aux ordres de grandeur monétaires et textuels ou juridiques pour modifier la régulation en faveur des investissements de lobbying.

 

> Memoire_Mineur_0907[is.na(Memoire_Mineur_0907)]<-0

> cor(Memoire_Mineur_0907)

                               ANNEE MOTS REGULARTION VARIATION REGULATION

ANNEE                     1.00000000       0.98860681          -0.42447922

MOTS REGULARTION          0.98860681       1.00000000          -0.40324975

VARIATION REGULATION     -0.42447922      -0.40324975           1.00000000

M3                        0.94403940       0.92836033          -0.34811318

VARIATION M3             -0.31905361      -0.35971241           0.30206715

DELTA M3                  0.05224360       0.05472858          -0.06183407

ACCELERATION M3           0.03301199       0.07035920          -0.05653072

VARIATION M3 (année n-1) -0.21325402      -0.23449110           0.31229609

VARIATION M3 (année n-2) -0.14253647      -0.14424743           0.20572139

INEGALITES                0.15521788       0.13569875          -0.01353516

DELTA INEGALITES          0.11888684       0.12724753          -0.13713926

S&P                       0.81592082       0.76789651          -0.34187747

VARIATION S&P             0.06023612       0.08420369          -0.28990736

NASDAQ                    0.87479164       0.83717342          -0.37388820

VARIATION NASDAQ          0.09159236       0.10789955          -0.36660116

                                  M3 VARIATION M3    DELTA M3 ACCELERATION M3

ANNEE                     0.94403940  -0.31905361  0.05224360      0.03301199

MOTS REGULARTION          0.92836033  -0.35971241  0.05472858      0.07035920

VARIATION REGULATION     -0.34811318   0.30206715 -0.06183407     -0.05653072

M3                        1.00000000  -0.21693790  0.02087360     -0.02476310

VARIATION M3             -0.21693790   1.00000000  0.37871649      0.02041944

DELTA M3                  0.02087360   0.37871649  1.00000000      0.44606480

ACCELERATION M3          -0.02476310   0.02041944  0.44606480      1.00000000

VARIATION M3 (année n-1) -0.13169041   0.47677600 -0.45906066     -0.33240931

VARIATION M3 (année n-2) -0.09492369   0.14939609 -0.27090653     -0.23372381

INEGALITES               -0.03674773  -0.11906594  0.05245074      0.05903652

DELTA INEGALITES          0.03975570  -0.14718152 -0.02231967      0.12945953

S&P                       0.86276500  -0.22105942 -0.09987483     -0.04125673

VARIATION S&P             0.03844857   0.01107995  0.16965564      0.24877350

NASDAQ                    0.93530974  -0.17208733  0.03239722     -0.03036936

VARIATION NASDAQ          0.05374007  -0.03319513  0.11011342      0.09037761

                         VARIATION M3 (année n-1) VARIATION M3 (année n-2)

ANNEE                                 -0.21325402              -0.14253647

MOTS REGULARTION                      -0.23449110              -0.14424743

VARIATION REGULATION                   0.31229609               0.20572139

M3                                    -0.13169041              -0.09492369

VARIATION M3                           0.47677600               0.14939609

DELTA M3                              -0.45906066              -0.27090653

ACCELERATION M3                       -0.33240931              -0.23372381

VARIATION M3 (année n-1)               1.00000000               0.52172387

VARIATION M3 (année n-2)               0.52172387               1.00000000

INEGALITES                            -0.14108427              -0.11817670

DELTA INEGALITES                      -0.10687680              -0.18982692

S&P                                   -0.04609475              -0.01912678

VARIATION S&P                         -0.13578973              -0.23378598

NASDAQ                                -0.11892429              -0.09384308

VARIATION NASDAQ                      -0.07447503              -0.09880338

                           INEGALITES DELTA INEGALITES           S&P VARIATION S&P

ANNEE                     0.155217881     0.1188868364  0.8159208163   0.060236125

MOTS REGULARTION          0.135698747     0.1272475334  0.7678965125   0.084203693

VARIATION REGULATION     -0.013535165    -0.1371392575 -0.3418774715  -0.289907359

M3                       -0.036747728     0.0397556982  0.8627649988   0.038448569

VARIATION M3             -0.119065941    -0.1471815187 -0.2210594180   0.011079946

DELTA M3                  0.052450744    -0.0223196659 -0.0998748270   0.169655637

ACCELERATION M3           0.059036524     0.1294595339 -0.0412567342   0.248773495

VARIATION M3 (année n-1) -0.141084266    -0.1068768014 -0.0460947514  -0.135789730

