Portfolio

Un 14 juillet au hasard de la RATP

Et la vie à bord d'un bus? Éphémère, c'est un moindre mot. Un passage. Un trajet entre deux points.
  1. Un 14 juillet au hasard de la RATP

     

    Un samedi un peu moins ordinaire que d’autres mais pas si extraordinaire. Drapeaux, nation, démonstration de force militaire, etc. En attendant le feu d’artifice à la Tour Eiffel. Et dans quelques heures, la coupe du monde de foot, la victoire tant espérée. Des symboles et de leur sens construits sur le fil du temps. De lieu en lieu, de nation en nation, on connaît l’histoire –  connue, inconnue, révisée jusqu’à la rendre méconnaissable. Ou simplement oubliée.

    Un bus en ce samedi après-midi, tout ce qu’il y a d’ordinaire par temps de canicule. Irrespirable, empesté d’odeurs citadines – pollution, transpiration. Dans la chaleur suffocante, les sons se frelatent, les paroles s’abîment, comme les Montres Molles de Salvador Dali. Le temps, la mémoire, la mort.

    Le bus 62 fait de son mieux entre Porte de Saint-Cloud et Bibliothèque François Mitterrand. Il roule, s’arrête, roule pour faire gagner du temps, s’arrête pour signifier une destination. Les passagers montent, descendent. En solo, en duo, en quartet. Tous et toutes voudraient arriver le plus vite possible. Canicule oblige. Réflexe de survie. Le temps, l’anticipation, la vie.

    Mais la vie, qu’est-ce donc ?

    Et la vie à bord d’un bus ?

    Éphémère, c’est un moindre mot. Un passage. Un trajet entre deux points. Pour les plus chanceux, assis ou debout à l’avant du véhicule, un point de fuite – peut-être. D’habitude on est très sérieux à bord du bus. Ou très triste. Parfois très seul. Comme ces êtres dont plus personne ne réclame l’existence : clochards et clochardes, vieux et vieilles. Qui font semblant d’avoir une vie.

    Les autres, ceux et celles qui ne sont ni sdf ni quatrième âge, se croient à l’abri. Àl’abri du temps, de la maladie, de la guerre, des migrants, des ouragans, de tout ce qui leur semble si lointain. Paris sera toujours Paris. Le bus 62 est leur territoire, leur symbole, leur cri d’allégeance à la vie. Une femme, la quarantaine, se croit immortelle, déjà immortalisée à bord de son bus, le cul statufié sur son siège. Une candidate pour le Musée Grévin lorsque le vent de l’histoire aura tourné. Dans le mauvais sens. Ou bien le vent a-t-il déjà tourné ?

    « Non ! » crie-t-elle à l’homme qui veut s’asseoir à côté d’elle. Il a lui aussi la quarantaine.

    L’homme est noir. La femme est blanche. Tout est dit, croit-on. Mais non. De gestes violents (elle) en paroles violentes (lui), la scène surréaliste vire au cauchemar. Elle va se plaindre au conducteur qui arrête son bus et fait un signalement à la police. Des voix, blanches et noires, s’élèvent pour contenir la situation. L’homme, finalement, descend par la porte avant restée ouverte. Le chauffeur tente de le retenir mais l’homme lui échappe. Vite, une photo de l’individu qui s’éloigne à pied (pour continuer le signalement ?) et le bus repart. La femme, elle, s’est trouvé une place à l’arrière du véhicule. Le hasard fait bien les choses.

    La vie à bord du bus 62 reprend son cours.

    Et les Montres Molles de Salvador Dali se font l’écho des larmes de bronze que verse Rosa Parks, passagère à Memphis. Le temps d'une utopie. 

     

     

     

     

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.