Zone franche de Nouadhibou: recherche investisseurs désespérément

Une enquête de Mohamed Sneiba.-  Où en est la zone franche de Nouadhibou? Le gouvernement mauritanien a décidé de créer, en janvier 2013, une zone franche constituant une aire de développement économique prioritaire, dans la Wilaya de Dakhlet Nouadhibou. Six mois plus tard, les responsables de l’Autorité de la zone franche de Nouadhibou (AZFN) croient avoir mis les bouchées doubles pour que le président Mohamed Ould Abdel Aziz vienne donner le véritable coup d’envoi de ce projet.

Une enquête de Mohamed Sneiba.-  Où en est la zone franche de Nouadhibou? Le gouvernement mauritanien a décidé de créer, en janvier 2013, une zone franche constituant une aire de développement économique prioritaire, dans la Wilaya de Dakhlet Nouadhibou. Six mois plus tard, les responsables de l’Autorité de la zone franche de Nouadhibou (AZFN) croient avoir mis les bouchées doubles pour que le président Mohamed Ould Abdel Aziz vienne donner le véritable coup d’envoi de ce projet. Projet lancé sur la base d’une  étude de faisabilité commandée, à la hâte, au bureau français Egis, filiale de la Caisse des dépôts en France.

Le gigantisme de cette zone franche, dont le financement sur 15 ans a été chiffré à 4000 milliards d’Ouguiyas (10 milliards d’euros), fait sourire ceux qui connaissent la Mauritanie, et son statut de «pays les moins avancés». Pour l’opposition, un tel projet est à inscrire dans la longue liste des « bonnes intentions » qui pavent le quinquennat finissant du président Aziz : nouvel aéroport international de Nouakchott, ville « déserte » de Chami (entre la capitale et Nouadhibou), Grande mosquée de Nouakchott qu’on attend depuis 2009 (et qui sera construite par la Turquie), ville touristique de « Ribat el Bahr »... et tant d’autres chantiers annoncés mais restés à l’état de projets.

Inauguration de la zone franche par le président Aziz. Inauguration de la zone franche par le président Aziz.

Ould Bakar, journaliste et farouche opposant au pouvoir actuel, explique cette situation paradoxale par «l’absence totale de planification, de programmation et de conception». «Une zone franche en l’air, sans hôtels, sans sécurité, sans aéroport, sans structure sanitaire, il n’y a que le président Aziz pour l’envisager », ironise-t-il, dans une interview publiée par le journal arabophone El Emel el Jedid.

Le « président des pauvres » serait ainsi victime de populisme et folie des grandeurs. Car l’ambitieux projet de zone franche de Nouadhibou est plus lié à des gains politiques espérés qu’à une étude de faisabilité sérieuse. Rien à voir avec la reprise des travaux d’infrastructures à Nouakchott ou avec l’aménagement de 4000 hectares dans la zone de la Vallée, frontière naturelle avec le Sénégal, deux chantiers destinés à donner du travail à 16.000 jeunes diplômés. Ici, les moyens mis en œuvre ne sont pas attendus d’un « ailleurs » qui hésite souvent à venir et à investir. Le président a ordonné le financement de ces projets sur fonds propres. Concernant la zone franche, le financement requis représente dix fois le budget de l’Etat en 2014!

Pour éviter le piège du projet « éléphant blanc », le gouvernement de Moulay Ould Mohamed Laghdaf, aurait pu envisager de redonner à Nouadhibou son rayonnement international d’antan plutôt que de songer à en faire une ville comme Casablanca, Dakar ou Abidjan !

En effet, c’est le rêve de tous les Stéphanois (nom des habitants de Nouadhibou que les Français appelaient Port-Etienne)que de voir leur cité retrouver la prospérité  perdue. Depuis une vingtaine d'années, la pêche jadis florissante sur le littoral nord mauritanien n’est plus que l’ombre d’elle-même. Armateurs, travailleurs du secteur, petits opérateurs et mêmes employés des activités parallèles se plaignent de la chute vertigineuse de la production.

C’est ce que raconte Sidi H., gérant d’une petite unité de congelés. L’Etat, assure-t-il, n'a d’yeux que pour les redevances perçues de l’Union européenne. Quelque 86 millions d’euros renflouent chaque année les coffres de la Banque Centrale de Mauritanie (BCM). Mais la contrepartie est que les rares sociétés mixtes qui tiennent encore tombent sous la coupe d’un partenariat qui ne profite, selon certains nostalgiques de la période des « licences libres », qu’à la partie étrangère.

