Portfolio

L'Amérique du Blues: Cypress Grove de Jimmy "Duck" Holmes nominé aux Grammy Awards

L’album Cypress Grove (2019) de Jimmy « Duck » Holmes, l'un des derniers représentants du Bentonia Blues, a été nominé aux Grammy Awards 2021.
  1.  

    Cypress Grove (2019), le nouvel album de Jimmy "Duck" Holmes. Cypress Grove (2019), le nouvel album de Jimmy "Duck" Holmes.
    L’album Cypress Grove (2019) de Jimmy « Duck » Holmes (voix et guitare acoustique), enregistré à Nashville et produit par le musicien Dan Auerbach et son label Easy Eye Sound, a été nominé aux Grammy Awards 2021[1] dans la catégorie « Best Traditional Blues Album ».

    L’album propose des standards du blues : Hard Times, Cypress Grove et Devil Got My Woman de Skip James, l’incontournable Catfish Blues (enregistré pour la première fois par Robert Petway en 1941), Rock Me de Muddy Waters, Goin’ Away Baby de Jimmy Rogers, Little Red Rooster de Willie Dixon, Train Train de Jessie Mae Hemphill, tous des classiques composés par des natifs du Mississippi, morceaux qui, au fil du temps, furent revisités, réarrangés, réinterprétés dans des styles aussi variés que le Chicago Blues de Muddy Waters et de Howlin’ Wolf, la soul mélodieuse de Sam Cooke, le Texas Blues, le rock explosif, déjanté, cru de Jimi Hendrix ou le rhythm and blues de The Rolling Stones.

    Dans cette nouvelle aventure, en fait son neuvième album, Jimmy « Duck » Holmes fait entendre sa voix rugueuse, ciselante de conteur ainsi que son jeu de guitare épuré en mode mineur. Voix et guitare qu’accompagnent et transportent Dan Auerbach à la guitare, Eric Deaton à la basse, Sam Bacco aux percussions, avec des incursions au saxophone par Leon Michels et des riffs de guitare par Marcus King. L’album contient également des compositions originales de Jimmy « Duck » Holmes : You Gonna Get Old Someday, All Night Long et Two Women. Dans la presse locale et la presse spécialisée, Jimmy « Duck » Holmes, 73 ans, est présenté comme le dernier bluesman perpétuant, vivifiant l’héritage du Bentonia Blues, ce blues rural, âpre et mélancolique né à Bentonia dans le Mississippi.

    Bentonia, vous connaissez ? Bentonia ? Jamais entendu parler. Petite ville d’environ 500 habitants sur le tracé du chemin de fer Illinois Central qui reliait La Nouvelle Orléans à Chicago en passant par Jackson et Memphis et qui fut emprunté par les Africains Américains lors de la Grande Migration vers les métropoles du nord à partir des années 1910 (cf. les peintures de Jacob Lawrence). À Bentonia, il n’y a pas grand-chose à voir sinon le Blue Front Café : un juke joint tout ce qu’il y a d’historique, comme ceux que nous content Zora Neale Hurston (Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, 1937) et Alice Walker (La Couleur pourpre, 1982), un café bar avec une petite scène de concert qui, dans les années 1948-1953, accueillit Skip James de retour au pays après un parcours musical incertain[2].

    Bentonia, bien sûr que ça vaut le détour ! lance N. en s'agitant sur le siège passager, inspiré, infusé d’itinéraires tracés sur quatre feuillets. N. est notre artisan-concepteur. Son enthousiasme l’emporte sur les longues heures passées sur la route, la fatigue du voyage, le trop-plein d’anecdotes, la quête de quelque chose qui ne se produira pas, le déjà-vu des paysages du Sud – champs et hangars, églises (beaucoup d’églises), mairies, tribunaux et maisons d’arrêt, fast-foods et petits commerces, stations-essences et supermarchés, maisons misérables et demeures grandioses, parcs plantés d’arbres gigantesques, statues de notables et de héros militaires, centres-villes géométriques, routes rectilignes qui fléchissent à l’horizon, l’horizon tantôt bleu tantôt pluvieux. Stoïque derrière son volant, intrigué aussi, D., l’ami américain arrivé exprès du Japon, s’engage sur une bretelle de sortie. Sur la banquette arrière, L. et moi-même sommes d’humeur grégaire, curieuse aussi.

