Le football féminin, un combat et une jeunesse difficile

Le 30 Janvier dernier, 48 000 spectateurs assistèrent à la rencontre féminine opposant l'Athlétic Bilbao et l'Atlético de Madrid dans ce qui était un quart de finale de Coupe d'Espagne. Cette affluence, presque record, arrive avant la huitième édition de la Coupe du monde féminine qui se déroulera cet été en France. Pour en arriver là, le ballon rond féminin a parcouru un long et difficile chemin.

Cette statistique de 48 000 personnes est intervenu pour ce qui était un match, non pas de la Coupe du Roi (c'est ainsi que se nomme la coupe en Espagne), mais de la Coupe de la Reine. Avec cette affluence, un record fut effleuré : celui du plus grand nombre de spectateurs pour un match officiel de football féminin en Europe, détenu par le match ayant opposé Lyon et Francfort en Ligue des Champions féminine, en 2012 à Munich. Il avait rassemblé 50 212 personnes au stade. Ces chiffres, dans le football d'aujourd'hui, semblent dérisoires et bien tardifs. Pour comprendre ce « retard » il faut remonter aux balbutiements du football féminin dans l'Angleterre de la fin du XIXème siècle.

Avant la Guerre, opposition morale et masculine

Dans les années 1880 et 1890 se développe la forme actuelle du football que nous connaissons. Bien sûr, celui-ci est un bastion masculin dans l’Angleterre de cette époque. Cependant, les femmes aussi jouent durant ces années, plus discrètement. La morale de la société britannique, que celle-ci soit ouvrière ou bourgeoise, pousse certaines joueuses à utiliser des noms d’emprunt pour exercer ce sport. C’est le cas d’une des plus fameuses de cette fin de siècle, Helen Matthews, qui se faisait appeler « Mrs Graham ». Celle-ci organisa plusieurs rencontres (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018).

Un de ces matchs est celui qui reste comme la première opposition internationale féminine, le 9 Mai 1881, entre l’Angleterre et l’Ecosse. Il se déroula dans l’Easter Road Stadium d’Edimbourg. Les oppositions sont nombreuses, elles sont morales mais aussi physiques. On peut par exemple citer le célèbre Guardian qui qualifiait de « curiosité vulgaire » ces matchs, ainsi que ces spectateurs qui attaquèrent des joueuses lors d’une rencontre le 20 Juin 1881, toujours lors d’un Angleterre-Ecosse. Helen Matthews, qui se trouvait à la tête de l’organisation de ces matchs, abandonna ses projets. Il faut attendre les années 1890 pour voir de nouvelles tentatives féminines dans le football britannique.

Helen Matthews Helen Matthews

En 1894 est fondé le premier club de football féminin : British Ladies’ Football Club (BLFC). Le club est l’oeuvre de Florence Dixie et de Mary Huston. Cette dernière exposait sa pensée : « Il n’y a rien de grotesque à propos du British Ladies’ Football Club, j’ai fondé l’association l’an dernier avec la ferme résolution de prouver au monde que les femmes ne sont pas des créatures ornementales et inutiles que les hommes imaginent ». Le club, devient un véritable fer de lance. Plus de 150 matchs sont organisés et joués sur deux années avec en point d’orgue le 23 Mars 1895. Ce jour, un match oppose une sélection du Nord de la Grande-Bretagne face à une sélection du Sud. Le match attire 10 000 spectateurs. 

Le BLFC gagne en popularité mais doit subir les mêmes critiques que les premières footballeuses des années 1880. Alors que Robert Miles (joueur de cricket pour l’équipe de l’université d’Oxford) explique que « la maternité, c’est aussi un sport, le vrai sport de la femme », le British Médical Journal déclare en Décembre 1894 que « le football devrait être banni (pour les femmes) car il est dangereux pour les organes reproducteurs et la poitrine en raison des secousses brutales, des torsions et des coups inhérents au jeu ». Au début des années 1900 le club accuse de sérieux problèmes financiers et l’interdiction des rencontres mixtes par la Fédération anglaise en 1902 ont raison du British Ladies’ Football Club qui disparaît en Mai 1903. Le premier conflit mondial (1914-1918) est un tournant pour la condition féminine mais aussi pour son football (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018).

