1. Mur sur le Bosphore

    Soudain ce mur tendu comme un écran de projection. Mais point de film à l’affiche. Ni de spectateurs en vue. Un écran vide sur le Bosphore, un mur qui s’écaille en mai. On y a attaché une roue hérissée de lances. Les vagues s’y cognent et pleurent leur écume. Le soleil cherche Chambres au bord de la mer de Hopper. Pour s’y refléter. Et raconter une ou deux histoires millénaires.

  2. Portail interdit aux passants

    La fumée du bateau est couleur charbon comme autrefois. Elle sort de la même cheminée blanche-noire-orange. Le temps a beau passer, les ans ont beau tomber comme des billes de verre, les choses n’auront pas changé. Le bateau emportera la mémoire des uns, le rêve des autres. L’embarcadère de briques roses sait que Dorothy au pays d’Oz a déjà suivi la route aux briques jaunes. D’ailleurs, le portail n’autorise personne à s’y aventurer, à moins de décliner son identité en « Personnel autorisé ».

  3. Amoureux en haut-relief

    Ces deux-là s’étaient levés du bon pied. Ce jour-là, tout leur réussissait. Le cadre sans une mouette-jacasse, le climat clément de la mi-saison, et le muret si discret entre une colonne antique et la coque d’un navire oublié par Sedat Pakay (photographe qui s’en est allé avec ses réminiscences). Pour s’aimer à l’aune de l’azur marin. « Dis-moi combien tu m’aimes ? » « Je t’aime, je t’aimerai comme l’onde qui coule, qui court de la mer de Marmara à la mer Noire, et bien au-delà. »

  4. L’éboueur, le pêcheur et le touriste  

    L’éboueur en uniforme bleu municipal rentre les poubelles, comme prévu, avec nonchalance. En cet endroit de la ville, on veille à la propreté. Qui veut d’un autre Mark Twain grincheux, à maugréer contre la saleté de Constantinople – pour les siècles à venir ? Le pêcheur, silhouette grise surmontée d’une casquette, attend, non pas une, mais deux belles prises. Il a tout son temps. Contrairement au touriste d’humeur bariolée, venu de sa province lointaine, qui filme façades, commerces, collines avec avidité. Le dos à la mer. Pour l’heure, on ne sait où est passé le marchand de ballons.

  5. En route pour Üsküdar

    Vapurs à quai entre l’Europe et l’Asie. Partir à Üsküdar sur l’autre rive du détroit. Depuis quand l’autre côté est un autre monde ? Quand tous sont passés par là. Perses, Athéniens, Arabes, Bulgares, Russes, Ottomans, Juifs, Grecs, Arméniens, Latins… La pluie sera-t-elle du voyage, comme dans la chanson Kâtibim (Mon intendant) ? La passagère en pince pour son intendant au manteau boueux. « Ce qui se passe entre mon intendant et moi n’est l’affaire de personne ! » Si seulement…

  6. Rivage monochrome

    Les rochers sont le livre ouvert de nos fractures et égarements. Chaque bloc laisse sa poussière d’encre – l’assurance d’un règne nouveau après l’épreuve du cri qu’on étouffe. Pierre Loti n’a plus rien à se mettre sous la dent. Il reste le clapotis des vagues.  

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