    À mesure que nous avalons des kilomètres de route, le temps semble nous appartenir. « Time is on my side, yes it is, » se répondent Irma Thomas et Mick Jagger[3].

    Au rond-point à la sortie de l’US Highway 49, le petit panneau vert ne dit pas ce que nous allons trouver au bout du chemin. Nous arrivons à Bentonia en début de soirée, le soleil déjà sur le déclin. Des maisons basses en bois, avec véranda et porte-moustiquaire. D’énormes bolides. Des pickup trucks. Une voie ferrée le long d’une route espaçant habitats et hangars. Puis une rue qui ressemble à une rue principale. Rien à voir avec la Main Street proprette de Sinclair Lewis. Rien à voir non plus avec la cosmétique Wisteria Lane de la série télé Desperate Housewives. Plutôt une rue de village dans un coin reculé de la province américaine. Peut-être qu’à l’intérieur des maisons, les occupants bénéficient des conforts de la vie moderne – écran plat, internet, réfrigérateur avec distributeur de glaçons, eau courante, électricité, chauffage et climatisation. On se dit que le Mississippi a certainement opéré quelques changements depuis l’époque de Richard Wright et de Eudora Welty. Peut-être. On se dit que la ville comme chaque ville à travers le monde se divise en classes sociales ou en enclaves ethniques. Dans cette partie de la petite ville, tous sont Afro-Américains, du moins ceux qui déambulent ou sont attroupés ici et là. Question d’histoire sans doute. Ne pas chercher Little Italy ou Korea Town par ici.

    Question du soir tombant aussi. Car c’est le crépuscule – le sundown. L’heure qui, à l’époque de l’esclavage, signifiait la fin d’une longue journée de labeur, de corvées, d’humiliation et de tristesse. Au crépuscule, les esclaves pouvaient enfin regagner leur baraque, le corps abîmé, le cœur lourd, le chant pour mémoire. Le crépuscule hante les accords du blues depuis le Sundown Blues (1923) de W. C. Handy, hante la bande son de Hurry Sundown, Que vienne la nuit (1967), réalisé par Otto Preminger. Little Richard reprendra le gospel qu’on entend au générique de fin, Hurry Sundown[4], avec l’espoir de dissiper la fatalité : Don’t mind struggling / I don’t mind livin’ on a little/ If someday my kids / Are laughing together/ And having things that I never own (M’ fiche bien q’ j’ m’ démène / J’ m’ fiche bien d’avoir rien / Si un d’ ces jours mes enfants eux / Q’y rient ensemble / Q’y ont c’ q’ j’ai jamais eu).

    Le crépuscule se recueille à l’entrée de Bentonia, berceau du blues entre Memphis à trois heures de route au nord et Jackson à une demi-heure au sud. Ce sont les arbres qui donnent le ton. Ici et là, un agrégat vert sombre s’élève au-dessus des talus et des prairies. Les frondaisons patiemment festonnent la lumière du jour, convoquant le ciel à l’obscurité naissante. Mais le ciel en son sommet brille d’un bleu imperturbable, épanche sa luminosité sur la ville. Tandis que jaillissent des coulées de nuages nocturnes et que le soleil agonise. La route nous mène à destination. Une fois garés à proximité du Blue Front Café, l’indécision nous gagne. Il faut dire que tous les regards sont braqués sur nous et que nous sommes profondément conscients de n’être que des touristes – des intrus ou des voyeurs, ou peut-être des innocents en voyage, comme dirait Mark Twain. Tant pis. « Allons voir ! » (dit qui ?) L’édifice, répertorié dans le patrimoine du Delta Blues, tient sa promesse : sa façade est bien peinte en bleu. Une vraie carte postale. Mais j’ai rangé mon appareil photo. Ne pas déranger les clients qui consomment ou bavardent à l’extérieur.

