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Tokyo - Le silence des lanternes

Des lanternes blanches comme des ballons de fête accrochés par les écureuils volants de Kyushu. Dis, Maman… Quoi, des écureuils volants dans la ville !? Et combien de créatures yokai ont surgi des lanternes rouges gonflées, pourrait-on croire, de malveillance ?
  1. Tokyo -- Le silence des lanternes

    Dès le premier jour, au détour d’une rue non loin de l’hôtel, sur la crête d’un mur, une lanterne boule en papier blanc me fascine. Comme si toute ma vie, j’avais cherché cette lanterne suspendue à une équerre métallique à Tokyo. Sa rondeur tendue par des arcs de bambou, la perfection même. Sa légèreté, une ode au vent. Le dessin central, un cercle rempli de motifs blancs et noirs dépliés en miroir, le bandeau oblique rouge ajoutant sans doute une légende et l’inscription courant mutinement à l’horizontale en font une œuvre d’art. Sous le choc de la modernité amenant son lot d’architectures écrasantes et laides, la lanterne tient bon. Enseigne traditionnelle, publicité à moindre coût, rien à voir avec les écrans géants épinglés en haut des gratte-ciel. Est-ce l’enseigne d’un café-bar ? L’établissement semble fermé (il n’est que cinq heures de l’après-midi), mais à l’extérieur une bicyclette coincée entre un bac à fleurs sans fleurs et une banquette en bois signale que quelque chose se trame à l’intérieur. La bicyclette est immobilisée par deux gros antivols. Tiens, Tokyo dont on vante l’ordre et la sécurité serait-il malmené par de petits voleurs ? À bord de l’express entre l’aéroport de Narita et la gare de Shinjuku, la touriste française, une jeune retraitée aux cheveux courts dont ce n’est apparemment pas le premier voyage au pays du Soleil Levant sur le Mont Fuji, avait tort de déclarer qu’au Japon on ne risque rien. Façon de se rassurer après avoir laissé sa valise sur le porte-bagage à l’entrée du wagon. Ce qui n’a pas empêché son mari d’aller récupérer leurs bagages pour les placer à côté d’eux. Car après tout, le vol de valise (comme le vol de bicyclette) est un phénomène universel, un comportement dicté par aucun drapeau, contenu par aucune frontière, enrayé par aucune police. Un larcin motivé par l’envie ou la cupidité, traits inhérents à l’humain aux quatre coins du globe. Janvier 1981, vol de mon débardeur dans une blanchisserie au Mexique. Un débardeur en coton blanc imprimé de bouteilles coca-cola, acheté cinq ou dix francs sur un de ces étals à camelots devant les Galeries Lafayettes. La blanchisseuse mexicaine l’avait trouvé fort à son goût. Nous avions argumenté en vain. Gardé en otage, le débardeur que j’aimais tant. Tant pis. Il me reste la photo du débardeur : je suis assise sur le perron d’une maison à Iowa City. Août 1980, l’époque américaine.

    Les jours suivants, j’aperçois d’autres lanternes qui donnent son air festif à la capitale. Ces chochin, originaires de Chine, repensées par les Japonais, pour être pliables, dit-on, sont un véritable feu d’artifice pour les yeux et un tremplin pour l’esprit vagabond. Rondes ou cylindriques, blanches ou rouges, les lanternes ornent les façades des bistrots et restaurants, suspendues à la lisière des toitures, sous les auvents, au-dessus des portes ou encore à hauteur des passants. Frêles silhouettes craignant la pluie ou la neige, quelques-unes ont un toit sur mesure, une petite plaque de tôle dont le faîtage crée l’illusion d’un plaisant refuge. On n’a plus qu’à pousser la porte d’entrée pour un bol de ramen ou un pichet de saké chaud. D’autres giguent au gré du vent sur toute la façade de l’établissement, à divers niveaux au-dessus du sol jusqu’au garde-fou d’un toit-terrasse, comme si pendant un bref instant elles avaient rompu leurs attaches, tâté le désordre rare, vivifiant, avant de se résigner à ré-endosser leur statut de symbole. Pour assurer la prospérité du lieu, à l’image des divinités au pied des temples. Les lanternes ne sont pas à plaindre. Comme destin, il y a pire.

