Adieu, Jean-François Torelli

Aucune polémique sur un dossier qu'une enquête clarifiera. Juste un hommage à un homme ayant sauvé de nombreuses personnes d'une machine judiciaire sans pitié. Et qui est mort dans une cellule.

Jean-François Torelli. © privée Jean-François Torelli. © privée
  (Kai Littmann) – Jean-François, tu ne méritais pas ça. Et même si j'ai envie de crier sur les toits de la ville que toute cette histoire sent le faux, le mensonge, la magouille, je me tairai aujourd'hui. Ne parlons pas de ce qu'on t'a reproché pendant des années, on le fera une autre fois, dès lors que toutes les circonstances de ton décès seront connues. Parlons plutôt de toi. Je t'ai connu comme une Florence Nightingale, tu sais, cette infirmière qui, pendant la guerre, courait de malade en malade et aidait là où elle pouvait aider. Je sais, je sais, maintenant tu me diras avec ton accent du midi qui portait le soleil de la Méditerranée à mon oreille allemande, « Arrête tes conneries ». Mais c'est vrai, c'est injuste que tu sois mort dans une cellule près de Bordeaux, toi qui as sauvé tant de gens des injustices qu'ils subissaient et qu'ils subissent encore dans des procédures obscures, tellement obscures qu'elles font maintenant l'objet d'un examen approfondi dans les bureaux de l'Assemblée Nationale à Paris. Et si demain, ces procédures obscures seront changées et améliorées, c'est aussi grâce à ton travail, Jean-François.

Mais ne parlons pas de ces procédures, Jean-François, il y aura un moment plus propice pour le faire. Parlons de ces douzaines de messages que je reçois depuis ton décès, de gens qui m'écrivent « Dites aux gens que c'était quelqu'un de bien, Maître Torelli, dites-leur qu'il a sauvé ma vie et celle de ma famille. Il nous a aidés quand plus personne ne voulait regarder notre dossier. » Ils disent tous ça, dans ces mots et d'autres, et c'étaient tous des gens que tu connaissais. Des gens qui sont arrivés chez toi malades, épuisés psychologiquement et physiquement par des années de procédures, harcelés par les vautours qui survolent le monde judiciaire. Ils disent tous : « Dites à vos lecteurs que Jean-François Torelli était un homme bien. » Tu sais quoi, Jean-François ? Je transmets leur message, parce qu'ils ont raison.

Les gens dont tu t'es occupé n'avaient plus rien. Même plus l'espoir. Très souvent, ils n'avaient pas non plus de quoi te payer. Mais ce n'est pas pour ça que tu les aurais renvoyés. Avec tes amis de l'Association Aide Entreprise, vous sauvez des vies, le reste, c'est le reste. Bien sûr, Jean-François, dans ce monde qui était le tien, cette attitude n'était pas bien vue. Mettre tes connaissances incroyables de ces procédures au service des victimes, au lieu de choisir la facilité en posant avec les présumés vainqueurs de ces procédures, ça faisait désordre. Tu le savais, Jean-François. Et tu as quand même défendu les parias de notre société, ceux à qui on a tout pris, ceux qui ne savent plus où se tourner.

Aujourd'hui, Jean-François, je me tais. Aujourd'hui. Par respect pour le deuil de ta famille, par respect pour celui de tes amis de votre association qui ont perdu l'un des moteurs de leur travail, par respect pour toi. En revanche, et même si tu me diras maintenant que mes mots sont trop « touffus », ton travail continue et aboutira. Ta contribution à cette démarche qui pourra changer ces dysfonctionnements que tu as dénoncés sera tout autant honorée que ta mémoire. Le moment venu, et c'est une promesse, Jean-François, tout ce qui s'est passé sera élucidé et rendu public. En attendant, tes amis pleurent, ceux que tu as sauvés pleurent, le monde pleure. Ceux qui te connaissaient le savent. Et les autres devraient se taire. Adieu, Jean-François.

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