Des dizaines de tonnes de faux médicaments sont en circulation en Mauritanie. Le pays est devenu l’une des plaques tournantes de l’Afrique de l’Ouest. Leur trafic prend aujourd’hui des proportions inquiétantes et engendre un problème de santé publique.

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Une enquête d' Ibou Badiane (La Nouvelle Expression, Mauritanie)

«Je n'achète plus de médicaments en Mauritanie. Même le paracétamol mauritanien je n’en veux plus », témoigne Mohamed Ould Razack, professeur de philosophie dans un lycée de Nouakchott. Sa fille âgée de 6 ans, atteinte de paludisme, a passé trois mois à l’hôpital national de Nouakchott sans que son état ne s’améliore. «Il a suffit d'une semaine de traitement dans une petite ville sénégalaise, et avec les mêmes médicaments, pour que ma fille guérisse», assure-t-il.

Le faux médicament, selon les professionnels, est un médicament frelaté, mal fabriqué, mal étiqueté, où il n’y a pas de principe actif ou, à l’inverse, un principe actif en surdosage. Dans le meilleur des cas, ce médicament n’a aucune action, dans le pire des cas, il peut entraîner la mort de son consommateur.

  • Un secteur pêle-mêle

Après la libéralisation du secteur de la pharmacie en 1981, c’est en août 1984 que s’est ouverte la première pharmacie privée. Le secteur va surtout connaître un essor à l'occasion de la loi 2004 qui permettait à tout Mauritanien d’ouvrir une pharmacie à condition qu’il y ait un pharmacien pour en être le responsable technique. C’était alors une avancée et une garantie, explique le Dr Hamoud Fadel Mohamed, directeur de la Pharmacie et des Laboratoires (DPL). Mais malheureusement, la dérive a été immédiate, reconnait-il.  Beaucoup de monde s’est rué sur ce secteur où l’enrichissement pouvait être très rapide, sans tenir compte des impératifs sanitaires, ajoute-t-il.

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Les faux médicaments ont progressivement envahi la Mauritanie et les officines s’approvisionnent de plus en plus souvent sur le marché noir. Depuis cette libéralisation, le secteur a été investi par des commerçants mais aussi par des officiers supérieurs de l’armée. En clair, selon le Dr Hamoud, «la sonnette d’alarme a été tirée depuis très longtemps ». Car, «il y avait des textes inadaptés, des lois qui permettaient à tout le monde de s’investir dans le secteur de la pharmacie». Selon lui, cette ruée a permis à l’époque d'assurer un approvisionnement en médicaments. Mais il n’y avait pas de formation, «c’était le bazar total», se souvient-il. Selon la Direction de la pharmacie et du laboratoire dépendant du ministère de la Santé, il existe aujourd'hui dans le pays plus de 700 pharmacies, dont 29 grossistes. Un chiffre inquiétant, assure cette direction d'administration.

«C’est du sabotage », dit même le Dr Cheikh Brahim, du syndicat des pharmaciens et médecins. Selon les professionnels, par comparaison à d’autres pays, le nombre de grossistes en Mauritanie est beaucoup trop élevé pour un pays de 3 millions d’habitants. Au Sénégal (14 millions d’habitants) par exemple, il y a environ 6 grossistes, 5 en Côte d’Ivoire avec plus de 19 millions d’habitants, 6 au Mali pour 14 millions d’habitants. Un rapport de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) publié en juin 2011 sur le secteur de la pharmacie en Mauritanie souligne que 29 grossistes est «un chiffre exorbitant pour un pays de 3 millions d’habitants, alors que, par exemple, les pays européens avec plus de 50 millions d’habitants en disposent en général de 5 à 10 au maximum».

Par ailleurs, ce rapport constate que la Direction de la pharmacie et du laboratoire «manque de locaux et des conditions matérielles correctes. Il lui manque un budget de fonctionnement plus important. L’ensemble de ses cadres doit être formé, car tous n’ont pas une activité égale».  

La Mauritanie est ainsi devenue l’une des plaques tournantes du trafic des faux médicaments en Afrique de l’Ouest. Selon un rapport de l’OMD (Organisation mondiale des douanes) de 2012, 10 milliards de faux médicaments sont introduits chaque année en Afrique. Leur valeur? 5 milliards de dollars! L’OMD cite cette saisie spectaculaire de 550 millions de faux médicaments, début avril 2013, lors d’une opération anti-fraude menée dans 23 ports africains dont 9 d’Afrique de l’Ouest en six jours.

