L’art de la communication

Le Conseil National des Administrateurs Judiciaires et des Mandataires Judiciaires (CNAJMJ) vient de sacrifier un « pion ». La communication qui va avec, est de nature à induire le public en erreur. Une analyse.

Une communication pas si innocente que ça... © Horst J. Meuter / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int Une communication pas si innocente que ça... © Horst J. Meuter / Wikimedia Commons / CC-BY-SA 4.0int
(KL) – Cette semaine, les confrères de France3 Auvergne-Rhône-Alpes publiaient une information très intéressante : un mandataire judiciaire lyonnais a été « donné » par le CNAJMJ à la justice, sous la suspicion d’avoir détourné 5,6 millions d’euros qui étaient dûs au Trésor Public. Le message de cette action est clair : la profession des administrateurs judiciaires et des mandataires judiciaires dispose d’un règlement interne qui permet de détecter des dysfonctionnements et le cas échéant, le CNAJMJ n’hésite pas à signaler ces dysfonctionnements à la justice. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Hélas, il ne s’agit que d’une communication. La réalité sur le terrain est toute autre.

De nos jours, les métiers d’administrateur judiciaire et de mandataire judiciaire est en pleine mutation. Après plusieurs décennies où quasiment personne ne s’est intéressé au sujet des procédures des liquidations judiciaires, des redressements judiciaires et des procédures collectives, le sujet est arrivé dans le débat public. Plusieurs médias se penchent actuellement sur ces dysfonctionnements qui font tous les ans de nombreuses victimes en France, tout en occasionnant une perte d »emploi spectaculaire. Dans un domaine où l’organisation de ces procédures constitue souvent une « invitation à la magouille », la lumière d’une couverture médiatique fait désordre et met en péril un fonctionnement où beaucoup de gens gagnaient beaucoup d’argent – au détriment des victimes de ces procédures. Il est donc compréhensible que le CNAJMJ, autrement pas très loquace publiquement, a décidé de communiquer. Mais regardons de près cette communication.

Premièrement, c’est le CNAJMJ qui aurait « donné » un confrère peu délicat à la justice. On pourrait donc comprendre que le CNAJMJ dispose d’une instance de surveillance qui veille au respect de la déontologie et qui sanctionne, en cas de besoin, ses « moutons noirs ». Cette impression n’est pas tout à fait correcte, du moins en ce qui concerne les entrepreneurs se trouvant au cœur d’une procédure de liquidation judiciaire. Les innombrables victimes de ces procédures n’ont pas la chance de pouvoir bénéficier de l’excès de zèle du CNAJMJ… Pire : souvent, les personnes concernées ne trouvent même pas un avocat assez courageux pour les accompagner dans une procédure contre un mandataire. « Vous êtes fou ? Je ne vais pas me frotter à ces gens-là », est une réponse qu’entendent de nombreuses personnes enfermées dans ces procédures. Evidemment, qui a envie de se frotter à un groupe d’un peu plus de 400 mandataires judiciaires en France, qui gèrent un patrimoine d’environ 40 milliards d’euros et qui ont le pouvoir de décider de la vie ou de la mort des victimes de ces procédures ? A un moment où de nombreux regards se tournent vers cette profession, que ce soit au niveau associatif, du ministère de la justice ou des médias, cette tentative de « montrer patte blanche » ne prendra pas.

Deuxième point : en sacrifiant un « pion » soupçonné d’avoir détourné de l’argent qui devrait revenir à l’état, le CNAJMJ ne parle pas seulement d’un cas isolé, mais il sous-entend que dans ce cas isolé, la victime aurait été le Trésor Public. Mais la réalité sur le terrain est une autre. Tous les ans, de milliers de personnes tombent dans cette machine judiciaire, présentent des maladies graves, expérimentent des drames personnels et commettent souvent suicide. Ainsi, plusieurs rapports font état d’un suicide tous les deux jours parmi des petits patrons, anciens entrepreneurs, indépendants, agriculteurs. Les cas sont très, très nombreux et l’impression qu’il ne s’agit à Lyon « que » d’un incident isolé n’ayant pas vraiment fait de victimes, mais porté préjudice « seulement » à la collectivité, est fausse.

Troisièmement, cette communication vise aussi la démarche actuelle entre le Ministère de la Justice et l’Association Aide Entreprise – OSDEI. Lors d’une première réunion le 17 mai dernier, le ministère et l’association se sont accordés sur l’organisation de « tables rondes » pour évaluer précisément ce problème. Evidemment, le CNAJMJ est au courant de cette démarche et tente maintenant, par cette communication et le sacrifice de ce « pion », de faire croire au public qu’une telle démarche n’est pas nécessaire (sous-entendant que le CNAJMJ gère cette problématique sereinement à son niveau).

Pendant que le Ministère de la Justice reste actuellement dans un mutisme peu compréhensible, l’association Aide Entreprise – OSDEI a lancé une approche européenne à ce sujet. En étroite collaboration avec des homologues en Italie, acclamé par le monde économique et politique en Italie, le sujet ne risque pas de tomber dans les oubliettes. Il est grand temps que le Ministère de la Justice sorte de son immobilisme, qu’il donne enfin les dates pour ces « tables rondes » annoncées et qu’un travail sérieux soit mené sur un problème qui tous les ans, coûte des centaines de vies et de dizaines de milliers d’emplois en France.

La communication du CNAJMJ, censée rassurer tout le monde, a eu l’effet contraire. Du coup, le public se rend compte qu’il y ait effectivement des dysfonctionnements dans ce domaine et en vue de la couverture médiatique de ce dossier, il serait indiqué que le CNAJMJ, au lieu d’essayer de faire des écrans de fumée, s’associe à la démarche de l’Association Aide Entreprise – OSDEI et du Ministère de la Justice en cours. Car ce sujet ne disparaîtra plus des médias, jusqu’à ce que des solutions auront pu être trouvées.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.