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Le Japon comme on ne l'imagine pas (2) -- entre idéogrammes et pictogrammes

Comment aller à la rencontre de l’Autre dans un pays où les sons et les caractères vous sont inconnus, étrangers, tellement étrangement pleins qu’ils en deviennent vides, déshabités ? Courant derrière le « quoi ? » de haut en bas et de droite à gauche, on demeure quémandeur de sens, d'un contenu qui se trouverait dans le contenant flamboyant mirobolant.
  1. Le Japon comme on ne l’imagine pas (2) – Entre idéogrammes et pictogrammes 

     

    Voyager dispose au hasard et à la rencontre. Comment aller à la rencontre de l’Autre dans un pays où les sons et les caractères vous sont inconnus, étrangers, tellement étrangement pleins qu’ils en deviennent vides, déshabités ? Au pays de L’Empire des Signes, qui depuis le passage de Roland Barthes s’est naturellement et capitalistiquement agrandi d’enseignes s’étageant le long des gratte-ciels, de panneaux publicitaires à faire pâlir Times Square, d’affiches, d’images et de graphismes comme des accidents de modernité, on ne peut que rester coi.  Courant derrière le « quoi ? » de haut en bas et de droite à gauche, on demeure quémandeur de sens, d'un contenu qui se trouverait dans le contenant flamboyant mirobolant. En se baladant, on comprend qu’il faut consommer, mais de quoi faut-il se repaître, contre quoi faut-il se lover ?

    Heureusement que pour les piétons non-voyants, le Japon a inventé le feu vert musical à trois notes qui se répètent le temps du passage clouté. Et pour les piétons malentendants, des bandes lumineuses verticales qui décroissent au rythme de la traversée. De ces deux avancées pragmatiques le visiteur étranger profitera pleinement. Encore faut-il savoir où l’on va, car, au Japon, à l’exception des avenues ou boulevards, les rues n’ont pas de nom. Roland Barthes avait raison.

    Il y a bien une adresse écrite, mais elle n’a qu’une valeur postale, elle se réfère à un cadastre (par quartiers et par blocs, nullement géométriques), dont la connaissance est accessible au facteur, non au visiteur : la plus grande ville du monde est pratiquement inclassée, les espaces qui la composent en détail sont innommés.[1]

    Un ami américain, installé à Tokyo depuis fort longtemps, le confirme. En fait, à partir d’un déclenchement-repère, souvent une grande artère, les Japonais ont numéroté (dans leur imaginaire ?) les rues et ruelles, 1, 2, 3... Il suffit de ne pas perdre le fil conventionnel. Car, dans ce labyrinthe, même Google y perd ses balises et son latin.

    Pour ce qui est des transports, le métro est un moyen sûr et sur-signalisé, coloré, fléché, et suprêmement propre et par endroits artistiquement décoré (le métro parisien, en dehors des quartiers chics, doit paraître bien sale aux touristes japonais). Des flèches indiquent le sens de la montée et de la descente des escaliers. Des panneaux évaluent la distance jusqu’au prochain quai. Les tourniquets font le décompte du crédit sur votre passe Suica. Signalisations digitales et enregistrements sonores annoncent les stations en japonais et en anglais (ouf, le visiteur est soulagé !). Les Tokyoïtes, hâtant le pas qui vers Ikebukuro au nord qui vers Shimbashi au sud ou gracieusement alignés à l’approche de la rame, vous ignorent (ici, regarder autrui dans les yeux n’est pas bien vu), mais au besoin vous renseignent avec amabilité (et finissent par croiser votre regard).

    À l’aube d’une nouvelle ère impériale, celle du prince Naruhito intronisé le 1ermai 2019, et à un an des Jeux Olympiques de 2020 qui apporteront probablement des changements au niveau de l’accueil des étrangers (à lire les publicités – en anglais – sur les taxis, la logistique est en marche), je déconseille le bus. D’ailleurs, dans le bus qui prévoit un arrêt à proximité du Musée d’Art Yamatane, il n’y a pas de touristes. Les arrêts ne sont affichés qu’en japonais (aïe ! dit une voix manga en moi). Une voix de femme préenregistrée, d’une clarté sirupeuse, annonce les arrêts d’abord en japonais, puis (nous tendons l’oreille) en anglais, un anglais malheureusement inaudible, incompréhensible. Arrive ce qui devait arriver : nous ratons l’arrêt. S’ensuit une longue, très longue marche jusqu’au musée (une splendide galerie privée) où, pour voir les merveilleuses aquarelles florales, « A World of Flowers », nous ne disposons que d’un quart d’heure. Par conséquent, et sans vouloir m’immiscer dans les affaires intérieures du Japon ni prétendre au statut de femme-robote aux pouvoirs magnétiques, puis-je conseiller au nouvel empereur de la nouvelle ère, de veiller à l’amélioration de la signalisation visuelle et sonore dans les bus de Tokyo et aussi à encourager la mise en place de formations linguistiques authentiques pour les futur.e.s annonceurs et annonceuses des lignes de bus ? On peut s’émerveiller à l’infini de la beauté d’une théière en porcelaine de l’ère Edo, d’une peinture nihonga de l’ère Meiji, des cerisiers en fleurs sur les berges de la rivière Meguro. Mais il me semble que la quête aveugle de l’orientalisme a ses limites. Il vaut mieux savoir où l’on met les pieds.