Ces médicaments proviennent essentiellement de Chine, d’Inde et des Emirats arabes. L’Afrique devient le dépotoir mondial de faux médicaments, s'inquiète l’OMD. Et la Mauritanie est concernée au premier plan. Les pharmacies à ciel ouvert ont poussé comme des champignons au marché central de Nouakchott.

  • Contrôle difficile 

Le Dr Cheikh Tidiane Thiongane, pharmacien à Nouakchott, indique que les circuits principaux sont l’Inde, la Chine, le Pakistan, le Nigéria en passant par le Bénin, le Ghana, la Côte d’Ivoire. De là, ils transitent par la Guinée Conakry, puis le Sénégal. Entretemps, le Sénégal pays frontalier avec la Mauritanie, a réussi il y a trois ans à fermer ces circuits après avoir saisi un tonnage important de médicaments dans le sud du pays. Néanmoins, les médicaments ont emprunté d’autres circuits pour passer à partir de la Guinée Conakry, le Mali et atterrir en Mauritanie étant entendu que les frontières mauritaniennes sont poreuses et que le contrôle demeure difficile.

Des professionnels du secteur pointent du doigt la désorganisation des marchés. L’ouverture du marché de la santé au privé a favorisé l’organisation de réseaux ou filière de faux médicaments. Parmi les faux médicaments qui envahissent le marché mauritanien, il y a les antibiotiques, les antipaludéens (sirops en grand nombre), les antalgiques (le paracétamol notamment), certaines pommades comme les dermocorticoïdes, les spécialités contenant la sildenafil (viagra). Toutefois, le Dr Thiongane précise qu’actuellement, «tous les médicaments sont concernés».

En Mauritanie, la qualité des médicaments relève de la compétence du laboratoire national de contrôle de la qualité des médicaments qui dépend du ministère de la Santé. Son travail se fait en collaboration avec la Direction des pharmacies et des laboratoires (DPL) et avec la direction des douanes. Leur distribution et leur écoulement sont assurés par la Centrale d’achats de médicaments essentiels et consommables (CAMEC) ainsi que par d’autres officines agréées.

Même s’il est difficile de connaître les chiffre d’affaires réalisés avec ces traitements, les professionnels indiquent qu’il s’agit de milliards d’ouguiyas que gagnent les commerçants. La Direction des pharmacies et des laboratoire parle prudemment de plus de 60 tonnes de faux médicaments en circulation dans le pays. Mais selon plusieurs témoignages des pharmaciens, le chiffre est beaucoup plus important: sur les 100.000 tonnes de médicaments stockés dans le pays, il y aurait plus de faux que de vrais...

La nouvelle loi de 2010, qui a remplacé celle de 2004, a permis de dépoussiérer le secteur. Désormais, des mesures coercitives prévoient des sanctions pénales et financières. Mieux, la nouvelle réglementation donne la priorité d’ouverture de pharmacie aux pharmaciens, et prévoit une distance minimale de 200 mètres entre les officines. Depuis lors, à en croire la Direction de la pharmacie et du laboratoire, l’ampleur du trafic a diminué. Un avis que ne partage pas le Dr Cheikh Brahim, secrétaire général du syndicat des pharmaciens. Selon lui, « aucune ligne de la loi de 2010 n’est respectée ». «Des autorisations sont données à n’importe qui. Ce n’est plus de la pharmacie mais du commerce général de médicaments », dit-il. «Nous avons dénoncé le phénomène et même fait des conférences de sensibilisations, des sit-in, l’inspection a déployé des moyens mais le ministère ne nous suit pas. C’est la sourde oreille. On est étouffé », poursuit-il.

Pour Dr Cheikh Brahim, «le ministère est complice dans cette filière de faux médicaments, parce qu’il arrête puis libère les contrevenants. La volonté politique n’existe pas ». Beaucoup de médicaments n’ont pas de traçabilité, poursuit-il. Ce diplômé de l’académie française de pharmacie depuis 1976 déplore la situation. Pour lui, «l’Etat mauritanien a négligé la santé des mauritaniens». Et le président de la République, qui a tout le dossier, a «les mains liées ». «Je préfère mourir de faim que d’ouvrir une pharmacie pour vendre du faux », regrette-t-il.