La Guerre, un tournant pour la condition des femmes et leur football

A partir des années 1900, dans le sillage de l’organisation Women's Social and Political Union fondée en 1903, s’ouvre la décennie des suffragettes. Celles-ci adoptent des modes d’actions allant de la provocation au sabotage afin d’obtenir le droit de vote pour les femmes. On peut citer en exemple la militante Annie Kenney qui fut arrêtée pour avoir criée des slogans en faveur du vote féminin lors d'une réunion politique du Parti Libéral. Elle avait choisi l'incarcération plutôt que de payer une amende. Ce fut le début d'une série d'arrestations suscitant la sympathie du public pour les suffragettes. Celles-ci se mirent à brûler des lieux symboliques de la « suprématie masculine » qu'elles combattaient, tels qu'une église ou un terrain de golf réservé aux hommes (News Letter, Suffragette militancy explodes, 2009).

Meeting de suffragettes à Hyde Park Meeting de suffragettes à Hyde Park

Ces munitionettes remplacent aussi les hommes dans le football des usines, ces équipes constitués par les ouvriers. Le patronat utilisait et organisait le sport afin d’éloigner les ouvriers du pub. Le football féminin d’usine se développe rapidement et plus de 150 équipes voient le jour entre 1915 et 1918. Le premier ministre britannique, David Lloyd, encourage ces « vaillantes héroïnes » à exprimer leur patriotisme en pratiquant le football. L’objectif en temps de guerre est de renforcer l’image de ces ouvrières participant à l’effort de guerre et pratiquant un sport national sain et fortifiant. En France, la guerre fait aussi son effet sur le sport féminin puisque c’est le 30 Septembre 1917 qu’a lieu le premier match de football féminin, avec près de 40 ans de retard sur leurs compères anglaises. Ce match met aux prises deux équipes du Fémina Sport, un club omnisports féminin fondé à Paris en 1912 (Fabienne Broucaret, Le sport féminin. Le sport, dernier bastion du sexisme ?, Michalon, 2012).

L'équipe des Dick Kerr Ladies en 1917 L'équipe des Dick Kerr Ladies en 1917

Alors que les compétitions masculines officielles sont suspendus en raison du conflit, des matchs féminins « de charité » se multiplient en Angleterre. Ces matchs servent à récolter des sommes d’argent pour les vétérans et les hôpitaux militaires. Le 21 Avril 1917, l’un de ces matchs réunit plus de 5000 spectateurs. Lors du Noël 1917, ce n’est pas moins de 10 000 personnes qui assistent à  une rencontre en faveur de l’hôpital militaire de Preston. Ce nouveau succès pour le ballon rond féminin est tel qu’une compétition est crée : la Munitionettes’s Cup. Le 18 Mai 1918, la finale de cette coupe se joue devant 22 000 spectateurs. A la fin de la guerre, 750 000 ouvrières sont licenciées mais plus d’une centaine d’équipes féminines émanant des usines sont actives sur le territoire. Certaines disposent d’une très grande notoriété comme les Dick Kerr Ladies.

Après la Guerre, un envol temporaire

Au sortir de la guerre, le football féminin anglais a fidélisé son public et s’est parfaitement intégré au quotidien de la société. En témoigne un des matchs des Dick Kerr Ladies qui réunit 35 000 personnes au St James’s Park de Newcastle. L’apothéose intervient lors du Boxing Day 1920 ( Le Boxing Day, aussi appelé Le jour des boîtes ou Après-Noël est un jour férié célébré le 26 décembre, depuis 1871, dans de nombreux pays anglophones), cette fois-ci, se sont 53 000 personnes qui se pressent au Goodison Park de Liverpool (enceinte du Everton FC) pour admirer le match opposant les Dick Kerr Ladies aux St Helen’s Ladies.

