Du 100 et des larmes

Mardi 14 janvier en conférence de presse, François Hollande annonçait en grande pompe « des mesures d'une ampleur inédite pour les ZEP » (voir ici). A la rentrée 2015, 350 collèges et leurs écoles de secteur bénéficieront de moyens supplémentaires. Pour la rentrée 2014, compte tenu du recul sur la réforme des statuts (voir ici), seuls 100 établissements seront désignés par les recteurs d'académie pour expérimenter ces nouvelles mesures. Il risque donc d'y avoir des déçus.

    D'après les premières informations distillées au compte goute par les directions académiques, l'académie de Créteil devrait bénéficier de neuf de ces établissements super-prioritaires à la rentrée prochaine. La Seine-Saint-Denis, à elle seule, en récolterait six. Compte tenu des difficultés rencontrées par ce département, ce n'est pas une surprise. Il faut cependant se rappeler que la France compte ...trente académies. A titre d'exemple, l'académie de Dijon n'aurait qu'un seul établissement REP+ à la rentrée prochaine. Ces chiffres illustrent à eux seuls l'ampleur toute relative de la refondation.

    Depuis, tous les établissements ZEP attendent le verdict qui devrait tomber dans les jours qui viennent. La très grande majorité de l'éducation prioritaire ne se fait cependant que peu d'illusions, ce sont essentiellement les établissements ECLAIR qui deviendront REP+ à terme.

    Les collèges viennent par ailleurs de prendre connaissance de leurs moyens horaires (DHG). Ceux-ci permettent d'assurer les enseignements obligatoires. Le surplus donne la possibilité de mettre en place des projets pour remédier aux grandes difficultés de leurs élèves. Ces DHG mettent en lumière un aspect passé sous silence lors des annonces de notre ministre pour la « refondation de l'éducation prioritaire » : celui de la baisse des moyens dans une majorité des ZEP. Le ministre avait avancé qu'il fallait en finir avec le saupoudrage. Il est donc en train d'enlever la poudre sur beaucoup pour la concentrer sur un très petit nombre. C'est une version alternative du « déshabiller Pierre pour habiller Paul » dont il fut beaucoup question au moment du mouvement de grève des professeurs de classes préparatoires. Cependant, cette fois, ce sont les établissements ZEP que l'on déshabille. C'est donc déontologiquement plus contestable et surtout aux antipodes des objectifs de justice affichés par Vincent Peillon.

Le 92 en force
     Dans l'académie de Versailles et dans les Hauts de Seine en particulier, la situation va même plus loin. (voir ici) : « sur les 31 établissements ZEP que comptent les Hauts-de-Seine, 27 perdraient des heures à la rentrée prochaine ». En effet, l'attractivité des établissements huppés du département entraine une hausse de leurs effectifs. Le choix opéré par l'inspection, dans la droite ligne d'une logique de redéploiement, est de prendre des heures en ZEP pour permettre l'ouverture de classes dans les établissements type centre-ville.
    Dès lors et compte tenu de l'injustice de telles mesures, comment s'étonner que les établissements ZEP qui perdent des heures décident de se mettre massivement en grève depuis une dizaine de jours (voir ici)?

    Pour éviter une propagation de ce mouvement, la direction académique effectue des ajustements au gré des mobilisations. Malgré ces précautions, une vingtaine d'établissements se sont mis en grève et ont été reçus en délégation à l'inspection mercredi 29 janvier. Le directeur académique des Hauts de Seine a tenté d'éteindre le feu en puisant sur les réserves qui servent habituellement à faire les ajustements de dernière minute en fin d'année scolaire. C'est visiblement insuffisant pour stopper le mouvement qui continue et cherche à rallier les parents d'élèves (voir ici)

Le 93 attend
    Dans ce contexte, on peut se demander pourquoi les établissements du 93, traditionnellement assez combattifs, ne se manifestent pas plus pour le moment (seul les établissements de trois villes St Denis massivement, Aubervilliers et Villemomble ont déposé des préavis de grève). La réponse est assez simple : ils attendent la liste des heureux bénéficiaires du nouveau dispositif REP+ et des moyens supplémentaires qui vont avec. A l'heure actuelle, les dotations horaires sont donc toutes partielles ou fausses pour les ZEP du 93, soit la moitié des établissements de ce département. Les principaux des collèges renoncent d'ailleurs le plus souvent à tenir les traditionnels conseils d'administration consacrés au vote de l'utilisation des moyens horaires. Un millier d'heures d'enseignement ont été volontairement mises de côté par la direction académique de Seine-Saint-Denis. Elle n'en fait d'ailleurs aucun mystère. Elle sait que les délégations vont se succéder et qu'il faudra, là encore, essayer de donner à ceux qui réclament, pour éviter un mouvement collectif. Cette fois-ci, le principe de prendre aux ZEP pour abonder les établissements nouvellement REP+ ne peut pas plus entrainer l'adhésion.
    Cette attente est crispante pour les acteurs de l'éducation prioritaire car nombreux sont ceux qui voient dans ce nouveau dispositif une évolution à la fois fondamentale et profitable. La concertation des équipes éducatives permettra de mieux encadrer les élèves et donc de mieux travailler(voir ici). C'est avec impatience et même fébrilité que les collègues attendent le moment de vérité. Certains menacent de demander leur mutation s'ils se voient dans l'obligation de patienter une année de plus ou pire de finir par apprendre qu'ils ne font pas partie des 350 établissements concernés. Aucun collège n'a véritablement la garantie de bénéficier à terme de ces moyens pourtant notoirement indispensables.

Enjeu pour les Municipales
    Dans le même temps, les recteurs et rectrices des différentes académies, chargés de désigner les premiers établissements REP+, subissent des pressions très importantes de la part des élus qui n'hésitent pas à leur envoyer des courriers argumentés dans lesquels ils défendent évidemment les établissements de leur commune ou de leur circonscription. . Les enjeux sont de taille, surtout à la veille d'élections municipales, période pendant laquelle la boite à promesse est semble-t-il grande ouverte.  Ainsi, le maire de St Denis a soutenu et accompagné la démarche des enseignants de sa ville en ce sens (voir ici)

    Les choix des recteurs et rectrices seront donc analysés à la loupe. Dans l'académie de Créteil en particulier où les établissements sensibles sont légion, il suffira qu'on désigne une ville plutôt qu'une autre pour que les spéculateurs y voient avant tout un choix politique, celui de soutenir un candidat local de la majorité. En Seine-Saint-Denis, la concurrence est particulièrement virulente entre les candidats PS pour attirer les REP+ sur leur territoire. Leur petit nombre s'explique par la volonté du ministre d'éviter qu'on puisse parler de mesure pro-93. Les belles intentions véhiculées par les discours de Vincent Peillon semblent dès lors bien éloignées des réalités du terrain. On touche finalement aux limites de la logique de redéploiement des moyens.

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