    Nous pénétrons dans le Blue Front Café, situé au 107 E Railroad Avenue et fondé en 1948 par le couple Mary et Carey Holmes. En ce soir d’avril 2018, il n’y a pas foule à l’intérieur, juste un homme en casquette plate noire et veste blanche de maître d’hôtel, un autre, plus jeune et plus robuste, en tenue décontractée. Assis l’un à côté de l’autre, ils regardent un match de base-ball à la télévision. En nous voyant, le jeune, un habitué sans doute, sort sur le pas de la porte, tandis que celui en veste blanche se lève pour se mettre derrière le comptoir. C’est lui le maître des lieux. Un peu plus tard, aux touristes innocents et intimidés que nous sommes, il révèlera qu’il est le propriétaire du Blue Front Café depuis la mort de son père en 1970. L’endroit a un air d’antan. Mobilier disparate, abîmé. Tables et chaises de bistrot au centre, banquettes façon diner américain sur le côté, larges tabourets rustiques le long du bar. Ventilateur au plafond, réfrigérateur rouge à vitrine, tee-shirts sous plastique au rayon des boissons et friandises – la vente de tee-shirts, une manie dans les bars et restaurants de la région, de quoi boucler non pas les fins de mois, mais sans doute les fins de soirées. À l’autre bout de la salle un juke-box noir, et devant le juke-box, une grande poubelle ronde, noire elle aussi. Dans le mur du fond, on a percé une ouverture où trône un micro-ondes, et qui autrefois devait servir de passe-plats, au temps où Mary Holmes cuisinait du poisson-chat et du poisson-buffle pour les ouvriers des fermes et usines d’égrenage du coton tandis que Carey Holmes tenait le bar, l’épicerie et le coin barbier.

    Il y a des amplis et des instruments partout, surtout des guitares, acoustiques ou électriques, accrochées aux murs comme des objets de musée. Deux guitares, posées sur stand de part et d’autre d’une chaise en bois blanc, font face à un micro. Il y a là même des guitares qu’on dirait taillées frustement dans du bois. Photos et posters, affiches et affichettes, pages de journaux, textes encadrés racontent soixante-dix ans de Bentonia blues – musiciens natifs du Mississippi, musiciens de passage, concerts sur la scénette du Blue Front Café et festivals de blues à travers les USA. Il faudrait des jours et des nuits pour décrypter silhouettes et visages, récits et légendes. Nous balayons le tout du regard. Le maître des lieux attend derrière le comptoir. Comme souvent, les clients doivent se déplacer jusqu’au bar pour passer commande. N. revient avec trois bières et un soda. « Skip James s’est produit ici ! » Il n’en revient toujours pas. Skip James et sa voix de falsetto, si plaintive et si souffreteuse, sur des accords en Ré mineur puisés dans la tragédie humaine. Skip James qui fit la réputation de Bentonia. Avec son panneau bleu dédié à l’artiste à l’entrée de la ville, Bentonia le lui rend bien. Mais outre Skip James, il y eut aussi Jack Owens, Henry Stuckey, Son Thomas et Sonny Boy Williamson no 2.

    Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, il reste le Blue Front Café, lieu de pèlerinage du blues qui continue d’attirer des gens du monde entier, en dehors du Bentonia Blues Festival qui se déroule au mois de juin. Le gérant du café fait des va-et-vient, nous regarde. Nous scrutons le décor, les instruments de musique, une pochette de 33 tours mis en évidence sur le mur du comptoir, un nom à l’affiche sur le mur du fond. Mais bien sûr ! Pourquoi n’avoir pas compris plus tôt ?! L’homme à la casquette noire et à la tunique blanche est Jimmy « Duck » Holmes , le Jimmy « Duck » Holmes de la pochette du disque et de l’affiche publicitaire. Je me lève pour lui parler. N., L. et D. me suivent du regard. Un moment risqué car je ne suis pas certaine de pouvoir comprendre l’accent du Sud ni d’ailleurs d’être comprise, d’autant plus que nous avons eu un fâcheux incident dans un fast-food de Memphis le premier soir. Il a suffi d’une ou deux questions et Holmes, très gentiment, très simplement, me raconte l’histoire de sa vie, de ses parents, l’histoire du Blue Front Café. Né en 1947, un an avant l’ouverture de l’établissement, Holmes a grandi en ce lieu, avec sa nombreuse fratrie et au milieu des musiciens (dont Jack Owens qui lui apprit la guitare). Holmes fait partie de la légende du blues. Holmes est une légende à lui seul. Il témoignera dans le téléfilm Re-Mastered: Devil at the Crossroads (2019) consacré à Robert Johnson, figure tragique du Delta Blues qu'il enrichit de 29 compositions dont Sweet Home Chicago, Love in Vain, Walking Blues, Crossroads. Holmes apparaîtra aussi dans le dernier clip[5] de Keith Richards, Hate It When You Leave[6] (2020). Les deux fois, dans le décor de son légendaire Blue Front Café.

    En ce soir d'avril 2018, Holmes improvise une session musicale rien que pour nous, explique comment jouer les accords du blues à la guitare. Le voyage peut s’arrêter là. La nuit peut couvrir le jour, le jour peut succéder à la nuit. Le temps nous appartient. Bentonia valait le détour.

    Longue vie à Jimmy « Duck » Holmes qui avec Cypress Grove met le Bentonia Blues sur le devant de la scène musicale américaine et à Dan Auerbach, nominé lui aussi aux Grammy Awards 2021, qui a produit l'album.

     

    [1] En raison de la pandémie, la remise des prix a été reportée au 14 mars 2021.

    [2] Nehemiah « Skip » James (1902-1969), qui grandit sur la plantation Woodbine où sa mère était cuisinière, reste la figure la plus célèbre du Bentonia Blues. Après avoir enregistré 18 chansons pour le label Paramount en 1931, Skip James tomba dans l’oubli et vaqua à divers emplois dont celui d’ouvrier agricole, d’ouvrier en bâtiment et de pasteur baptiste. Skip James fut redécouvert dans les années 1960 et sa carrière redémarra grâce au « blues revival » (renaissance du blues) qui lui valut d’être invité au Festival de Newport en 1964, ce qui l’amena à se produire à travers les États-Unis et sur les plateaux de télévision jusqu’en Europe. La reprise de sa composition I’m So Glad (dans l’album Fresh Cream, 1966) par le groupe de rock britannique Cream lui assura une renommée internationale et rapporta l’argent pour payer ses factures d’hôpital. En 2003, Wim Wenders lui consacra un volet dans son documentaire The Soul of a Man, produit par Martin Scorsese. En 2019, chez Mel Bay Publications, parut l’ouvrage Blues and The Soul of Man : An Autobiography of Nehemiah « Skip » James, constitué d’entretiens avec le musicien, de photographies, de transcriptions pour guitare ainsi que d’une préface signée Eddie Dean qui déclare : « He led an open wound of a life, and all he got for it was minor-league, post-mortem stardom » (Sa vie fut une plaie ouverte, et il ne récolta qu’une gloire posthume de seconde division).

    [3] Time Is on My Side. Musique de Jerry Ragovoy. Paroles de Jimmy Norman. Chanson enregistrée à la fois par Irma Thomas et The Rolling Stones en 1964.

    [4] Musique de Hugo Montenegro. Paroles de Buddy Kaye.

    [5] Réalisé par Jacques Naudé.

    [6] Une réédition de la chanson de 1992.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.