Billet de blog 14 juil. 2020

Londres au cinéma: coups de foudre et lendemains (2/4)

Londres filmé dans Raisons et sentiments (1995, Ang Lee) et dans Le Journal de Bridget Jones (2001, Sharon Maguire).

esther heboyan
Ecrivaine, traductrice, chroniqueuse. Universitaire. Domaines d'intérêts: la place des individus dans la société, littérature nord-américaine, cinéma, musique...
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Londres au cinéma : coups de foudre et lendemains (2)

Londres ou le mariage à tout prix.

L’attrait de Londres est un motif dynamisant dans Raison et sentiments (Sense and Sensibility, 1995) de Ang Lee. Le film commence et se termine dans la douce campagne du Devonshire. Cependant, Londres est une phase cruciale, une excursion prometteuse, peut-être un moyen pour la raisonnable Elinor Dashwood (Emma Thompson) et la romantique Marianne Dashwood (Kate Winslet) de retrouver les traces de leur prétendant respectif, l’affable Edward Ferrars (Hugh Grant) pour l’une et le fougueux John Willoughby (Greg Wise) pour l’autre. Londres signifie agitation et effervescence dont les sœurs Dashwood pourraient tirer avantage socialement et sentimentalement. Chaque lieu est choisi comme une suite d’épreuves à difficulté croissante. Les protagonistes ne s’adonnent pas à la contemplation du paysage urbain. Elles sont projetées dans l’action, ou plus exactement introduites en divers endroits de la capitale où il se passe quelque chose.

L’arrivée en calèche dans les rues de Londres se fait dans un tumulte relatif. Si la lumière est encore clémente à l’arrière-plan, comme une transition de la province vers la ville, la voiture des provinciales est déjà passée dans l’ombre grise et froide. On devine qu’il y aura passage de l’innocence à l’expérience. La promenade le long des colonnades de The Queen’s House à Greenwich ajoute une perspective fébrile. Mais au milieu d’une foule dense et motivée, les sœurs Dashwood sont confinées au rôle de suiveuses passives au point de disparaître des cadrages. Le bal, tant attendu, donné dans une vaste demeure (Wilton House dans le Wiltshire), relance l’espoir des rencontres. Néanmoins, il faut marcher dans la boue avant de fouler l’élégante cour et traverser une enfilade de salons – prélude à la désillusion. Retour à Londres : les corps sont souvent cadrés par rapport aux portes et fenêtres. Plusieurs fois, les sœurs Dashwood sont sur le point d’entrer, de passer le seuil d’une porte, ou bien elles sont postées à une fenêtre, leur silhouette en tension. Trop de découpages d’espaces intérieurs et extérieurs, trop de perspectives tronquées font de Londres un milieu contraignant, paralysant, voire humiliant. Pour les Miss Dashwood qui ne pensent qu’au mariage, il faut quitter Londres pour revenir à l’authentique et trouver la consolation en province.

Le journal de Bridget Jones (Bridget Jones's Diary, 2001) de Sharon Maguire nous propose une version moderne et extravagante des héroïnes de Jane Austen. À l’aube du XXIème siècle à Londres, il est à nouveau question de trouver l’amour, et un mari par la même occasion. Cette comédie romantique met en avant les tribulations d’une trentenaire pétillante, Bridget Jones (Renée Zellweger), spécialiste en communications mais minée par la crainte de rester vieille fille, qui note obsessionnellement ses impressions et résolutions dans son journal au point de les fantasmer sur les enseignes lumineuses de Piccadilly Circus. Alors que les sœurs Dashwood sont freinées dans leur élan d’adhésion à l’ambiance et aux mœurs londoniennes, qu’elles restent figées dans des tableaux d’époque, Bridget Jones, elle, est définitivement, naturellement dans son élément, évoluant dans un Londres festif, vivant, mouvementé et cosmopolite. Sur Bedale Street, où elle occupe un appartement à son image, la caméra capte, sous différents angles, comme à l’improviste, les allers et venues de la citadine. Pubs et restaurants semblent intrinsèquement liés à la carrière amoureuse de la célibataire, sont des espaces incontournables pour la discussion sur l’art de séduire (Momo à Mayfair) ou la séduction en tant que telle (Cantina del Ponte à Southwark).

Bridget Jones ressemble à un personnage de manga qui doit se battre contre l’adversité et rebondir à chaque coin de rue. Londres s’emballe ou s’assombrit, parade ou se rétracte, à l’instar de la protagoniste. Lorsqu’au lendemain de sa nuit avec l’irrésistible Daniel Cleaver (Hugh Grant), Bridget avance sur Tower Bridge, son profil souriant se découpe dans la lumière matinale, son sourire semble faire des ricochets sur la Tamise, sa tête blonde rehaussée d’une écharpe rose parme jaillit dans l’écrin bleuté de Londres. La ville devient cadre sublimant même pour les situations les plus saugrenues. Bridget en petite tenue sous la neige apparaît devant le pondéré Mark Darcy (Colin Firth) dans le quartier chic des Royal Exchange Buildings à Cornhill, au cœur même de Londres, là où convergent les derniers passants du soir et les taxis, là où brillent les réverbères et les vitrines de Noël, là où les êtres solitaires semblent sortir d’une scène de Edward Hopper, entre mélancolie et célébration.

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