Pour Dr Touré, un pharmacien de Nouakchott, «ce phénomène de faux médicaments a une dimension universelle». Selon lui, ce trafic se fait sous le regard des autorités qui le « parrainent ». «C’est une histoire de lobbying, on ne peut rien », déplore-t-il. Le Dr Touré pointe un doigt accusateur vers les Européens et les Asiatiques: «Ce sont eux qui jettent le mal en Afrique. Ils fabriquent mais ils ne consomment pas».

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1.-  Les professionnels sous pression

 «J’ai toujours exigé de mes patients qu'ils achètent le médicament prescrit et non l’équivalent », indique le Dr Abdallahi, un chirurgien, qui a découvert que très souvent, les pharmaciens ne donnent pas le vrai médicament prescrit mais proposent aux malades un traitement moins cher, donc un faux médicament qui n’a aucun principe actif. La qualité des médicaments en circulation en Mauritanie est décriée par les médecins, les pharmaciens et même les malades. La plupart de ces derniers (qui ont les moyens) préfèrent aller se faire soigner ailleurs qu’en Mauritanie.

2.- Le cas du Laboratoire national de contrôle

Le laboratoire national de contrôle de la qualité des médicaments (LNCQM) créé en avril 2009 est censé contrôler la qualité des médicaments. La Mauritanie n’étant pas un pays fabriquant, le laboratoire se limite uniquement au contrôle de qualité. Au départ, le LNCQM a cherché à être dans la norme internationale et à travailler en partenariat avec le réseau franco-africain de contrôle de médicaments qui regroupe douze pays.

Depuis sa création jusqu’en 2013, le LNCQM a contrôlé 439 molécules (ensemble de médicaments constitués de principes actifs de base). A chaque fois qu’un produit est contrôlé négatif, son retrait du marché est exigé par le LNCQM même si parfois les commerçants ne suivent pas la consigne. Faut-il signaler que le contrôle d’un médicament coûte plus cher que sa fabrication, à en croire le Dr Ségane. Ce qui suppose d’énormes moyens à déployer pour s’assurer de la qualité du produit. L’attention est surtout portée sur le dosage. C’est pourquoi, selon le Dr Cheikh B. Ségane, dès l’entrée du produit en Mauritanie, des échantillons sont envoyés au laboratoire de contrôle de qualité. Seulement, le produit est mis sur le marché en attendant l’avis favorable! «Nous subissons la pression des commerçants qui veulent tout de suite que le produit soit libéré du port mais aussi des malades qui sont dans l’urgence», souligne le directeur du LNCQM.

Le Dr Cheikh  Ségane soutient qu’il y a « un dysfonctionnement du système qui fait que les faux médicaments entrent en quantité énorme en Mauritanie. Plein de médicaments sont dans des officines et ne sont pas enregistrés ni passés par un contrôle de qualité. Il y a des failles dans le système».

3. Les silences du ministère de la Santé

Nous avons tenté à de multiples reprises, lors de cette enquête, de recueillir l'avis du ministère de la Santé sur ce problème des faux médicaments. Malgré plusieurs rencontres et des correspondances répétées, le ministère n'a pas souhaité s'exprimer publiquement et répondre à nos questions. Le conseiller du ministre que nous avons saisi par téléphone a exigé de nous une correspondance adressée au ministre afin que ce dernier désigne la ou les personnes censées se prononcer sur la question. Nous avons rencontré, le même jour, le secrétaire général du ministère. Lui aussi a exigé une lettre avec des questions précises. Ce qui a été fait le 9 avril. Depuis lors, le ministère reste silencieux...

C'est d'autant plus regrettable que de nombreux professionnels du secteur s'alarment des problèmes grandissants du système de santé mauritanien. Certains vont jusqu’à dire que même si les médecins, les pharmaciens sont bien formés et que des équipements existent, les choix politiques faits empêchent de lutter efficacement contre ces trafics de faux médicaments.

Ibou Badiane (La Nouvelle Expression, Mauritanie)

 

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Tous les commentaires

Le faux médicament, selon les professionnels, est un médicament frelaté, mal fabriqué, mal étiqueté, où il n’y a pas de principe actif ou, à l’inverse, un principe actif en surdosage. 

C'est surtout, au premier chef,  un médicament qui ne rapporte rien aux laboratoires.

Il n'y aurait pas autant de faux médicaments si les laboratoires acceptaient d'adapter leurs prix aux moyens des pays pauvres. 

Un jour, on apprendra que ce sont eux qui diffusent ces "faux médicaments".