VARIATION M3 (année n-2) -0.118176700    -0.1898269175 -0.0191267780  -0.233785976

INEGALITES                1.000000000     0.1706020473 -0.0631707109   0.003341629

DELTA INEGALITES          0.170602047     1.0000000000 -0.0006531257   0.183711804

S&P                      -0.063170711    -0.0006531257  1.0000000000  -0.002988480

VARIATION S&P             0.003341629     0.1837118041 -0.0029884796   1.000000000

NASDAQ                   -0.146547797    -0.0010498998  0.9090903221   0.026032568

VARIATION NASDAQ         -0.007938853     0.1261865347  0.0719584680   0.560542237

                              NASDAQ VARIATION NASDAQ

ANNEE                     0.87479164      0.091592359

MOTS REGULARTION          0.83717342      0.107899553

VARIATION REGULATION     -0.37388820     -0.366601156

M3                        0.93530974      0.053740070

VARIATION M3             -0.17208733     -0.033195135

DELTA M3                  0.03239722      0.110113418

ACCELERATION M3          -0.03036936      0.090377605

VARIATION M3 (année n-1) -0.11892429     -0.074475032

VARIATION M3 (année n-2) -0.09384308     -0.098803385

INEGALITES               -0.14654780     -0.007938853

DELTA INEGALITES         -0.00104990      0.126186535

S&P                       0.90909032      0.071958468

VARIATION S&P             0.02603257      0.560542237

NASDAQ                    1.00000000      0.162340658

VARIATION NASDAQ          0.16234066      1.000000000

>

 

Nous rappelons que nous nous situons dans le cas de deux mesures quantitatives, le nombre de mots de la régulation et le nombre de dollars de la masse monétaire. Dans un tel cas, le seul test statistique est le test de corrélation qui est donc significatif puisque la corrélation est de 0.93. Nous espérions trouver des corrélations significatives entre la variation de la masse monétaire et la variation de la régulation mais les résultats sont plus difficiles à interpréter. En effet, la corrélation entre la variation de la régulation en année n est de 0.3 avec la variation de la régulation en année n, de 0.3 avec l’année n-1 et de 0.2 avec l’année n-2. Il est difficile d’interpréter ces résultats. A la lumière de la forte corrélation entre la masse monétaire et la « masse de régulation », nous pouvons toutefois défendre l’idée de Bessen selon laquelle la procédure de régulation et donc de transformation de la masse monétaire en masse de régulation prend du temps. Les corrélations faibles mais positives semblent indiquer que la variation de la régulation en année n provient de la variation de la masse monétaire dans les années n, n-1, n-2, etc. Les variations de la masse monétaires pendant les années n, n-1 et n-2 expliqueraient alors l’essentiel de la variation de la régulation. La corrélation entre la masse monétaire et la « masse de régulation » doit donc être analysée dans la longue durée, c’est-à-dire sur des périodes de plusieurs années afin d’enlever les aléas temporels des procédures de lobbying juridiques qui transforment la masse monétaire en « masse de régulation ».

Même si la corrélation est le seul test statistique pour tester la relation entre deux variables quantitatives, nous proposons un second test qui est le t-test. Le t-test a pour finalité de tester la relation entre une valeur qualitative et une valeur quantitative. Il n’est donc pas approprié à la relation entre la masse monétaire et la « masse de régulation ». Cependant, nous allons considérer que la variable quantitative de la masse monétaire comme une variable qualitative qui prend de nombreuses valeurs discrètes puisque rien n’empêche à notre connaissance une variable qualitative de prendre une infinité de valeurs comme une « masse monétaire extrêmement élevée », une « masse monétaire très élevée », etc. Il s’agit alors de rejeter l’hypothèse nulle selon laquelle les variables « masse monétaire » et « masse de régulation » sont indépendantes. Les résultats sont alors les suivants :