    Quant à pouvoir s’entretenir avec les autochtones de l’archipel nippon, on régresse nécessairement au stade primitif de la non-communication. Sauf dans les aéroports, gares, hôtels et magasins de luxe (et l’on suppose dans les arcanes académiques, artistiques, diplomatiques ou économiques), les Japonais ne parlent ni anglais ni français. Mais pourquoi, au nom de quoi le feraient-ils ? Les Anglais et les Français parlent-ils le japonais ? Certes, non. Les Américains, les Australiens, les Sud-Africains, les Indiens parlent-ils le wolof, le mandarin ou l’arabe ? Non. Curieusement, à l’ère de la mondialisation d’un monde en constante connexion (se lamentent les uns, s’enthousiasment les autres), on peut encore trouver des occasions pour rester en dehors de tout échange verbal. Tant qu’il y aura des femmes, des hommes, et surtout des langues, il y aura des occasions pour ne pas communiquer.  Que les nationalistes identitaires de tous les pays soient rassurés. Car même lorsque l’universalisme tant redouté aura atteint les rivages des cinq continents, il restera toujours la langue, barrière immuable de signes et de symboles. Pour le pire et le meilleur.

    Ainsi l’obtention d’un service peut se révéler épineuse ou cocasse, selon le contexte et votre humeur/humour. Comme la recherche d’un adaptateur à fiches plates dans les konbini, ces supérettes de quartier telles Lawson, Seven Eleven ou Family Mart, où l’on trouve de tout (mets préparés dans bentos en polystyrène, magazines, produits d’hygiène, machine à expresso…), de tout sauf des adaptateurs pour prises japonaises. On parcourt les allées et puis on finit par capituler. Entre temps, les mots ont cruellement manqué, même si la pantomime, rehaussée d’un chargeur de téléphone portable, se voulait éloquente. Les vendeurs et vendeuses, qui sont fort aimables, extrêmement disponibles (quelle différence avec la France !), croient apporter une solution en vous proposant une clé USB, vous saluent par de brèves courbettes (que vous leur rendez bien), émettent quelques paroles (conseil ou contrition ?) de derrière leur masque. Le fameux masque des Tokyoïtes. La peur des microbes, des corps étrangers, des particules nocives, des pollens, de la pollution, des moustiques tigres (depuis l’apparition de la dengue en 2014), des éternuements (dans l’espace public : ne pas éternuer ni se moucher, mais renifler, si si, renifler bravement, bruyamment).

    Les restaurateurs, eux, ne portent pas de masque. J’en conclus que c’est un métier à hauts risques. D’ailleurs, certains établissements ne sont nullement disposés à accommoder des étrangers qui viennent de loin et ne comprennent rien à rien. Lorsque le menu est exclusivement en japonais et de surcroît en graphies manuscrites (non reconnaissables et donc intraduisibles par l’application Google), il vaut mieux passer son chemin ou rester là à reluquer le plat du voisin. La serveuse qui s’est donné tant de mal à vous mettre l’eau à la bouche – intégralement en japonais, il va de soi –  vous regarde partir bouche bée, dépitée. Un couac dans les relations internationales. Dans les éphémérides de l’arrondissement de Shinjuku, on consignera que les allochtones venus de l’autre côté de la terre ne manquent pas d’air. Quelques rues plus loin, on vous refuse carrément l’entrée du restaurant. Il y a des tables vides pourtant. Là aussi, inutile de chercher à comprendre. Entre le passé et le présent, trop d’histoires qui ont mal tourné sans doute. Ici, les gaijinne sont pas bienvenus. Ailleurs, par bonheur, vous descendez les marches d’une grotte améliorée, pointez du doigt trois lignes d’un menu traduit en anglais et la serveuse vous sert edamame (fèves de soja à la sauce épicée), tempura (beignets de légumes ou de poulet) et gohan (riz blanc) avec le sourire. Plus besoin de parler. Ni de calligraphier.