    Et combien de petits garçons et de petites filles batifolant au printemps se sont-ils arrêtés pour contempler les lanternes rouges et blanches de Tokyo ? Surtout les petites blanches qui s’égrènent sous l’auvent rouge braise du bistro à bière (BEER BISTRO, dit l’enseigne à l’intention des touristes perdus ou heureux à Shinjuku). Des lanternes blanches comme des ballons de fête accrochés par les écureuils volants de Kyushu. Dis, Maman… Quoi, des écureuils volants dans la ville !? Et combien de créatures yokai ont surgi des lanternes rouges gonflées, pourrait-on croire, de malveillance ? Démons, esprits vengeurs ne sont-ils pas prompts à troubler l’harmonie entre les êtres et la nature, les êtres et la ville, les êtres et la mer ? Quelqu’un pour raconter ? À quand un récit avec des lanternes japonaises pour personnages ? Et ce ne sont pas les formes qui manqueraient à l’imagination des Hayao Miyazaki et Osamu Tezuka en herbe. Il existe aussi des formes octogonales à col évasé et base rétrécie qui s’alignent par dizaines en des lieux de flânerie – rêverie ? – diurne et nocturne. Comme lors des festivals appelés matsuri à la saison des sakura, entre mars et avril, et pour une dizaine de jours seulement, d’où ce culte de la beauté éphémère endémique au Japon, conclut-on. Au sud-ouest de Tokyo à la sortie de la gare Naka-Meguro, les berges piétonnes de la rivière Meguro-gawa regorgent de lampions octogonaux bicolores. Répétée à l’infini, la même note rose et blanche. Une suite exquise qui se déplie en contrepoint des frondaisons roses pâles des cerisiers et des azalées rouges qui jaillissent sur le chemin. On en prend plein les yeux et l’on voudrait que ça dure. Je ne m’attendais pas à une telle offrande, une telle splendeur. D’ailleurs, sans l’invitation de D. et de sa femme Y. qui sont retournés vivre au Japon après un long séjour aux Etats-Unis, je ne me serais jamais aventurée de ce côté-ci de Tokyo. Par manque de temps (comment tout voir en huit jours ?), manque de méthode (à l’étranger j’aime improviser ; on prévoit déjà tout et trop le reste de l’année) et méconnaissance de la littérature touristique. Une manie chez moi : c’est à mon retour de voyage que je me renseigne sur les lieux où je suis effectivement passée. Naka-Meguro, dit un site internet dédié à la découverte du Japon, vaut le détour, surtout la nuit en raison des illuminations. Le spectacle de jour en ce samedi après-midi d’avril me suffit amplement. Les berges de la rivière Meguro, ici boudées là éclaboussées par le soleil, sculptent l’instant. La nature crée de l’enchantement au milieu de la ville. La ville ajoute de l’enchantement par ses lanternes roses et blanches. Merveilleux équilibre de formes et de couleurs. La peinture nihonga est-elle née ici ? D. est un marcheur. Il marche à vive allure. Je suis à la traîne car je prends des photos.

    Le lendemain, dans les allées du Parc Ueno au nord-est de Tokyo, les mêmes lanternes octogonales, sauf qu’ici elles sont blanches et rouges carmin. Elles aussi ont pris place parmi les arbres qui dentellent le ciel. Elles aussi sont ornées d’inscriptions verticales. Est-ce de la publicité pour une boutique ? La célébration de quelque chose ? Un adage ? Ce que je retiens des lanternes ce jour-là, c’est leur silence. Sur cette île ravagée par les séismes, incendies, bombardements atomiques, tsunamis, explosion nucléaire, j’entends le silence des lanternes. Arrachées, écrasées, piétinées, emportées, déchiquetées. Leurs couleurs de cendres. Leur lumière avalée par les grondements et les flammes. Il n’y a plus rien à éclairer. Cette finalité-là revient aux deux lanternes géantes des portes du temple bouddhiste Senso-ji à Asakusa. Siècle après siècle. Reconstruction après destruction. La Kaminarimon ou Porte du Tonnerre abrite, dit-on, la plus grande lanterne en papier rouge du Japon. Porte prise d’assaut par les touristes – évidemment. Je fais une halte sous la seconde porte, moins embouteillée, la Hozomon ou Porte de la Maison aux Trésors, tout aussi rutilante, imposante, intrigante que la première. Ici, la grosse lanterne rouge est flanquée de deux lanternes plus petites, en cuivre, de couleur grise et aux motifs dorés. Cette lanterne centrale est aussi couverte de récits peints à l’encre noire. Afin que les légendes du passé ne meurent jamais. Que les adeptes du bouddhisme retrouvent leurs traditions et raison d’être. Que le chochin géant les guide à travers l’existence semée d’embûches, éclairant leur chemin, illuminant leur esprit. Un coup d’œil à la base de la lanterne et l’on se retrouve nez à nez avec un symbole honni en Occident, la svastika de la période nazie (que les néo-nazis d’Europe continuent de graver sur les murs de la ville pour rendre la ville plus propre, disent-ils). Je me dis que la croix à quatre branches coudées ne peut avoir la même signification ici. D’une part, c’est un symbole très, très ancien. D’autre part, le lien entre nazisme et bouddhisme paraît complètement aberrant, en dépit de l’influence persistante de l’extrême-droite japonaise. Pourtant, les touristes occidentaux se seraient offusqués à maintes reprises. Renseignement pris : il s’agit d’un manji bouddhiste pour signifier le bien-être, la paix, l’amour … Des goûts et des couleurs. Des signes et des symboles. De l’humanité ici et là, horreurs perpétrées, barbaries répétées, et la grandeur ou la sagesse comme quête perpétuelle – comme si de rien n’était.

    Par bonheur, sur les atrocités commises en temps de guerre, il nous reste les « profonds remords » exprimés par l’empereur Naruhito – après des décennies de silence. Ainsi que les merveilleuses estampes de Utagawa Hiroshige (qui valut sa première émotion esthétique à Claude Levi-Strauss), parmi lesquelles ses Cent vues d’Edo dont une version 1856 de la lanterne géante d’Asakusa à l’éloquence retenue par des cordes au-dessus de l’eurythmie neigeuse.

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