Londres au cinéma : coups de foudre et lendemains (3/4)

Londres filmé dans Une éducation (2009) de Lone Scherfig et Deep End (1970) de Jerzy Skolimowski.

Londres au cinéma : coups de foudre et lendemains (3) 

Londres ou l’éveil à la sexualité.

 

Une éducation (An Education, 2009) de Lorne Scherfig qui se déroule au début des années 1960 à Twickenham, une banlieue au sud-ouest du Grand Londres, relate l’éducation sentimentale et sexuelle de Jenny (Carey Mulligan), une lycéenne de 16 ans, intelligente et rebelle. David Goldman (Peter Sarsgaard), un homme bien plus âgé qui semble détenir les clefs d’une existence palpitante, lui ouvre littéralement les portes de la capitale. Entre une balade initiatique à Oxford et un voyage troublant à Paris, la jeune fille suit le charmeur de Twickenham dans un Londres jusque-là inaccessible, magnifié par la puissance de l’argent, en contraste avec Twickenham qui ne propose que rigueur familiale et rigidité institutionnelle, ou au mieux, une liberté bricolée.

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À Londres, Jenny arrive partout comme on pénètre dans un temple, timidement, révérencieusement, pour être initiée à toutes sortes de plaisirs et de sensations fortes. La musique envoûtante de Ravel à l’église baroque St. John’s à Westminster est une première étape symbolique, empreinte d’innocence. Un dîner chic dans une ambiance de velours pourpre et de jazz lascif marque un pas vers la jouissance instinctive des sens. Une séance d’enchères chez Christie’s affirme le pouvoir jubilatoire de l’argent sur l’œuvre d’art destinée à rejoindre la masse d’objets hétéroclites sans finalité aucune dans un appartement situé à Cumberland Terrace. En fait, l’éducation de Jenny par Goldman et son couple d’amis est de moins en moins glorifiante puisque l’argent sale reste le motif de leurs excursions. Au célèbre Walthamstow Greyhound Stadium, les courses de lévriers servent de prétexte à une rencontre avec un nommé Rachman, sans doute inspiré de Peter Rachman, baron des taudis londoniens et marchand de sommeil notoire. Pour la lycéenne de banlieue, Londres se révèle être une supercherie.

 

Contrairement à Une éducation, Deep End (1970) du réalisateur polonais Jerzy Skolimowski nous plonge dans un Londres peu exaltant, voire glauque, pour conter l’éveil à la sexualité et aux émotions d’un jeune homme de quinze ans, Mike (John Moulder-Brown), qui s’éprend de sa collègue Susan (Jane Asher), une belle rouquine employée à la piscine et aux bains publics de Newford Baths. Londres fournit un cadre banal, en extérieurs comme en intérieurs, où les gens s’adonnent à leurs activités. Sans rendre la ville reconnaissable, Skolimowski tente de saisir une ambiance particulière, privilégiant l’habituel, l’anodin, l’inintéressant. On est à Londres, mais on pourrait tout aussi bien être ailleurs, par exemple dans le Nottingham de Samedi soir, dimanche matin (1960) de Karel Reisz adapté du roman d’Alan Sillitoe. La vie semble engageante, pourrait être tonique, mais les personnages passent à côté de leur vie.

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Le matin sous un ciel gris, agrippé au guidon de son vélo, Mike sillonne Angel Lane, une longue rue commerçante à Stratford à l’Est de Londres. Une pulsation semble l’habiter, le pousser vers un objectif non encore défini. Pendant que la voix rageuse de Cat Stevens chantant But I Might Die Tonight (Mais il se pourrait que je meure ce soir) suggère une quête sinueuse. À force d’épier Susan, comme un soir dans un quartier sordide de Soho grouillant de rabatteurs et de touristes, Mike se retrouve dans l’alcôve d’une prostituée à la jambe plâtrée et se gave de hot-dogs pour tuer le temps. Il est tenu à l’écart des événements excitants. Il ne s’en approche qu’en fantasmant la réalité ou bien en décochant désordre et violence. Pour traduire l’obsession de l’adolescent, Londres devient un huis-clos aux portes verdâtres, aux carrelages souillés, aux murs écaillés, aux couloirs que l’on repeint de rouge sang. La couleur chez Skolimowski n’est pas signe de vie, mais de mort. L’amalgame des couleurs franches, saturées, crée une froideur dérangeante. Hormis la rousseur de Susan qui crée de l’intensité sensuelle, l’usage de la couleur se veut agressif, malsain. Les personnages sont filmés contre des tracés géométriques délimitant des pans de couleurs comme les volets d’une vie à tout jamais incrustés dans du ciment, de la faïence ou du verre. Lorsque Susan finit par rejoindre Mike au fond de la piscine (d’où le titre du film), le bassin est affreusement vide.

 

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