Londres au cinéma -- rires et larmes du réalisme social (1)

Londres filmé dans Riff-Raff (1991) de Ken Loach et Somers Town (2008) de Shane Meadows.

Londres au cinéma – rires et larmes du réalisme social (1)

 

Le réalisme social est un courant fort du cinéma britannique, né dans la période de reconstruction des années 1950, désigné comme « Kitchen Sink Realism » (Réalisme d’Evier de Cuisine), « Free Cinema » (Cinéma Libre), « Gritty Realism » (Réalisme Cru), « British New Wave » (la Nouvelle Vague Britannique), en réaction à un certain cinéma cultivant images et valeurs de la bourgeoisie. Désormais, le cinéma est la vie, la vie telle qu’elle est vécue par les gens modestes, dans l’intimité d’une cuisine, au travail, au pub et au coffee-shop, dans les quartiers populaires de Londres. Le hasard ou la fatalité régente le quotidien d’une famille, d’un couple, d’un groupe de collègues ou d’amis, ainsi que les relations de classes, d’employeurs à employés, de prestataires à clients, etc. Et ce, pour le meilleur ou pour le pire.  Dans le téléfilm dramatique Up the Junction (1965, BBC), adapté du roman de Nell Dunn et qui a pour toile de fond la gare de Clapham Junction, Ken Loach aborde la sexualité et l’avortement clandestin chez les ouvrières de Battersea. À l’inverse, dans la comédie satirique, Be Happy (2008) de Mike Leigh, Poppy, l’enseignante à l’enthousiasme débordant, doit composer tantôt avec un instructeur d’auto-école maussade et dépréciatif, tantôt avec une danseuse de flamenco qui gâche son art en ressassant ses échecs amoureux. Dans le Londres filmé par les tenants du réalisme social, il y a des rires et des larmes.

 

Riff-Raff (1991), Ken Loach : Londres comme un piège qui se referme

 

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Le maître du réalisme social Ken Loach ouvre et clôt son film avec les rats de Tottenham, ce quartier au nord de Londres où se déroule la majeure partie de l’action. On assiste à la transformation d’un vieux bâtiment, The Prince of Wales General Hospital sur Tottenham Green East, en immeuble de résidence luxueuse. (En 1993, l’ancien hôpital fut vraiment converti en un complexe appelé Deaconess Court.) Des ouvriers venus de toutes les régions d’Angleterre se font embaucher au noir pour une paie minable, se retrouvent sur des échafaudages mal sécurisés et dans une cuisine infestée de rats. L’un d’eux envisage la création d’un syndicat, un autre rêve de s’installer en Afrique. Pour les rêveurs, la sentence tombe : ils sont accidentellement ou intentionnellement éliminés. Ken Loach nous dépeint une société thatchérienne où l’injustice de classe est flagrante. Les jeunes trainant dans une cage d’escalier et les enfants adossés contre un mur en briques n’auront pas d’avenir.

Cependant, le scénario signé Bill Jesse qui avait l’expérience des chantiers, n’est pas dépourvu de comédie. Les ouvriers s’activent sous l’autorité arbitraire des chefs mais plaisantent abondamment. Ils s’entraident et se soutiennent mais se jouent aussi de mauvais tours. Taciturne, résigné, Stevie (Robert Carlyle), originaire de Glasgow, se débrouille pour se donner une dimension héroïque et gagner l’amour de Susan (Emer McCourt), une chanteuse pop sans talent ni argent. Après avoir trouvé son sac dans une benne, Stevie va à sa rencontre à Spensley Walk dans le quartier ouvrier de Stoke Newington, près du Clissold Park au sud de Tottenham. Apparaissant derrière une porte bleue crasseuse, Susan, qui craint l’arrivée de son propriétaire, lui propose une tasse de thé vert. Au retour d’un tour de chant peu glorieux, ils tombent dans les bras l’un de l’autre à la descente du bus 73 près de l’arrêt Stoke Newington Town Hall. Susan finit par s’installer chez Stevie et décide, le temps d’une romance, d’embellir le squat sur Chisley Road à South Tottenham.

Si les vexations et les drames se succèdent, Ken Loach truffe le quotidien d’intermèdes comiques qui parfois sont des moments de grâce comme le lancer d’un téléphone dans le vide – vengeance de l’ouvrier contre la mesquinerie du contremaître. Sous une lumière inerte, Londres est essentiellement un espace de travail pour la survie des individus : labeur physique dans des conditions déplorables pour les ouvriers du bâtiment, audition dégradante pour les chanteuses qui veulent percer dans le showbiz. En dehors des liens d’amour et d’amitié, Londres est une ville d’une grande dureté avec des sdf dormant sur le bitume, des hommes et des femmes qui cherchent ou perdent un emploi, et qui parfois succombent à la drogue ou à la colère.

 

Somers Town (2008), Shane Meadows : Londres ou comment s’en échapper quand on n’a rien

 

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Avec Somers Town (2008), Shane Meadows, le réalisateur acclamé de This Is England (2006) qui décrivait les skinheads du Yorkshire, nous conte une histoire moins amère sur la jeunesse britannique, qu’il place dans un quartier de Londres nommé Somers Town, au sud de Camden Town. Deux jeunes adolescents, Tomo (Thomas Turgoose), enfui de Nottingham pour une raison sinistre, dépouillé de toutes ses affaires dès ses premiers pas dans la capitale, et Marek (Piotr Jagiello), récemment arrivé de Pologne, voué à la solitude et à l’errance, se rencontrent dans un café de Phoenix Road à Somers Town.

Un plan aérien de Somers Town montre des sommets d’immeubles – unité urbaine qui manque de plénitude, qui barre déjà toute échappée. Nous sommes à Phoenix Court sur Purchese Street. La caméra sélectionne l’immeuble où habitent Marek et son père. Leur logement se trouve tout au bout d’un couloir délimité par du béton grossièrement troué. À partir de cet horizon bouché, la caméra veut fuir ailleurs. Le père de Marek a établi sa routine entre le chantier de l’Eurostar en pleine expansion et ses beuveries avec ses copains, des ouvriers polonais comme lui. Le fils prend des photos pour tuer le temps, fait des allers et venues entre les garages d’un sous-sol hasardeux et un toit-terrasse qui surplombe la gare de l’Eurostar. La rencontre avec Tomo, plus hardi et plus effronté que lui, devient l’occasion d’aventures tantôt tendres tantôt grotesques – chapardage d’un sac de vêtements dans une laverie, oisiveté au pied d’un arbre, rivalité des garçons face à une jolie serveuse française, utilisation d’un fauteuil roulant comme taxi pour la raccompagner, soûlerie insensée qui cause désordre et désarroi.

Somers Town est le Londres non touristique, un quartier populaire à l’écart, un village dans la ville, une enclave ouvrière et vaguement multi-ethnique dans la métropole, où le noir et blanc gomme toute couleur, rabote l’élan de vie que les deux garçons essaient de trouver. Finalement, il n’y a d’espoir que dans le café illuminé par la présence de Maria et le voyage en Eurostar pour la retrouver à Paris le temps d’un week-end.

Si Riff-Raff de Ken Loach fait de Londres un piège qui se referme sur ses ouvriers mal lotis, Somers Town de Shane Meadows, malgré son ambiance sombre, insère des échappées.   

 

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