Billet de blog 3 oct. 2020

Londres au cinéma – tourments et triomphes du pouvoir politique (2)

Londres filmé dans La dame de fer (The Iron Lady, 2011) de Phyllida Lloyd et Les suffragettes (Suffragette, 2015) de Sarah Gavron

esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
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Londres au cinéma – tourments et triomphes du pouvoir politique (2)

 Londres filmé dans La dame de fer (The Iron Lady, 2011) de Phyllida Lloyd et Les suffragettes (Suffragette, 2015) de Sarah Gavron

Le pouvoir aux femmes 

La dame de fer (2011) de Phyllida Lloyd : exploit et déclin de Margaret Thatcher

La dame de fer (The Iron Lady, 2011) de Phyllida Lloyd peint ordre, harmonie et vérité selon Margaret Thatcher. Une Margaret Thatcher (Meryl Streep) vieillie, atteinte des troubles de la mémoire, fait ses courses dans une supérette, puis rentre chez elle à Eaton Square dans le quartier tranquille de Belgravia. Après la mort de son mari, le quotidien est fait de réminiscences et d’hallucinations. Dans l’espace confiné de son appartement, celle que l’on surnomma la Dame de fer, se remémore son ambition et son ascension politiques.

La dame de fer de Phyllida Lloyd

On voit comment, étape après étape, la fille de l’épicier de Grantham, petite ville du Lincolnshire, se prépare pour la capitale. Sa carrière politique une fois lancée, les rues et les monuments de Londres symbolisent la progression de la candidate conservatrice depuis son premier mandat à la Chambre des Communes en 1959 jusqu’à son règne au 10 Downing Street entre 1979 et 1990. Le Palais de Westminster, siège du Parlement, et le Palais de Buckingham, symbole de la royauté, apparaissent d’abord dans le lointain comme des lieux inaccessibles avant d’être foulés, fréquentés, marqués par la première femme chef d’un gouvernement au Royaume-Uni. Mais les mesures impopulaires de Thatcher entraînent mécontentement et émeutes. Des manifestants s’en prennent au véhicule du Premier ministre tandis que les actualités télévisées relaient les événements dramatiques.

La dame de fer de Phyllida Lloyd

Sinon, Londres est une succession d’intérieurs stylisés, privés ou officiels, où la Dame de Fer exhibe une ambition, une idéologie et une gouvernance inflexibles, se confrontant au sexisme de ses pairs, à l’hostilité des syndicats, aux attaques terroristes de l’IRA, à la Guerre des Malouines et, en fin de carrière, à l’incompréhension de son propre gouvernement. L’effet de symétrie des cadrages place Thatcher dans des décors où le pouvoir politique s’appuie sur l’ordre méticuleux.

Les suffragettes (2015) de Sarah Gavron : le droit de vote coûte que coûte

Les suffragettes de Sarah Gavron.

Les suffragettes (Suffragette, 2015) de Sarah Gavron décrit le militantisme des femmes pour obtenir le droit de vote coûte que coûte. Londres 1912. Héroïne inventée dans un film historique, Maud Watts (Carey Mulligan) s’éreinte dans l’enfer insalubre d’une blanchisserie de Bethnal Green sous la tyrannie d’un contremaître. Vapeur, humidité, bruits, tâches exténuantes de ce Glasshouse Laundry (intérieurs filmés à Harpenden dans le Hertfordshire, extérieurs aux chantiers maritimes de Chatham dans le Kent) restituent l’atmosphère urbaine du prolétariat londonien tant décriée par Charles Dickens au XIXème siècle.

Un soir, lors d’une livraison sur Cornhill Street dans le West End chic aux vitrines alléchantes, dont celle de la boutique Smythson située au 7 Royal Exchange Building, Maud croise des femmes en colère qui réclament le droit de vote. De simple sympathie, elle passe à l’engagement politique qui lui vaut arrestation, humiliation et emprisonnement. Elle en perd son travail, son foyer et surtout son petit garçon. Pourtant, Maud maintient son combat sous l’influence de la célèbre militante Emmeline Pankhurst (Meryl Streep) dont la devise « deeds, not words » (des actes, pas des mots) encourage des faits de vandalisme, de sabotage et de terrorisme. Le militantisme de Maud s’intensifie au contact de suffragettes révoltées, déterminées à obtenir gain de cause, telles la figure fictive d’Edith Ellyn (Helena Bonham-Carter) qui tient une pharmacie sur Princelet Street dans l’East End et la figure historique d’Emily Davison (Natalie Press) qui paiera de sa vie au Derby d’Epsom, piétinée par le cheval du roi George V.

Les suffragettes de Sarah Gavron.

Alors qu’elle semble inéluctablement enlisée dans sa condition de prolétaire à Shoreditch, la cause des suffragettes mène Maud en des lieux improbables, des lieux où elle n’aurait jamais pensé s’aventurer un jour. Le Pont de Westminster et la Tour Elizabeth où retentit la cloche Big Ben offrent une première impulsion avant l’audience au Palais de Westminster où elle pénètre par l’imposant Central Lobby. Dans le Committee Room 16, face au Chancelier de l’Échiquier Lloyd George, Maud raconte sa surexploitation depuis l’âge de 7 ans et se prédit une courte vie. Cependant, rassemblées devant l’emblématique Sovereign Entrance de la Tour Victoria qui permettait les entrées et sorties de la souveraine, les femmes apprennent que le droit de vote ne leur est pas encore acquis. Les lourdes portes du Parlement leur restant closes, une émeute s’ensuit.

Pendant un temps, les suffragettes connaissent la prison ou le bannissement, la clandestinité et la solitude, le sacrifice jusqu’à la mort. Comme une transition vers la modernité inévitable, les images d’archives des funérailles d’Emily Davison font de Londres le théâtre d’une ultime démonstration de la cause féministe avant l’attribution du droit de vote en 1918.

La dame de fer et Les suffragettes évoquent deux combats de femmes à des niveaux et dans des contextes différents de la société britannique, le premier pour la conquête de la plus haute fonction politique, le second pour l’obtention de l’égalité de vote. Les réalisatrices, Phyllida Lloyd et Sarah Gavron, s’attachent à décrire un itinéraire obligé, de la province vers la capitale pour Thatcher, d’un quartier en marge vers le centre de la capitale pour Maud Watts. La convergence se fait vers le Londres historiquement et politiquement établi.

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