Tout comme dans le développement du ballon rond masculin, c’est l’Angleterre qui influence la France. Au lendemain de la guerre on ne compte qu’une dizaine de clubs féminins actifs en France. En 1920, 16 joueuses du Fémina Sport et d’En Avant se rendent en Angleterre pour disputer plusieurs matchs. Elles jouent notamment à Preston devant 25 000 personnes, Alice Milliat, l’une des joueuses déclarait à ce sujet : « Il faut avouer que l’accueil de la population entière de la grande ville de Preston fut pour nous très inattendu (…) le maire se tenait sur les marches de l’Hôtel de Ville pour nous souhaiter la bienvenue ». Les Dick Kerr Ladies traversent la Manche à leur tour pour une tournée en France. C’est tout d’abord 12 000 spectateurs le 31 Octobre 1920 dont l’ambassadeur britannique au stade Pershing de Paris et 10 000 personnes le lendemain à Roubaix qui se déplacent pour les voir (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018).

Le Fémina Sport, le premier club féminin français, le 29 Février 1920 Le Fémina Sport, le premier club féminin français, le 29 Février 1920

C’est dans cette dynamique que le Fémina Sport décide de jouer plusieurs matchs dans toute la France pour promouvoir le football féminin. L’année suivante, une première mondiale, une édition d’un championnat féminin national est organisée par la FSFSF (Fédération des Sociétés Féminines Sportives de France). Le Fémina Sport remporte cette première édition. Une Equipe de France féminine se constitue et fait plusieurs tournées en Angleterre, l’Equipe d’Angleterre vient à son tour en France et deux rencontres s’organisent en Octobre 1921. Le football féminin prenait son envol à la fois en Angleterre et sur le continent. Malheureusement, un ordre moral et masculin ressurgit au cours des années 1920 et va tuer les espoirs de ce football en plein essor.

En 1918, le Representation of the People Act donne le droit de vote aux femmes britanniques de plus de 30 ans. Une grande avancée, cependant celle-ci n’est pas complète puisque les hommes peuvent voter à partir de leurs 21 ans (Electoral Registers Through The Years) Alors que le championnat masculin de football reprend lors de la saison 1919-1920, la fédération anglaise redoute la popularité du football féminin qui pourrait entraver la visibilité masculine. En conséquence, elle décide le 5 Décembre 1921 d’interdire à ses clubs affiliés le prêt de leur terrain aux équipes féminines. Tout aide technique et matérielle est proscrite, ce qui sonne, de facto, le glas du football féminin anglais. Cette interdiction n’est levée que cinquante années plus tard.

En France, les années 1920 et 1930 sont aussi difficiles pour les joueuses de football. En témoigne la déclaration de Pierre de Coubertin (fondateur du comité olympique) en 1935 : « Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel (…). Aux JO, [le rôle des femmes] devrait surtout [être], comme aux anciens tournois, de couronner les vainqueurs ». Le Gouvernement réactionnaire de Vichy, le 27 Mars 1941, décide d’ « interdire vigoureusement » la pratique du football aux femmes.

Ces mesures font que le football féminin des deux côtés de la Manche lutte difficilement pour revivre et survivre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Si une première Coupe du Monde féminine s’organise en 1970, celle-ci n’est pas reconnue par la FIFA et il faut attendre 1991 pour l’organisation d’une première édition officielle. Une tragique ironie pour un football qui attirait des dizaines de milliers de spectateurs presque un siècle plus tôt et qui ne demande qu’à s’extirper des clichés physiques et des carcans moraux. Deux thèmes qui ont la peau dure quand un Martin Solveig ne trouve rien de mieux que de demander à la première lauréate du Ballon d’Or féminin, Ada Hegerberg, si celle-ci « sait twerker » lors de la remise de son trophée.

 

 Article initialement publié sur le site : Le Corner

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