Le transfert, forfaiture du « mercenaire »

La rengaine semble immortelle. Qu'il s'agisse de celui d'hiver ou d'été, le mercato est un rituel auquel se plient tous les clubs. Cette période est mère de rumeurs et de polémiques. Pour les joueurs, c'est une occasion de gravir les échelons et de trouver une terre plus accueillante, sportive et financière. Mais bien souvent, c'est l'exclamation d'un mal qui ronge un statut passablement ingrat.

Pour pour les supporters, c'est l'occasion de rêver, de pleurer mais aussi d'haïr. Les émotions sont fortes et les jugements tout autant. Le joueur est perçu comme un mercenaire des temps modernes, vendant sa fidélité au plus offrant. Une telle caricature peut renfermer des vérités, certes, mais il est utile de rappeler le statut, parfois malheureux, d'un joueur professionnel. Un statut largement accouplé à un autre, celui du transfert.

Au cours du Moyen-Âge, un vassal rendait « hommage » à son seigneur, ce qui signifiait que le premier jurait fidélité au deuxième. Cet hommage est un lien personnel, ne pouvant être héréditaire et devant être renouvelé à la mort du vassal ou du suzerain concernés. Un joueur de football se doit de renouveler sa fidélité tout au long d'une carrière auprès de différentes « seigneuries ». On attend de lui un sacrifice qui se veut guerrier dans la symbolique, tout comme un vassal devant s'acquérir du service d'ost (service militaire que devait un vassal à son seigneur), obligation relevant de ce que l'on appelle l'hommage lige.

Celui qui s'oppose au vassal, par ses liens, est le mercenaire. Ce dernier est un combattant étranger aux conflits. De plus, les services d'un mercenaire s'envisagent dans le cadre d'une mission de courte durée. Il n'a pas vocation à servir indéfiniment un même seigneur ou une même cause. Enfin, il jouit bien souvent d'une rémunération supérieure à celle des soldats de l'armée régulière. Cette situation le pousse vers le plus offrant. Un joueur de football hérita de ce sobriquet de « mercenaire » qui souligne pour le supporter le manque de fidélité de celui qui propose ses services au plus généreux.

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Le cadre permettant une telle comparaison historique et militaire est celui du transfert. Bien que symbolique du football moderne de par sa large utilisation, sa pratique est quant à elle presque aussi vieille que le ballon rond lui-même. Celle-ci apparaît dès la fin du XIXème siècle en Angleterre. La Football Association (la fédération anglaise de football) faisait face à un phénomène de transferts occultes mêlant salaires dissimulés et négociations sans cadre institutionnel. Elle décida alors de réglementer la question et entendait ainsi empêcher qu'un joueur puisse passer d'un club à l'autre au cours d'une même saison.

Au départ, une telle décision visait à protéger les clubs modestes qui ne pouvaient retenir leurs meilleurs joueurs. C'est ainsi qu'un marché apparaît, le joueur devient l'objet d'une négociation, à laquelle sa seule personne prend part, non son avis. En effet, l'opinion du premier concerné n'est pas pris en compte, l'affaire se réglant entre dirigeants de clubs. Michel Hidalgo, célèbre ancien joueur et sélectionneur de l'Equipe de France, rapportait par exemple l'anecdote suivante : « j'étais militaire lorsque j'appris par un officier qui avait lu L'Equipe que j'étais transféré à Reims (...). Et ce fut en 1957, le départ pour Monaco ». Ce transfert fut convenu complètement à son insu (1).

Charles d'Orléans reçoit l'hommage d'un vassal - Lettrine ornée, XVème siècle | © Archives Nationales Charles d'Orléans reçoit l'hommage d'un vassal - Lettrine ornée, XVème siècle | © Archives Nationales

Une telle situation était notamment rendue possible par la nature des contrats de l'époque. Ces derniers liaient les joueurs à leur club jusqu'à leurs 35 ans, ce qui de fait, établissait un contrat « à vie ». Cependant, encore aujourd'hui, le joueur est un bien appartenant à son « employeur ». Pour s'en aller, il doit demander l'aval de ce dernier. Les possibilités contractuelles d'un joueur sont donc très limitées. Si théoriquement celui-ci peut racheter son contrat, une telle décision, de par les contraintes qu'elle engendre (coût de l'opération, mauvaise image, etc.), est quasiment impossible.