« t.test(Memoire_Mineur_0907$`MOTS REGULARTION`,Memoire_Mineur_0907$M3)

 

        Welch Two Sample t-test

 

data:  Memoire_Mineur_0907$`MOTS REGULARTION` and Memoire_Mineur_0907$M3

t = -9.0242, df = 47, p-value = 7.9e-12

alternative hypothesis: true difference in means is not equal to 0

95 percent confidence interval:

 -5.831471e+12 -3.705443e+12

sample estimates:

   mean of x    mean of y

7.260609e+07 4.768529e+12 »

 

Comme la p-valeur est très faible, on peut rejeter l’hypothèse nulle et les deux variables sont bien dépendantes. Encore une fois, c’est là une proposition et l’essentiel est le résultat de la corrélation.

N

 

Pour confirmer nos résultats avec R, nous enlevons les lignes qui correspondent aux années 1970, 2015, 2016 et 2017 pour lesquelles les données sont manquantes. Nous obtenons alors des corrélations plus satisfaisantes entre les données. Ainsi la corrélation entre M3 et les inégalités est de 0.95, la corrélation entre M3 et la  régulation est de 0.94 et enfin la corrélation entre M3 et le NASDAQ est de 0.90.

 

> View(Memoire_Mineur_0907)> Memoire_Mineur_0907=Memoire_Mineur_0907[-46,]> View(Memoire_Mineur_0907)> Memoire_Mineur_0907=Memoire_Mineur_0907[-47,]> Memoire_Mineur_0907=Memoire_Mineur_0907[-48,]> View(Memoire_Mineur_0907)> Memoire_Mineur_0907=Memoire_Mineur_0907[-47,]> View(Memoire_Mineur_0907)> Memoire_Mineur_0907=Memoire_Mineur_0907[-46,]> View(Memoire_Mineur_0907)> Memoire_Mineur_0907=Memoire_Mineur_0907[-1,]> View(Memoire_Mineur_0907)> cor(Memoire_Mineur_0907)                           ANNEE      MOTS REGULARTION  VARIATION REGULATIONANNEE                     1.00000000       0.98596581          -0.43358927MOTS REGULARTION          0.98596581       1.00000000          -0.42039184VARIATION REGULATION     -0.43358927      -0.42039184           1.00000000M3                        0.95339932       0.93579889          -0.30823924VARIATION M3             -0.43464460      -0.50126875           0.25629111DELTA M3                  0.07432074       0.07594695          -0.08245207ACCELERATION M3           0.05370260       0.09555735          -0.07723134VARIATION M3 (année n-1) -0.32126887      -0.36020610           0.28996574VARIATION M3 (année n-2) -0.21678921      -0.23155714           0.16347985INEGALITES                0.94492025       0.90825412          -0.35042964DELTA INEGALITES          0.15175112       0.16130566          -0.16033872S&P                       0.77100823       0.70832228          -0.29176639VARIATION S&P             0.04117893       0.06835236          -0.30743273NASDAQ                    0.88684080       0.83552067          -0.33098958VARIATION NASDAQ          0.06730225       0.08579609          -0.38116624                       M3           VARIATION M3    DELTA M3 ACCELERATION M3ANNEE                 0.9533993158 -0.434644601  0.07432074    0.0537025981MOTS REGULARTION      0.9357988872 -0.501268754  0.07594695    0.0955573473VARIATION REGULATION -0.3082392411  0.256291114 -0.08245207   -0.0772313445M3                    1.0000000000 -0.292862910  0.04860687   -0.0002458436VARIATION M3         -0.2928629099  1.000000000  0.39485271    0.0075856306DELTA M3              0.0486068738  0.394852713  1.00000000    0.4456592919ACCELERATION M3      -0.0002458436  0.007585631  0.44565929    1.0000000000VARIATION M3 (n-1)   -0.2097895479  0.429406441 -0.47708356   -0.3557360484VARIATION M3 (n-2)   -0.1335869600  0.065786006 -0.28482048   -0.2538389917INEGALITES            0.9471723183 -0.322665719  0.05996068    0.0367830918DELTA INEGALITES      0.0829648101 -0.169659853 -0.02341919    0.1269026168S&P                   0.7884491169 -0.283041020 -0.09628276   -0.0199116822VARIATION S&P         0.0200509145 -0.009274110  0.18365860    0.2526459163NASDAQ                0.9000143544 -0.222922673  0.08330393    0.0009026510VARIATION