Il y a deux décennies, la situation était pourtant tout autre. Nouadhibou était réputée pour ses armateurs qui ramassaient l’argent à la pelle, ses matelots prodigues et son luxe qui ne se retrouvait nulle part ailleurs, même pas à Nouakchott. A 470 kilomètres de la capitale, Nouadhibou était alors une sorte d’ « île au Trésor », difficile d’accès pour les Mauritaniens vivant dans les autres villes du pays.

Aujourd’hui, le secteur de la pêche connaît une déprime que d’aucuns considèrent comme le résultat d’une surexploitation des ressources maritimes. Et cette surexploitation serait la conséquence d’une politique irréfléchie menée par des pouvoirs qui n’avaient devant les yeux que le profit immédiat qu’ils tiraient d’accords de pêche avec l’Union européenne, de la vente de licences, et de complicité avec des bateaux-pirates qui écumaient sans scrupule les eaux mauritaniennes. Pourtant, le secteur de la pêche continue à avoir un apport non négligeable dans l’économie nationale : 8% du PIB, 40% des recettes en devises, 29% du budget de l’Etat et 36.000 emplois permanents.

Projet irréaliste

Nouadhibou du futur.  © (document zone franche de Nouadhibou) Nouadhibou du futur. © (document zone franche de Nouadhibou)

La zone franche n'a maintenant que quelques mois et il n'est pas encore temps de crier à son échec. Mais ce sont les hypothèses de travail sur lesquelles se fondent le projet de cette zone franche qui font ressortir son irrationalité.

D'abord, le doute grandit sur la capacité de cette zone franche à lever les fonds nécessaires. L'Etat a fixé la clé de répartition des investissements : 42.5% pour le public (dont 29% portés par l’Agence Nationale de la Zone Franche ; 13,5% via des partenariats public-privé), et 57,5% pour le privé. A ce jour, le secteur privé ne semble pas convaincu de l'intérêt d'investir. Une dizaine de visites du site ont eu lieu depuis un an: celle du PDG de la Société Islamique de Développement du Secteur Privé (SID), Khaled Al-Aboodi, celle du conseil des affaires russo-arabe, conduite par Vladislav Lutsenko, celle d’une mission de la Banque mondiale et… celle d’élèves du lycée militaire d’excellence de Nouakchott... Ce n’est vraiment pas l’affluence. En tout cas, pas celle qui permettrait de mobiliser plus de la moitié des 10 milliards d’euros nécessaires pour faire tourner la zone franche à plein régime.

L’essentiel des activités de la zone franche est aujourd'hui de servir de site d’attraction pour les hôtes du gouvernement... C’est d’autant plus inquiétant que celui par qui ce projet est arrivé, Ismaël Ould Bodde Ould Cheikh Sidiya, a quitté la présidence de l’ANZF pour rejoindre le gouvernement dont la  durée de vie ne devrait pas  être longue (les trois mois qui séparent de la présidentielle). Ce qui fait dire à certains qu’il s’agit d’un désaveu.

Cheikh Sidiya, lorsqu'il était ministre de l’habitat, de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire, avait lancé la grande restructuration de la capitale Nouakchott, entre 2009 et 2012, avec le « déplacement » (l’Etat parle de «relogement») de plus de cent mille familles. Le projet de zone franche lui a été ensuite confié. Il s'agit en fait d'un vieux projet, déjà envisagée juste après l’indépendance de la Mauritanie, puis par les présidents Taya (1984-2005) et Sidi (2007-2008). Il n'avait jamais débouché, en raison des craintes et oppositions des populations directement concernées.

Il y a d’abord la question de la propriété foncière, qui fait déjà polémique. Comment, en effet, l’Autorité de la zone franche, qui mise sur la vente de terrains pour récolter 463 milliards d’ouguiyas, procédera-elle alors que tout le monde sait que les terrains nécessaires appartiennent déjà  à des particuliers ? L’option de rachat des terres est compliquée par la hausse vertigineuse des prix à la faveur de l’annonce des grands investissements qui devraient être faits dans les cinq prochaines années. Un propriétaire note qu’une maison, proposée il y a un an à 20 millions d’ouguiyas, n’est pas cédée aujourd’hui à moins de 50 millions ! L’autre choix qui s’offre à l’Etat est évidemment l’expropriation, pour cause d'utilité publique, mais uniquement sur le parcours entre la ville et Cansado et la zone des cabanons. Si le gouvernement opte pour cette dernière solution, il devra évaluer les risques d’explosion sociale qu’une telle expropriation peut provoquer dans une ville dont les habitants se plaignent de plus en plus de « l’envahissement » de populations venant des autres régions du pays.

