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L'Amérique du Blues -- Helena en Arkansas, King Biscuit Time contre vents et torrents

Helena (ou Helena-West Helena) en Arkansas, dans le comté de Phillips, est la ville la plus à l’ouest de la Piste du Blues, à la frontière nord-ouest de l’État du Mississippi, de l’autre côté du long pont en acier sur la route US-49. La ville où naquit et mourut le slide guitariste Robert Nighthawk, l’ange noir au polochon en briques (Bricks in My Pillow).
  1. Helena en Arkansas, King Biscuit Blues contre vents et torrents

     

    Helena (ou Helena-West Helena) en Arkansas, dans le comté de Phillips, est la ville la plus à l’ouest de la Piste du Blues, à la frontière nord-ouest de l’État du Mississippi, de l’autre côté du long pont en acier sur la route US-49. La ville où naquit et mourut le slide guitariste Robert Nighthawk, l’ange noir au polochon en briques (Bricks in My Pillow), qui vécut à Friars Point, fit partie du très populaire Memphis Jug Band à Memphis, contribua à l’ambiance électrique de Maxwell Street à Chicago, connut des hauts et des bas avant de retourner à Helena, et qui un jour déclara « blues will never die », le blues ne mourra jamais.

    Helena – détour presque obligé puisque de nombreux musiciens, natifs de l’Arkansas ou originaires du Mississippi, s’y sont produits dès les années 1930 et continuent de s’y produire grâce au Arkansas Heritage and Music Festival, anciennement le King Biscuit Blues Festival fondé en 1986 pour redorer, pendant trois jours en octobre, le blason de la petite ville, autrefois portuaire et prospère, aujourd’hui ville-vitrine ou ville-fantôme selon les avis, posée sur les berges du Mississippi au lustre jaune brun.

    En arrivant un peu après dix-sept heures en cet après-midi d’avril, on flâne dans le « historic district », le centre-ville historique que délimite Cherry Street, entrecoupé de rues perpendiculaires, Phillips Street, Elm Street, York Street... Un centre-ville ordonné, propret, mais bizarrement désert, que soulagent mollement immeubles bas et véhicules en stationnement. Helena, une ville parmi les villes qui parsèment la région du Mississippi Delta, ce triangle formé par les lieux de naissance du blues. Sauf qu’ici il y a une élégance des façades, une gaîté des auvents, une illusion de vie. Même si l’on ne voit âme qui vive. Les auvents de couleur surtout composent leur palette de verts, bleus et orange, créant une harmonie festive, une gamme d’inaudibles bonheurs. On est dans le Sud après-tout.

    Au bord de l’asphyxie depuis des décennies, Helena (depuis 2006, stratégiquement réunie avec West Helena) réfléchit à son sort. Il y a même, serrés l’un contre l’autre, un office de tourisme, The Visitors Center, et un petit musée, The Delta Cultural Center, qui ont fermé à dix-sept heures sonnantes. Les visiteurs n’ont qu’à faire de la lèche-vitrine, bataillant des yeux contre le faux jour. Et avec un peu de chance, ils pourront croiser des musiciens qui soudain sortent d’un bâtiment sur Cherry Street. La musique en live emplit la rue. Comme par le passé ? Helena, toujours Helena ? Étape prisée par les bluesmen et chanteuses de blues itinérants du Mississippi et de l’Arkansas mais aussi tremplin notoire vers St. Louis, Kansas City, Memphis ou Chicago.

    Helena, véritable vivier à musiciens prêts à jouer dans la rue, histoire de partager leur musique avec les résidents pour l’heure absents, ou bien d’épater les visiteurs, quatre exactement. Ces jeunes musiciens, sont-ils des saltimbanques sponsorisés par la municipalité de Helena ? Programmés comme les figurines d’une horloge suisse ? Exécutant leur partition dans le monde merveilleux des coucous mécaniques ? Ou bien sont-ils des musiciens libres et exaltés, qui, las de répéter entre quatre murs, font résonner leurs instruments contre le vent qui souffle du fleuve ? En attendant de prendre place dans un bar du coin, comme l’ont fait Robert Johnson, Honeyboy Edwards, CeDell Davis (autre natif de Helena). En espérant peut-être monter sur la grande scène en plein air du Cherry Street Pavilion, construite face aux flots brusques et incessants du Mississippi.

    ÀHelena, on mêle l’utile – le rempart sur le fleuve – au patrimoine immatériel, intemporel – le blues venu des champs de riz et de coton. Sur les blocs en béton, une drôle de couronne et des visages. Une couronne au pays où il n’y a pas de rois, comme un lot-surprise sorti d’une boîte de céréales. Au pays où il n’y a pas de rois, on devient Roi et Reine du blues. Les denrées alimentaires, elles aussi, deviennent des produits-rois, à l’image du King Biscuit Flour, la farine qui permet de concocter le Petit Pain-Roi que l’on accompagne d’une sauce blanche à la viande. Il se trouve qu’en novembre 1941, l’entreprise qui commercialise la farine se rallie à l’idée de Sonny Boy Williamson II et subventionne King Biscuit Time sur KFFA, l’émission de radio diffusée chaque jour de semaine entre 12h15 et 12h45 à la pause-déjeuner des ouvriers noirs de la région. Ainsi naît la toute première et la plus ancienne émission radiophonique sur le blues.

