D'où vient la précarité en France ?

Les centre-ville se désertent, les emplois urbains se perdent, les commerces ferment les portes. Pourtant, la gentrification de nos villes ne tombe pas du ciel. Elle est un business.

Voulons-nous la mort de nos centre-villes ? © En toute franchise / CC-BY-SA 4.0int Voulons-nous la mort de nos centre-villes ? © En toute franchise / CC-BY-SA 4.0int
(KL) – Vous faites partie de ceux qui protestent contre Amazon, Ebay & Cie. ? Vous faites partie de ceux qui se demandent d'où vient cette précarité en France qui est à la base du plus grand conflit social de la Ve République ? Vous voulez savoir pourquoi nos villes ressemblent à des sanctuaires le soir venu ? Alors, cet article est pour vous.

Cela se passe à la vue de tout le monde. Dans nos villes, commerce après commerce met la clé sous le paillasson, et les panneaux « A vendre » ou « A louer » se multiplient dans les zones piétonnes qui se dégradent au fur et à mesure. En même temps, les producteurs régionaux doivent créer leurs propres réseaux de distribution, écrasés par les tarifs que dicte la grande distribution, celle où beaucoup de gens se rendent le week-end en désertant les villes.

Le poison qui tue nos centre-villes, qui assassine les emplois urbains, qui pousse de nombreux commerçants dans la précarité, porte un nom : « concurrence déloyale ». Derrière ce terme presque anodin se cache tout un système impliquant les grands groupes de distribution alimentaire, les tribunaux de commerce (encore eux! ), et une imbrication malsaine entre élus locaux, administrations et monde judiciaire.

Tout le monde comprend que les prix affichés par la grande distribution aux portes de nos villes sont inférieurs à ceux que l'on pratique dans le petit magasin du coin. Mais le petit magasin du coin, il présente de nombreux avantages : d'abord, il est là. Et nous sommes bien contents quand il est là. Ensuite, il assure des emplois de proximité, des emplois en ville. Et le petit magasin du coin, il participe à la vie du quartier, du centre-ville, de la société. Souvent, ce sont les petits magasins du coin qui soutiennent la distribution de produits locaux et régionaux, ces produits qui présentent une empreinte carbone propre ; et ainsi, le petit magasin du coin participe même à assurer la production locale et régionale. En lisant ceci, avouez que vous les aimez bien, vos petits magasins du coin.

Pourtant, ils se font cannibaliser. Ce sont les mega-hyper-ultra-centres commerciaux aux portes de nos villes, un peu dans le style américain. Appartenant aux grands groupes financiers, ces enseignes représentent un pouvoir d'achat qui fait pâlir les producteurs. Ils poussent les prix d'achat à un niveau leur permettant de revendre les produits à un prix défiant toute concurrence. Surtout celle dans les centre-villes.

C'est la loi du capitalisme, pourrait-on soupirer en se résignant aux conséquences néfastes de notre modèle de société. Mais c'est faux, car cette concurrence est faussée. Depuis presque un quart de siècle, l'association « En toute franchise » à Marignane dans les Bouches-du-Rhône dénonce des implantations frauduleuses et impunies de grandes enseignes qui ne sont possibles que grâce au soutien des élus locaux, des tribunaux de commerce et de tous les acteurs du monde économique.

Ces mega-hyper-ultra-centres commerciaux s'implantent souvent de manière assez anarchique, présentant des dossiers « saucissonnés », des dossiers incomplets, des dossiers contenant de fausses informations ou des dossiers qui « omettent » d'indiquer, par exemple, une zone de protection d'environnement à l'endroit où ils ont déjà commencé à ouvrir les chantiers.

« La plupart du temps », souligne Martine Donnette, la présidente de l'association « En toute franchise », « personne ne les moleste. Et si jamais il y a contestation lors d'une implantation frauduleuse, les travaux sont légalisés d'après-coup. »

Grand problème : qui peut-on saisir dans un tel cas ? Les différents services se serrent les coudes. Normal qu'ils ne se dénoncent pas mutuellement : après tout, ils portent une responsabilité partagée pour ce genre de projet, et par conséquent, on se « couvre » mutuellement. Qui attaquera un service de préfecture en charge de la vérification des données d'un tel projet d'implantation ? Même si le service en question n'a rien vérifié du tout, le citoyen lambda n'aura même pas accès aux informations de ces dossiers, et encore moins aux rapports de vérification.

Au moment où la France découvre avec une certaine stupeur la précarité au pays, il convient de se poser la question : comment la combattre ? Les arrangements entre les administrations, certains élus et le « grand capital » font partie des dysfonctionnements d'une société en crise. Comme on l’a vu récemment dans le cadre des procédures collectives, ces dysfonctionnements sont le résultat d'une trop grande perméabilité entre les différents services, la possibilité de gagner beaucoup d'argent en « adaptant » la loi aux besoins du « grand capital », et il est tout à fait normal que des associations expertes dans ces dossiers, deviennent les interlocuteurs du gouvernement pour remédier à ces dysfonctionnements, en prenant les mesures législatives qui pourraient mettre un terme à cette transformation de la société.

Au mois de janvier 2019, nous publierons une interview avec la présidente de l'association « En toute franchise », Martine Donnette, qui illustrera cette problématique à travers des exemples concrets. En vue de la situation et des tensions sociales actuelles, la bonne réponse n'est pas un billet vert, mais un travail concentré sur les causes de cette nouvelle précarité et les moyens de l’éradiquer. Il est temps que la France arrive au 21e siècle et que l'on mette enfin un terme aux systèmes de « copinage » qui dirigent encore aujourd'hui la France et son économie. A suivre.

Vous trouverez de plus amples renseignements ainsi que des dossiers illustrant ces dysfonctionnement, si vous CLIQUEZ ICI !

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