NASDAQ      0.0264642435 -0.049528879  0.13285427    0.0960136161                         VARIATION M3 (année n-1) VARIATION M3 (année n-2)ANNEE                                 -0.32126887              -0.21678921MOTS REGULARTION                      -0.36020610              -0.23155714VARIATION REGULATION                   0.28996574               0.16347985M3                                    -0.20978955              -0.13358696VARIATION M3                           0.42940644               0.06578601DELTA M3                              -0.47708356              -0.28482048ACCELERATION M3                       -0.35573605              -0.25383899VARIATION M3 (année n-1)               1.00000000               0.48008450VARIATION M3 (année n-2)               0.48008450               1.00000000INEGALITES                            -0.29777293              -0.29590968DELTA INEGALITES                      -0.12286180              -0.20986363S&P                                   -0.09173954              -0.02913321VARIATION S&P                         -0.17177400              -0.26914907NASDAQ                                -0.19650306              -0.12402181VARIATION NASDAQ                      -0.10896947              -0.12502106                        INEGALITES DELTA INEGALITES         S&P VARIATION SPANNEE                 0.94492025       0.15175112  0.77100823  0.0411789339MOTS REGULARTION      0.90825412       0.16130566  0.70832228  0.0683523575VARIATION REGULATION -0.35042964      -0.16033872 -0.29176639 -0.3074327278M3                    0.94717232       0.08296481  0.78844912  0.0200509145VARIATION M3         -0.32266572      -0.16965985 -0.28304102 -0.0092741097DELTA M3              0.05996068      -0.02341919 -0.09628276  0.1836586039ACCELERATION M3       0.03678309       0.12690262 -0.01991168  0.2526459163VARIATION M3 (n-1)   -0.29777293      -0.12286180 -0.09173954 -0.1717740044VARIATION M3 (n-2)   -0.29590968      -0.20986363 -0.02913321 -0.2691490734INEGALITES            1.00000000       0.21965635  0.81844289  0.0188450738DELTA INEGALITES      0.21965635       1.00000000  0.02961860  0.1840742986S&P                   0.81844289       0.02961860  1.00000000 -0.0372142660VARIATION S&P         0.01884507       0.18407430 -0.03721427  1.0000000000NASDAQ                0.90700834       0.04007180  0.86106276 -0.0002804555VARIATION NASDAQ      0.02872224       0.12713522  0.04427314  0.5587992929                             NASDAQ VARIATION NASDAQANNEE                     0.8868408019       0.06730225MOTS REGULARTION          0.8355206693       0.08579609VARIATION REGULATION     -0.3309895750      -0.38116624M3                        0.9000143544       0.02646424VARIATION M3             -0.2229226732      -0.04952888DELTA M3                  0.0833039269       0.13285427ACCELERATION M3           0.0009026510       0.09601362VARIATION M3 (année n-1) -0.1965030560      -0.10896947VARIATION M3 (année n-2) -0.1240218130      -0.12502106INEGALITES                0.9070083439       0.02872224DELTA INEGALITES          0.0400717955       0.12713522S&P                       0.8610627612       0.04427314VARIATION S&P            -0.0002804555       0.55879929NASDAQ                    1.0000000000       0.16797176VARIATION NASDAQ          0.1679717641       1.00000000

 

 

[1] Nous conseillons la lecture du résumé de l’étude de Bessen qui a une place fondamentale dans ce mémoire: https://www.bu.edu/law/files/2016/05/Accounting-for-Rising-Corporate-Profits.pdf.

[2] Bessen: https://www.bu.edu/law/files/2016/05/Accounting-for-Rising-Corporate-Profits.pdf.

[3] https://www.cambridge.org/core/services/aop-cambridge-core/content/view/62327F513959D0A304D4893B382B992B/S1537592714001595a.pdf/testing_theories_of_american_politics_elites_interest_groups_and_average_citizens.pdf.