En évoquant les trois principaux atouts économiques (pêche, activités portuaires, activités minières) sur lesquels s’appuie le projet de zone franche, le bureau d’étude français a par ailleurs oublié, volontairement ou non, de souligner que leur mise à niveau n’est pas seulement une question de financements. Le changement de mentalités, la présence de nouveaux intervenants et le nouveau statut de la ville compliquent la donne.

Le directeur général d’une usine de traitement de poisson ayant investi plus de 100 millions d’ouguiyas pour sa mise aux normes de l’Union européenne, asure que le gouvernement perd au change. Avec la zone franche, le retour sur investissements attendu par l’Etat, qui prévoit des dotations estimées à 4 milliards d’euros pour le financement d’équipements relevant de ses compétences (éducation, sécurité, etc) , n’est pas pour demain. Ce sera un manque à gagner énorme quand on sait que les recettes financières drainées par la capitale économique représentaient, pour le seul secteur de la pêche, 20% du budget de l’Etat. Le pari de l’Autorité de la zone franche – et du gouvernement – sera donc de savoir attendre la maturité d’un projet, prévue en 2019, mais surtout d’assurer les moyens de survie d’une économie qui dépend assez largement de l’aide étrangère.

La solution sera, à n’en pas douter, de convaincre les investisseurs du Golfe, les Saoudiens en tête, que le placement de leur argent dans des projets de pêche, comme ils envisagent de le faire dans le secteur de l’agriculture, est un bon risque. En d’autres termes, là où d’autres pays vendent leurs terres, le gouvernement mauritanien pense vendre sa mer. Collaborant déjà avec la Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM) à travers la SABIC (l’une des six plus grandes sociétés de pétrochimie au monde), les Saoudiens viendraient alors bousculer les Chinois et les Européens qui ont toujours fait de la pêche dans les eaux territoriales mauritaniennes leur chasse gardée.

Favoriser d’abord les échanges avec le Maroc et l’Algérie

Carte Répartition des activités  © (document zone franche de Nouadhibou) Carte Répartition des activités © (document zone franche de Nouadhibou)

Pour l’expert en développement Cheikhany Ould Sidina, la viabilité politique et économique de la ZFN dépendra de sa capacité à devenir un facteur d’intégration. Il estime que l’AZFN peut contribuer à la réalisation de cet objectif s'il se fixe comme priorité de réaliser l’intégration économique avec l’Algérie,  comme première étape d’une intégration maghrébine et ouest Africaine.

Les échanges avec le Maroc sont déjà très importants. Voitures et produits de consommation courante passent chaque jour en Mauritanie à travers le fameux PK 55, ce poste de douane à la lisière de la frontière avec le Sahara occidental annexée par Rabat en 1975. L’axe routier reliant le Maroc à la Mauritanie, qui se prolonge vers le Sénégal (après la traversée par le bac au point frontalier de Rosso) et continue également vers le Mali, à travers la route de l’espoir (et le grand Est mauritanien) est de plus en plus fréquenté ces dernières années, y compris par les immigrés de retour d’Europe.

Pour Ould Sidina, un rééquilibrage entre les deux puissants voisins de la Mauritanie est à rechercher dans un partenariat avec l’Algérie. Son potentiel industriel permet d’envisager de « monter une stratégie de partenariat, avec les dizaines d’entreprises d’industrie lourdes en leur offrant des facilités de dépôts en joint-venture avec engagements  de ceux-ci  de transfert de technologies à la ZFN à moyen terme  par l’ouverture de succursales industrielles en vue d’envisager la distribution  dans le marché mauritanien ».

Tout le monde convient aujourd'hui que les structures d’accueil, notamment portuaires, n’offrent pas, à court terme, de réelles possibilités d’évolution du secteur de la pêche, principale raison d’être de la zone franche. L’autorité de la zone franche pense favoriser la productivité des structures actuelles et encourager l’installation de nouvelles unités de transformation en accordant un régime sous douane de tous les intrants importés pour des unités de production, et une franchise d’impôt et de taxes pour certaines entreprises de transformation de produit de pêche. Pour les autres secteurs, l’absence d’une main d’œuvre qualifiée limite considérablement les possibilités de développement de la zone franche.

En définitive, il serait illusoire pour la Mauritanie de compter sur les seuls aspects juridiques ou institutionnels pour « vendre » ce projet à des investisseurs. Ils sont venus, ont vu. Mais ils ne sont pas encore revenus.

Cette enquête a également été publiée sur le site Mondoblog de RFI

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