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Sur les routes de Rhodes (2)

Cavos s'écrit aussi Kabos
  1. Sur les routes de Rhodes (2)

     

    Cavos s’écrit aussi Kabos

     

    Faliraki le soir ressemble à un bazar. Véhicules et passants s’engouffrent dans des ruelles qui sentent l’oignon et la friture, brassent de la poussière et résonnent des bruits de l’été. Le monde de Zorba le Grec n’est plus. On imagine mal Irene Papas à sa fenêtre guettant le passage d’Alan Bates. Ici point de Zorba et presque point de Grecs. Mais des restaurants, des discothèques et des boutiques à la mode euro-grecque. Plus un McDonald jaune fluo qui ne ternit pas l’activité du fast-food Gyros.

    Venir à Faliraki une fois et ne plus revenir.

    Un taxi nous mène dans un coin du village. On dirait que les rues n’ont pas de nom. Tant pis. On se repère autrement. Grâce à l’enseigne des hôtels, plages et tavernes. Kathara Beach, Taverna Cavos : Faliraki tel qu’on l’aime, tel qu’on l’a aimé dans nos souvenirs. Le chauffeur de taxi promet de repasser vers 23heures. Il ne repassera évidemment pas. Peu importe.

    Cavos s’écrit aussi Kabos. Un b grec vaut un v latin.

    Cette équivalence n’éclaire en rien la composition du menu. Par bonheur, une traduction anglaise imparfaite nous met sur la voie des entrées, les fameux meze. Dans l’ordre d’arrivée : pain délicieusement toasté au fromage, purée d’aubergines, yaourt à l’ail, salade grecque, boulettes de fromage, beignets de pois chiches, calamars et poulpes grillés, éperlans frits qui se mangent entiers. Le goût authentique qu’on recherche. On n’est pas déçu, sauf par les beignets de pois chiches trop gras. L’ouzo glacé parfume les narines, les verres s’entrechoquent.

    Un vent léger fait frémir les feuilles de l’arbre sur la terrasse, caresse les épaules brûlées par le soleil. Quelques lanternes éclairent la tablée. On entend à peine les vagues. La plage est vide. Parasols et transats attendent langoureusement. L’obscurité souligne leur beauté bleue.

    Les chats veulent leur part de la soirée. Ils rôdent en groupe, s’approchent de la taverne. L’un d’eux grimpe jusqu’au grillage, griffe une main imprudente.

    La cuisinière à son grand fourneau fait griller des brochettes d’agneau. Les clients continuent d’affluer. C’est bien connu : en Grèce, on dîne tard, très tard. Le jeune serveur se déplace entre les tables avec une dignité de prélat. Son visage est fermé, son anglais chuintant, son geste précis. Pas le temps de se demander quel travail il trouvera après la saison touristique. Pas le temps de rêver à Malibu, comme son cousin Andreas.

    Face à la mer Égée, un puits à eau. Non pas rond, mais carré. Recouvert d’une plaque de tôle, comme une ardoise d’école, noire, vierge. La page est tournée, l’époque aussi. Suspendu à une chaîne, non pas un pot mais un seau garni de plantes. Le seau a bien servi, servira encore. La margelle, le corps et le socle sont incrustés de gros galets de couleur. Turquoise givré ou brun caramel ?

     

    © Esther Heboyan, 2016

     

     

     

     

     

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