[4] James Bessen - Accounting For Rising Corporate Profits: Intangibles or Regulatory Rents?

[5] Gabriel Zucman: Journal of Economic Perspectives – Page 128 : http://gabriel-zucman.eu/files/Zucman2014JEP.pdf.

[6] David Graeber: “Bullshit Jobs : A Theory” – 2018.

[7] Cédric Durand, 2017.

[8] Philip Mirowski and Edward Nik-Khah – The Knowledge We Have Lost – The History of Information in Modern Economics – Page 37.

[9] Nous dirons à chaque Mirowski et pas Mirowski et Nik-Kah parce que c’est plus pratique et parce que les deux auteurs sont cites à chaque citation en bas de page. Par ailleurs nous nous intéressons surtout à l’œuvre de Mirowski et à ses différents ouvrages et articles sur le sujet de l’économie de l’information.

[10] Philip Mirowski and Edward Nik-Khah – The Knowledge We Have Lost – The History of Information in Modern Economics – Page 38.

[11] Philip Mirowski and Edward Nik-Khah – The Knowledge We Have Lost – The History of Information in Modern Economics – Page 39.

[12] En physique des chercheurs tels que Leonard Susskind (l’univers comme hologramme, information posée sur l’espace-temps), John Archibald Wheeler (bit from it and it from bit) ou encore Seth Lloyd (l’univers comme ordinateur) et Stephen Wolfram (remplacement des lois mathématiques de la nature par des algorithmes) travaillent sur un univers informationnel, en biologie les gènes programment nos corps et le gène comme information devient même le centre de gravité de l’analyse (le gène égoïste de Richard Dawkins), etc.

[13] Philip Mirowski and Edward Nik-Khah – The Knowledge We Have Lost – The History of Information in Modern Economics – Page 55.

[14] Hayek, 1948 – Pages 77/78.

[15] Philip Mirowski and Edward Nik-Khah – The Knowledge We Have Lost – The History of Information in Modern Economics – Pages 63/64.

[16] Dan Schiller – Digital Depression – Information Technology and Economic Crisis – Pages 6/7.

[17] Dan Schiller – Digital Depression – Information Technology and Economic Crisis – Page 48.

[18] Cédric Durand, 2017.

[19] Dan Schiller – Digital Depression – Information Technology and Economic Crisis – Pages 74/75.

[20] Dan Schiller – Digital Depression – Information Technology and Economic Crisis – Pages 75.

[21] https://fr.wikipedia.org/wiki/Aaron_Swartz.

[22] Bessen: https://www.bu.edu/law/files/2016/05/Accounting-for-Rising-Corporate-Profits.pdf..

[23] Dan Schiller – Digital Depression – Information Technology and Economic Crisis – Pages 242/243.

[24] Haskel and Westlake – Capitalism Without Capital – Pages 4/5.

[25] http://www.businessintangibles.com/single-post/2015/03/11/Intangible-Assets-Increase-to-84-of-the-SP-500s-Value-in-2015-Report.

[26] Intangibles and Industry Productivity Growth : Evidence from the EU (les tendances sont similaires aux Etats-Unis avec la mondialisation): http://www.intan-invest.net/:

[27] Haskel and Westlake – Capitalism Without Capital – Pages 114/115.

[28] Bessen – Page 31: https://www.bu.edu/law/files/2016/05/Accounting-for-Rising-Corporate-Profits.pdf.

[29] https://www.u-picardie.fr/CRIISEA/Revue%20Economie%20et%20Institutions/fichiers/art105.pdf.

[30] http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674979529.

[31] Michaël Hudson – Financial Warfare – Page 15.

[32] http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674979529.

[33] David Graeber – Dette : 5000 ans d’histoire – Page 470.

[34] James Bessen – Accounting for Rising Corporate Profits: Intangibles or Regulatory Rents? – Page 31.

[35] Phillip Van Parijs – Basic Income – Pages 105/106.

[36] Mirowski and Nik-Khan – The Knowledge We Have Lost In Information – Pages 58/59.

[37] James Galbraith – The Predator State – Page 167.