    L’harmoniciste-guitariste-chanteur Sonny Boy Williamson II et le guitariste Robert Lockwood Jr., qui a eu pour maître Robert Johnson, forment un orchestre avec le pianiste Pinetop Perkins et le batteur James Peck Curtis.  Leur show en direct reçoit des musiciens qui deviendront célèbres – James Cotton, Howlin’ Wolf, Little Walter, B. B. King, Levon Helm… Àpartir de 1951 et pendant une soixantaine d’années, la demi-heure King Biscuit Time sur KFFA 1360-AM a pour animateur « Sunshine » Sonny Payne, autre figure intronisée du blues dont le visage rieur derrière son micro côtoie celui de Sonny Boy Williamson II, tout aussi jovial, et de ses compères sur la longue frise murale de Helena. Mur, raconte-moi une histoire, dessine-moi l’histoire du blues…

    Une jolie pelouse, parcourue de voies ferrées, mène à la digue, « the levee ». On cherche à préserver Helena des assauts du fleuve qui au printemps 1927 infligea des dégâts colossaux à tout l’Arkansas, un supplice aussi cruel que la défaite infligée par les Yankees pendant la Guerre de Sécession. Au sommet de chaque mât, le drapeau fédérateur flotte au-dessus du drapeau rouge de l’Arkansas, vingt-cinquième État à rejoindre l’Union, d’où les vingt-cinq étoiles blanches en bordure du losange. Et une étoile, une ! bleue et solitaire à l’intérieur du losange au-dessus du nom de l’État – orgueil des Confédérés. Orgueil que l’on imagine malvenu dans une ville à majorité afro-américaine, dont les ancêtres furent esclaves, puis esclaves affranchis, des hommes et des femmes avilis par la pauvreté et la ségrégation.

    Le long de la promenade et sur le belvédère de la digue, Helena se pare des derniers rayons de soleil. Une lumière dorée pour délivrer du passé ?

    C’est alors qu’arrive Alan, la cinquantaine chevelue. Alan de la Côte Est, qui a vécu neuf ans à Helena avec sa famille, qui y revient régulièrement pour affaires et aussi par amour du lieu, comme transporté par l’éloge de Mark Twain qui souligne le charme, la situation exceptionnelle de Helena sur le Mississippi. Alan est blanc, grand, massif et démocrate, « a liberal », un homme de conviction, un progressiste, un bienveillant qui s’est fait traiter de « faggot », de tapette, par les Blancs. « Le racisme est terrible ici, dit-il. J’étais bien naïf à mon arrivée. Je croyais pouvoir comprendre. Après neuf ans passés ici, je ne comprends toujours pas. » Sa femme et ses filles en ont eu assez et ont décidé de repartir vers l’Est, l’ont invité à plier bagage. ÀHelena, les Blancs ont tenu les rênes trop longtemps, pense-t-il. Les Noirs, une fois arrivés au pouvoir, ont fait n’importe quoi. La ville est à l’agonie. Mais lui aime y revenir.

    Tandis que les oiseaux trillent et babillent, que les péniches font retentir leur corne de brume, Alan s’improvise guide de Helena en Arkansas. La corne de brume la nuit, c’est quelque chose, dit-il. On l’entend à plusieurs rues d’ici, on s’y fait à la longue. Le bungalow en contrebas sur le fleuve devait être une discothèque. Les serpents ont eu raison du projet. Sans oublier la mauvaise gestion de l’affaire. Toiture décollée, véranda arrachée, murs envahis par des plantes sauvages. La bâtisse tombera un jour comme un château de cartes. Et le Mississippi emportera ses panneaux de bois. Cependant, au cinéma du quartier, un mardi par mois, il y a une séance gratuite à 18 heures. Et de la bière après la séance. La bière est payante. Nous déclinons l’invitation. La route est longue jusqu’à Memphis. Il faut y arriver avant la nuit. Alan redescend les marches de la digue et disparaît derrière un bâtiment.

    Pour rejoindre la route US-49, nous remontons Cherry Street et tournons à gauche sur Elm Street, et là, Helena tombe les masques. Un décor à la Richard Wright lorsqu’enfant dans les rues de West Helena il connut la misère, la peur, l’injustice, la faim, la dépravation. L’autobiographie Jeunesse noire, publiée en 1945, semble toujours d’actualité, même si le KIPP, Knowledge Is Power Program, la politique du « Savoir, C’est Pouvoir » veut protéger les jeunes déshérités. Sur Elm Street, il n’y a rien. Des deux côtés de la rue, maisons en bois fatiguées, anémiques, jardins broussailleux, canapés défoncés sous porches. Rien qui puisse inspirer quiconque, sauf peut-être un disciple de Walker Evans qui photographie Forrest City en Arkansas au lendemain des inondations de 1937, ou bien un émule de Sonny Boy Williamson II qui joue à l’harmonica et chante The Sky Is Crying, Le ciel pleurede Elmore James : « Empty –  the sky is crying/Look at the tears rolling down the street », Vide – le ciel pleure/Regarde les larmes qui roulent dans la rue.

     

     

     

  2. Helena, Arkansas. Auvents de couleur sur Cherry Street.

  3. Helena, Arkansas. L'office de tourisme The Delta Cultural Center sur Cherry Street.

  4. Helena, Arkansas. Scène de concert The Cherry Street Pavilion sur Cherry Street.

  5. Helena, Arkansas. En direction de la digue.

  6. Helena, Arkansas. Drapeau de l'Union et drapeau de l'Arkansas.

  7. Helena, Arkansas. Panneau sur la digue. Histoire de la Guerre de Sécession.

  8. Helena, Arkansas. En direction de la digue. Fresque murale des héros du Blues.

  9. Helena, Arkansas. Fresque murale, King Biscuit Time.

  10. Helena, Arkansas. Escaliers de la digue.

  11. Helena, Arkansas. Promenade de la digue.

  12. Helena, Arkansas. Discothèque à l'abandon sur le Mississippi.

  13. Helena, Arkansas. Vue sur le Mississippi.

  14. Helena, Arkansas. Panneau de rue Phillips Street.

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