Billet de blog 6 sept. 2020

Londres au cinéma -- tourments et triomphes du pouvoir politique (1)

Londres filmé dans Le discours d’un roi (2010) de Tom Hooper et The Queen (2006) de Stephen Frears

esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
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Londres au cinéma – tourments et triomphes du pouvoir politique (1)

La monarchie à Buckingham Palace, le Parlement au Palais de Westminster, la maison du Premier Ministre au 10 Downing Street sont régulièrement mis à l’honneur au cinéma. On ne peut raconter l’histoire politique de la Grande-Bretagne sans montrer, même de manière furtive ou allusive, ces lieux emblématiques et si solennels, sièges de la gouvernance qui ne manquent pas d’établir de prime abord une hiérarchisation des individus et des groupes, des classes sociales et de leurs intérêts, des espaces publics et privés, des édifices et des atmosphères dans Londres.

 Le cinéma se consacre essentiellement aux meneurs du jeu politique comme dans Les heures sombres (2017) de Joe Wright sur Winston Churchill combattant la menace nazie, ou No Love for Johnnie (1961) de Ralph Thomas sur les coulisses de la Chambre des Communes d’après le roman du député travailliste Wilfred Fienburg. Mais le 7ème art n’oublie ni les scandales politiques comme l’Affaire Profumo en 1963 relatée dans Scandal (1988) de Michael Caton-Jones, ni les révoltes du peuple comme la première grève des femmes à l’usine Ford de Dagenham en 1968 avec We Want Sex Equality (2010) de Nigel Cole.

Monarques en leur royaume

Le discours d’un roi (The King’s Speech, 2010) de Tom Hooper : Georges VI et l’exercice de la parole en des lieux symboliques

Londres en son royaume est le sujet de Le discours d’un roi (The King’s Speech, 2010) de Tom Hooper qui met en scène l’accession au trône de George VI souffrant de bégaiement. L’histoire du pouvoir monarchique au début du XXème siècle est liée aux actualités cinématographiques et particulièrement à la TSF, d’où l’abondance de très gros plans sur les micros et la multiplication de plans d’ensemble des studios de transmission de la BBC (décor planté à la Battersea Power Station de Wandsworth). À l’époque du duc de York surnommé Bertie (Colin Firth), père de la future Elizabeth II, le rapport au peuple passe par la radio, un calvaire pour Bertie fait une piètre prestation au stade de Wembley en 1925 lors de son discours de clôture de l’Exposition impériale.

Le discours d'un roi, Tom Hooper. Capture d'écran.

Sur l’insistance de la duchesse de York (Helena Bonham Carter), Bertie rencontre l’Australien Lionel Logue (Geoffrey Rush), un acteur shakespearien sans succès qui soigne les défauts d’élocution. La première consultation s’annonce rude rien que par l’épreuve de l’ascenseur exigu et des portes à traverser d’un appartement familial sur Harley Street à Kensington. Suivent des séances de libération de la parole, non sans confrontation entre patient et thérapeute, dans un cabinet aux murs défraîchis et aux vitres gothiques. Dans ce décor spartiate, suranné, aux allures de caverne, il faut extraire le mal qui ronge Bertie.

La cérémonie d’intronisation à l’Abbaye de Westminster et la déclaration de guerre à la radio requérant des allocutions parfaitement maîtrisées, le monarque et son guérisseur sont filmés dans des lieux à la fois privés et publics où ils doivent maîtriser le handicap du bégaiement. Le malaise du roi est si profond, l’occasion des discours si décisive, que les personnages sont soumis à des cadrages écrasants tant à l’Abbaye de Westminster qu’au Palais de Buckingham. Les lieux porteurs d’histoire exigent de Logue et de George VI qu’ils soient à la hauteur de la tâche. En attendant leur performance, ils sont vus comme des êtres minuscules dans des salles à l’architecture et à la décoration d’un impressionnant classicisme.

Le discours d'un roi, Tom Hooper. Capture d'écran.

Le biopic de George VI nous mène nécessairement dans sa résidence familiale au 145 Piccadilly près de Hyde Park (maison détruite par les bombes en 1940; emplacement de l’Intercontinental London Park Hotel aujourd’hui) où il est entouré par sa bienveillante épouse et deux filles aimantes. Toutefois, à l’approche de l’intronisation, le grand changement imposé à la famille se traduit par un plan vertigineux de l’intérieur qui va du plafond vers le hall d’entrée, aplatissant les volumes, effaçant les personnes. En costume d’apparat, le futur roi pénètre dans le Palais St. James (en fait, The Drapers’ Hall sur Throgmorton Avenue), comme s’il allait, non pas dominer, mais s’asservir à la nation et à l’Empire britannique. Le salon d’attente (Court Room à The Drapers’ Hall) avec ses murs, portes et fenêtres en bois massif, le portrait en pied d’un glorieux aïeul ainsi que le fauteuil d’un rouge régalien l’enferment dans un monde solennel et austère. Puis dans la salle où s’est tenu le conseil d’accession (Livery Hall à The Drapers’ Hall), sa silhouette filmée de dos doit s’avancer vers d’imposantes colonnes en marbre et d’intimidants portraits royaux, sans parler de l’assemblée qui lui enjoint d’assurer la continuité du pays.