[38] Eve Chiapello et Luc Boltanski – Le nouvel Esprit du Capitalisme – Page 164.

[39] James Galbraith – The Predatory State – Page 127.

[40] James Galbraith – The Predatory State – Page 128.

[41] https://www.scientificamerican.com/article/how-wealth-reduces-compassion/.

[42] https://thebaffler.com/salvos/despair-fatigue-david-graeber.

[43] https://www.ted.com/talks/rutger_bregman_poverty_isn_t_a_lack_of_character_it_s_a_lack_of_cash.

[44] C’est la première fois depuis 1914 que l’espérance de vie baisse deux années de suite aux Etats-Unis : https://edition.cnn.com/2017/12/21/health/us-life-expectancy-study/index.html.

[45] Michael Hudson – Finance as Warfare – Page 20.

[46] David Graeber – Bullshit Jobs : A Theory – Page 177.

[47] Edwin Abbott – Flatland.

[48] Evidemment, cette dimension peut être réduire par des mesures démocratiques et il n’y a pas de fatalité du capitalisme féodale.

[49] David Graeber – Bullshit Jobs : A Theory – Page 178.

[50] David Graeber – Bullshit Jobs : A Theory – Page 181.

[51] https://www.bu.edu/law/files/2016/11/Accounting-for-Rising-Corporate-Profits.pdf.

[52] David Graeber – Bureaucratie – Page 9.

[53] Cédric Durand, 2017.

[54] Gabriel Zucman – Journal of economic perspective – Page 128 : http://gabriel-zucman.eu/files/Zucman2014JEP.pdf..

[55] Quinn Slobodian – Globalists – The End of Empire and The Birth of Neoliberalim – Harvard Press – 2018 : http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674979529.

[56] Ces néolibéraux forment un club comme dans le roman et dans le film populaire « Fight Club » et de même que la première règne du Fight Club est « Il est interdit de parler du Fight Club », les néolibéraux ont pour première règle de dire « il est interdit de parler de création monétaire ».

[57] Alain Deneault – La Médiocratie – 2015. Dans cet ouvrage très proche du livre « Bullhit Jobs : A Theory » de David Graeber », Alain Deneault explique la dérive mafieuse de la société qui va jusque dans les expressions mêmes puisque l’expression « jouer le jeu » est issue du monde de la mafia. Comme les activités des hommes sont soumises à la valeur et donc déconnectées des valeurs, alors il ne reste plus qu’à jouer le jeu sans chercher à comprendre les règles du jeu, aussi absurdes qu’elles soient. Il faut s’habituer à la perte de notre réflexivité et donc à notre médiocrité. C’est donc, comme le montre Alain Deneault, un monde dans lequel les plus médiocres sont les plus adaptés. Au contraire, dans mon expérience personnelle, les gens doués de réflexivité et cultivés finissent en général très mal. Je me souviens par exemple du colocataire à Londres brillant, avec un doctorat en physique mais assez inadapté à l’Epire de la Valeur. Mon ami à retrouver un jour son colocataire pendu en rentrant du travail. Je ne cherceh pas à faire pleurer dans les chaumières mais à illustrer ce qui se passe réellement dans le monde de la création monétaire oligarchique. Il est très probable qu’avec un revenu inconditionnel cette personne très gentille aurait retrouvé sa dignité et pu s’épanouir dans des activités socialement bien plus utiles que les activités de l’Empire de la Valeur qui sont, comme le démontre Bessen, des activités de recherche de rentes de régulation. De la même manière que l’Empire de la Valeur détruit la biodiversité, elle détruit l’humaine diversité.

[58] Michael Hudson – J Is For Junk Economics – Page 33.

[59] Michael Hudson – J Is For Junk Economics – Page 227.

[60] Album le plus connu du compositeur Trent Reznor.

[61] Michael Hudson – J Is For Junk Economics – Page 157/158.

[62] Michael Hudson – J Is For Junk Economics – Page 156/157.

[63] https://www.challenges.fr/monde/8-multi-milliardaires-detiennent-autant-de-richesse-que-la-moitie-de-la-population-mondiale-selon-oxfam_448242.

[64] Phillip Van Parijs – Qu’est-ce que la justice ? – Page 102.