    Le japonais – un système d’écriture mixte, complexe, à plusieurs niveaux. Que je ne vais pas essayer d’apprendre en huit jours. Système kanji, idéogrammes hérités de l’influence chinoise d’autrefois (VIème-IXème siècles), dont le prestige et la complexité perdurent. Le hiragana aux signes arrondis et le katakana aux signes angulaires, deux syllabaires inventés par les Japonais pour marquer leur rupture avec les Chinois (fin IXème siècle). Une même phrase pouvant intégrer les trois systèmes. Sans oublier le rōmaji pour la transcription des mots japonais en alphabet romain, peu usité. Je me dis que la société japonaise doit être hiérarchisée selon le degré de maîtrise de ces différents niveaux d’écriture. À mon arrivée àl’office de tourisme de la gare de Shinjuku (l’aéroport Narita étant relié à la capitale par le réseau express JR), une charmante hôtesse, printanière et picturale dans son kimono pistache, transcrit, à ma demande et sous la tutelle de son supérieur, l’adresse de l’hôtel en caractères japonais à l’intention du chauffeur de taxi qui restera charmant et muet jusqu’au point de destination. Quelques jours plus tard à l’hôtel, deux réceptionnistes, l’une stagiaire, l’autre sa maîtresse de stage, ne parviennent pas à déchiffrer, me semble-t-il, ou bien ayant déchiffré ne parviennent pas à transcrire en alphabet romain (je ne comprends pas la source de l’embarras) le nom d’une actrice de théâtre dont j’aimerais emporter le souvenir.

    Depuis le premier jour, j’ai abandonné tout espoir de dialoguer avec quiconque. Je ne suis pas Antoine de Maximy, n’irai dormir chez personne. Je me résigne à être une gaijininvisible. Et à m’effacer le jour prédit. De mon séjour, il ne subsistera rien dans la mémoire de l’ascenseur de l’hôtel qui filme mes allers et venues. Dans l’anonymat ambiant et la non-signifiance, seule la femme de chambre, qui n’est pas japonaise (mais d’où vient-elle ? quelle langue parle-t-elle avec ses collègues du 10èmeétage ? je n’ose pas lui demander), a la mémoire de mon visage et me laisse entrer dans ma chambre lorsque j’ai oublié ma clé. Elle est là tous les matins, sept jours sur sept. Elle a la trentaine, comprend le mot « coffee », prononce « ok » à sa façon – oké –, sourit avec bienveillance et humilité. Ce sourire, le palimpseste qui enserre sa vie. Une vieille histoire. Au milieu du néant linguistique, d’un flottement permanent, du sens fuyant, des sons évanescents, il s’est passé quelque chose. Le signe (pas celui qu’on attendait) a fait sens. Comme par la grâce d’un pinceau trempé dans l’encre grise. Un jour, l’employée de la chaîne hôtelière (un empire dans l’empire vieillissant qui, à contre-courant de l’insularité, recrute de la main d’œuvre étrangère) aura son portrait sur une estampe japonaise au Musée National d’Art Moderne de Tokyo. Après les geishas, les courtisanes, les acteurs de kabuki, Carpe sautant sous le cerisier (Leaping Carp Under the Cherry Tree, 1874) d’Iijima Kago, les femmes se prélassant À l’étage (Upstairs, 1910) de Mitsutani Kunishiro, pourquoi pas Femme de chambre ramassant linge sale de… ?

    En attendant, je me contente de parcourir les pictogrammes des gares ferroviaires et des stations de métro. À l’intention des millions d’usagers entre travail et domicile : comment trouver son chemin et son bonheur dans les galeries marchandes – un intermède pour les rentre-tard, tandis que d’autres préfèrent le after-work classique, une beuverie entre collègues encostumés qui, comme les personnages de Le goût du saké de Yasujiro Ozu, sortiront des établissements en titubant. À l’intention des mamans avec bébé et poussette : comment demander l’assistance des agents (hommes) souriants, serviables. À l’intention des adolescents accros au téléphone portable : comment ne pas dégringoler dans les escaliers, comment ne pas tomber sur les rails – aux grands maux, les petits dessins.

    Mais rien ne vaut l’instant éphémère entre Che Guevara imprimé sur le tee-shirt d’un passant et les mannequins pimpants de Lily Brown. Au Japon, comme ailleurs, rien n’empêche la divergence par l’image.

     

     

     

     

    [1]Roland Barthes, L’Empire des Signes(1970), Paris : Éditions du Seuil, 2007, p. 51.

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