Londres en extérieurs a trois fonctions en lien avec le destin de Bertie. Londres est un espace que l’on traverse, à pied pour une promenade sur les belles avenues de Regent’s Park, en voiture pour les déplacements utiles ou protocolaires. Londres est aussi un espace symbolique qui rassemble les sujets de la couronne devant les portes de Buckingham lors d’événements cruciaux. Londres est enfin une métropole menacée par Hitler, déchirée par les sirènes, où le ciel se remplit de ballons de barrage et où le métro devient le dernier refuge pour les habitants du quartier du Old Royal Naval College à Greenwich.

The Queen (2006), de Stephen Frears : Elizabeth II et la malédiction de Diana à travers les médias 

Dans The Queen (2006), Stephen Frears met en scène deux événements majeurs subis par la reine Elizabeth II (Helen Mirren) : l’élection du travailliste Tony Blair (Michael Sheen) en mai 1997 et la mort de la princesse Diana en août 1997. Blair se pose en modernisateur des institutions et comportements, souhaitant que les privilèges profitent à tous et non pas à une classe. Le pouvoir hérité, protocolaire, rigide, s’oppose inéluctablement au pouvoir démocratique, scindant Londres en deux lieux symboliques : la façade du 10 Downing Street (en fait, 6 John Adam Street) où réside et travaille le premier ministre et le palais de la monarque qui se dresse à l’extrémité de la longue avenue appelée The Mall.

The Queen, Stephen Frears. Capture d'écran.

Des archives d’actualités montrent le véhicule de Tony Blair à l’approche du Palais de Buckingham. La cour du palais où Blair fait part de son émotion à sa femme Cherie est celle du Queen Anne Block au Old Royal Naval College dans le quartier de Greenwich. Filmés au Halton House à Halton dans le Buckinghamshire, le hall d’entrée, le grand escalier ainsi que le salon où la reine reçoit son premier ministre, à l’endroit même où elle avait reçu Winston Churchill, affichent un équilibre infaillible et une somptuosité intemporelle. Elizabeth II fait fi de la détermination de Blair et de l’impertinence de son épouse.

Cette division entre tradition et modernité se ravive après la tragédie de Diana. La princesse apparaît sur tous les écrans de télévision et à la une de tous les tabloïdes. Une foule endeuillée dépose des fleurs devant les grilles de Buckingham Palace et Blair rend hommage à celle qu’il surnomme « the people’s princess » (la princesse du peuple). L’affaire urgente – funérailles publiques ou privées pour la princesse – qui entache l’image de la royauté est débattue dans l’intimité des chambres, couloirs, cuisines, salons, bibliothèques, bureaux privés et cabinets officiels, alternant raison d’État et émotion contenue.

The Queen, Stephen Frears. Capture d'écran.

La reine et toute la famille royale en vacances au Château de Balmoral en Écosse profitent de la nature sauvage avant de se retrouver à l’heure du thé. Tantôt au milieu des paysages grandioses où la beauté d’un cerf l’interpelle, tantôt dans l’intimité de sa chambre à coucher face à l’écran de télévision, Elizabeth II révèle les nuances de sa personnalité. Constamment humiliée par la presse et sollicitée par Tony Blair au téléphone, elle revient à Londres pour faire une déclaration en direct à la télévision. L’équipe de journalistes et de techniciens s’invite ainsi à Buckingham Palace (en fait, Goldsmith’s Hall à l’angle de Foster Lane et de Gresham Street) où le décor ordonné et paisible se trouve défiguré par caméras et câblages. Frears filme le discours d’Elizabeth II avec la foule endeuillée en toile de fond, replaçant la reine non seulement parmi ses sujets mais surtout dans son époque vouée à l’image.

Après quoi, l’harmonie semble possible : la reine et son premier ministre se promènent dans les jardins du palais (en fait, le foisonnant parterre de Waddesdon Manor dans le Buckinghamshire) se déclinant autour d’une fontaine. Mais Frears laisse ses protagonistes sortir du cadre pour conclure sur le visage de Diana, reine des cœurs et star des médias.

Avec Le discours d’un roi et The Queen, Tom Hooper et Stephen Frears font de Londres le royaume historique, indétrônable des monarques, même en temps de crises.

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