[65] http://michael-hudson.com/2001/03/where-did-all-the-land-go-the-feds-new-balance-sheet-calculationsa-critique-of-land-value-statistics/.

[66] https://www.lesechos.fr/16/01/2017/lesechos.fr/0211696169476_huit-milliardaires-detiennent-autant-de-richesses-que-la-moitie-la-plus-pauvre-du-monde.htm.

[67] Michael Hudson – J Is For Junk Economics – Page 105.

[68] Ann Pettifor – The Production of Money – Page 18.

[69] Nous employons le terme de « mécanisme générateur » issu de la philosophie de Bhaskar parce que nous avons la conviction que cette philosophie peut être d’une grande aide à la TR.

[70] https://scholar.princeton.edu/sites/default/files/mgilens/files/gilens_and_page_2014_-testing_theories_of_american_politics.doc.pdf.

[71] Durand, Capitalisme Intellectuel Monopoliste, 2018.

[72] Schiller, Digital Depression, 2014.

[73] Noam Chomsky – La Fabrication du Consentement – 2002.

[74] Cédric Durand, 2017.

[75] Westlake – Capitalism Without Capital – 2017.

[76] Trenkle et Lohoff – La Grande Dévalorisation – 2012.

[77] Michael Hudson – J Is For Junk Economy.

[78] J’ai réalisé une analyse de l’ouvrage « The Fire of the Jaguar » par Terry Turner dans mon mémoire majeur consacré à David Graeber ainsi que dans mon texte consacré à la philosophie de Roy Bhaskar puisque je développe l’idée de l’anthropologie de Terry Turner comme une application empirique de la philosophie de Roy Bhaskar.

[79] Cyril Hédoin – Le Réalisme Critique de Tony Lawson : Apports et Limites dans une Perspective Institutionnaliste – Cahiers d’Economie Politique – 2010/1.

[80] https://en.wikipedia.org/wiki/Double_bind.

[81] https://fr.wikipedia.org/wiki/Fracturation_hydraulique.

[82] http://michael-hudson.com/2017/12/he-died-for-our-debt-not-our-sins/.

[83] http://www.businessintangibles.com/single-post/2015/03/11/Intangible-Assets-Increase-to-84-of-the-SP-500s-Value-in-2015-Report.

[84] Voici la source utilisée par James Bessen qui m’a bien confirmé par mail qu’il utilisait essentiellement cette source : https://quantgov.org/regdata/.

[85] http://www.hup.harvard.edu/catalog.php?isbn=9780674979529.

[86] Source : http://www.macrotrends.net/1319/dow-jones-100-year-historical-chart.

[87] https://scholar.princeton.edu/sites/default/files/mgilens/files/gilens_and_page_2014_-testing_theories_of_american_politics.doc.pdf.

[88] Michael Hudson – J is for Junk Economics – Page 167.

[89] Michaël Hudson – Financial Warfare – Page 15.

[90] L’histoire des dernières décennies démontre en effet que ce modèle économique qui inclut la création de monnaie dans l’économie, lequel modèle est l’antithèse du modèle monétaire orthodoxe de Friedman, possède une capacité d’explication et de prévision des phénomènes économiques que le modèle de Friedman ne possède pas. Comme nous pensons, avec Michael Hudson, que toute science économique repose sur des valeurs, des choix et est avant tout politique, nous pensons que le modèle Friedman a pour visée la défense des intérêts des groupes financiers. Il nous semble que cette approche est tout à fait compatible avec l’école de la régulation qui conserve de Marx la lutte des classes. Autrement dit, toute recherche économique axiologiquement neutre est effectivement neutre du point de vue de toutes les valeurs, y compris de la valeur scientifique, c’est-à-dire que toute recherche économique axiologiquement neutre n’a aucune valeur, y compris scientifique. Au-delà de la forme de cet énoncé, cela signifie que l’économie est déterminée par la lutte des classes qui est, selon notre modèle, la lutte des classes pour l’appropriation des moyens de production de monnaie.

[91] https://scholar.princeton.edu/sites/default/files/mgilens/files/gilens_and_page_2014_-testing_theories_of_american_politics.doc.pdf.

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