La bataille de l'emblème

Après plusieurs semaines de rumeurs, d’énervement, d’angoisse aussi, le nouveau maillot du FC Nantes pour la saison 2019/2020 fut révélé. Ce dernier était accompagné d’un nouveau logo qui n’a pas manqué de faire réagir. Entre la défense d’une histoire, d’une culture, d’un club et d'une politique économique, retour sur une polémique qui relève d’un phénomène global dans le football.

En février dernier, on apprenait que la métropole nantaise refusait de vendre le terrain sur lequel, le Football Club de Nantes, prévoyait de construire le YelloPark. Ce dernier devait être la nouvelle enceinte ultra-moderne de 40 000 places des nantais. Le club, devant à terme, abandonner son antre historique de La Beaujoire. Ce refus, était une victoire pour les inconditionnels du club jaune. En effet, pour beaucoup, ce projet incarnait ce qu’il y a de plus détestable dans l’ère Kita (président et propriétaire du club).

Certains, à l’instar du groupe Brigade Loire, n’hésitent pas à tourner en dérision le nom de leur club fétiche, le qualifiant de « FC Kita ». Un sobriquet pour qualifier à la fois l’homme, propriétaire du FC Nantes depuis 2007, sa gestion et sa politique poussant le club nantais vers d’obscurs horizons. L’enjeu de La Beaujoire était celui de l’historicité, d’une culture club et d’une certaine idée du football faite de clubs ancrés dans leur territoire et leur histoire. Des thèmes réapparaissant avec cette polémique du nouveau logo.

Une question de représentation

Quelle est la place d’un logo dans la représentation d’un club de football ? Celui-ci doit allier plusieurs missions. Tout d’abord le rappel d’une histoire et de glorieux succès passés, dans un second temps l’entretien d’une identité au travers de couleurs et d’un esthétisme particulier et enfin, dans un football mondialisé, évoquer une ouverture sur le monde et répondre à des codes actuels. Ces différents objectifs, bien souvent, se retrouvent en concurrence les uns avec les autres. Depuis 12 ans (date d’arrivée de Waldemar Kita) c’est déjà la deuxième fois que le FC Nantes change de logo.

Sur le précédent logo on trouvait  plusieurs éléments rappelant le passé du club, sa ville de naissance et autres symboles culturels. Tout d’abord en haut à gauche on retrouve la caraque (ou nef), un bateau de la fin du Moyen-Âge qui fut, en compagnie de la caravelle, l’appareil des grandes explorations (la Santa Maria de Christophe Colomb par exemple). Ce symbole est présent sur les armoiries de la ville de Nantes, rappelant ainsi le grand passé portuaire et explorateur de la cité. En sa compagnie, sur la droite, nous retrouvons plusieurs hermines. Symbole breton par excellence, ils rappellent que Nantes, ou Naoned, est historiquement bretonne. En dessous de l’acronyme « FC NANTES » on retrouve deux éléments rappelant les glorieuses victoires du club. Tout d’abord huit étoiles, comme le nombre de titres de champions de France glanés au cours de l’histoire, et des rayures verticales jaune et verte pour mettre en avant l’un des plus beaux de ces huit titres, celui de 1995 (la grande équipe nantaise dirigé par Jean-Claude Suaudeau).

Drapeau de la Brigade Loire exclamant le refus d'un changement d'emblème Drapeau de la Brigade Loire exclamant le refus d'un changement d'emblème

Nous retrouvons ainsi tout ce qui fait le meilleur des logos : représentation de faits glorieux, de faits culturels et un ancrage territorial. Cependant, la logique historique, est bien souvent rattrapée par la logique économique. Le nouveau logo fait disparaître la référence directe à la ville de Nantes et aux exploits du FCN pour ne garder qu’un N géométrique et une discrète hermine. Il est amusant de noter que la majeure partie des acteurs du football, y compris moi dans cet article, utilisons désormais, et largement, le terme de « logo » et non celui de blason ou d’emblème. Un vocabulaire qui montre bien l’évolution des choses, nous parlons du logo d’un club de football comme nous parlons de celui d’une entreprise, qui dispose d'une politique commerciale.

L’ampleur de la dimension économique

Le sponsoring maillot est une source de revenus non négligeable pour un club comme le FC Nantes qui ne fait plus partie des places fortes du football français, comme autrefois. Aujourd’hui, les clubs attirant les plus gros contrats de sponsoring maillot sont les clubs les plus puissants ou/et médiatisés. Ainsi le FC Nantes est bien loin de scruter les premières places de Ligue 1 en ce qui concerne cet élément. Le club est absent du Top 5 en France ou l’on peut retrouver l’OL, l’OM, Saint-Etienne et le LOSC (pour des émoluments allant de 9 à 3 millions d’euros). Le plus gros sponsoring maillot est celui du Paris Saint-Germain. Ce dernier touche jusqu’ici (contrat non renouvelé pour le futur) 28 millions d’euros de la part de Fly Emirates.

Le club de Nantes se doit de redoubler d’ingéniosité pour attirer la lumière sur son maillot. Son nouveau logo fait tout de suite penser à l’évolution d’un autre maillot ô combien classique, celui de la Juventus. L’actuel logo de la Vieille Dame divise tout autant. Ce dernier devait répondre à des impératifs modernes de mode mais aussi à un nouveau marché : l’Asie. Si Nantes ne peut attirer le regard par ses performances sportives, sa direction semble vouloir tenter d’autres initiatives pour combler ce vide. Les grandes institutions que cela soit, à l’échelle française pour Nantes et à l’échelle européenne pour la Juve, doivent jongler entre souci de modernité et respect des traditions.

Le nouveau maillot du Football Club de Nantes, en compagnie de son nouvel emblème Le nouveau maillot du Football Club de Nantes, en compagnie de son nouvel emblème

Le Real Madrid incarna parfaitement cette situation par un concours de circonstances. Nous sommes le 3 Juin 2017, les merengues affrontent les turinois de la Juve lors de la finale de la Ligue des Champions. Madrid étant l’équipe jouant « à l’extérieur », ses joueurs arborent leur maillot extérieur, de couleur violette. Cette couleur est un apanage historique de la Maison Blanche (présence d’une bande violette sur son blason de 1941 à 1997) mais aussi un parfait argument de vente, une qualité que se doit de posséder les maillots extérieurs et « thirds ». Mélange d’histoire et de design mais sans oublier le respect des traditions. A la fin du match (remporté par le Real 4-1), les intendants distribuent des maillots blancs à tous les joueurs, pas question de soulever la coupe aux grandes oreilles dans une autre tenue que le blanc immaculé madrilène. 

Le FC Nantes s’inscrit à la fois dans une dynamique interne, avec la toute-puissance d’un président collectionnant les casseroles, (affaire de fraude fiscale qui fut un des arguments de la métropole nantaise pour refuser la vente d’un terrain pour un futur stade, révélations de L’Equipe Enquête sous les dessous du transfert d’Emiliano Sala, guerre larvée avec son groupe de supporters le plus important, la Brigade Loire) et dans une dynamique globale du « football business » qui semble, désormais, s’attaquer aux derniers symboles intemporels des clubs que sont les couleurs et les blasons. 

Néanmoins, les institutions s’appuient parfois sur des faits historiques avant de confirmer leurs orientations par les réussites économiques qui en découlent. En effet, le nouveau maillot du FC Nantes reprend les rayures verticales verte et jaune de la grande équipe nantaise championne de France en 1995. Ce qui semble plaire pour le moment, puisque plus de 500 maillots (certains accusent le club de manipuler ces chiffres grâce, notamment, à des concours pour remporter des maillots gratuitement) ont été vendus durant les premiers jours du lancement de cette nouvelle tunique arborant un emblème bien loin des standards historiques. Un certain public semble s’y retrouver dans tous ces changements que l’on peut qualifier, parfois, de dénaturant.

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