Il est amusant de constater que les questionnements autour de la fidélité d'un joueur et l'appât du gain sont apparus dès les premières années du professionnalisme. Un phénomène ancien et mis en image par la série The English Game. Un siècle plus tard, en 1995, l'arrêt Bosman se contentait en réalité d'accentuer à l'international un phénomène existant. C'est ainsi qu'advient ce mercenariat décrié, car favorisé par de nouvelles règles et de nouveaux échanges, plus nombreux et plus fréquents. Ces transferts et les sommes colossales qu'ils génèrent font alors oublier le statut du joueur de football, qui peut se révéler bien souvent ingrat, et ce, dès le plus jeune âge.

Un chemin difficile vers la gloire

Si, dans le passé, le parcours pour devenir joueur professionnel ne possédait aucun schéma classique, aujourd'hui, le centre de formation est la porte d'entrée majeure des jeunes joueurs dans le monde professionnel. Durant les années 1970, en France, une obligation s'impose aux clubs professionnels : la mise en place de centres de formation. On peut désormais compter une trentaine de centres de formation agréés en France. Ces centres proposent un encadrement total de leurs jeunes pupilles.

En effet, en plus de la formation sportive, ils sont responsables de l'encadrement scolaire de leurs pensionnaires. Pour beaucoup, le football est un des moteurs de l'ascension sociale, en témoignent les chiffres suivants : en moyenne, entre 50 et 60% des pensionnaires de centres de formation sont fils d'ouvriers. Cependant, il est important que de rappeler le revers de la médaille d'un tel monde (2).

Centre de formation du Stade Rennais, l'un des plus performants de France | © S. Plaine Centre de formation du Stade Rennais, l'un des plus performants de France | © S. Plaine

La formation est une prise en charge précoce, intensive et exigeante. Précoce, car nombreux sont les jeunes arrivant dans les premières années de l'adolescence et parfois, dans des clubs éloignés de leur ville d'origine et donc, de leurs proches. Intensive, car le fait de gérer leur scolarité donne un rôle de monopole éducatif au centre de formation. Plus les années passent et plus les entraînements se multiplient, ceux-ci obligent parfois le joueur à privilégier ses performances sportives à ses performances scolaires. L'investissement personnel (et familial) provoque cette préférence pour l'aspect sportif. Et enfin, exigeante, car c'est un monde ou la concurrence est rude. La situation du jeune est « précaire » dans le sens ou celui-ci joue sa place de titulaire chaque week-end et un éventuel contrat professionnel au bout de sa formation. Tout ceci développe, forcément, l'individualisme. Une attitude décriée par nombre d'observateurs et supporters, mais qui semble, hélas, inéluctable.

L'investissement est lourd et indéniable, mais pour quel résultat ? En 2015, la Fédération Française de Football avait établi que les clubs de Ligue 1 et de Ligue 2 (les deux divisons professionnelles en France) n'avaient « absorbé » que 75 des 250 jeunes arrivant à la fin de leur formation. Pour les autres, c'est un sacrifice vain de leur jeunesse et de leur parcours scolaire en faveur d'un professionnalisme qui refusa à se montrer (certains atteignent ce monde via des parcours plus tumultueux, gravant les échelons depuis des divisions plus reculées). En cas de réussite, le jeune initié intègre un monde du travail répondant à des règles propres et à un contexte particulier.

Un travailleur comme les autres ?

Le footballeur professionnel est aussi touché par les maladies « modernes ». Le 10 octobre 2016, la FIFPro (Fédération internationale des associations de footballeurs professionnels), un syndicat mondial regroupant 42 associations nationales de footballeurs professionnels, publiait pour la journée mondiale de la santé mentale une enquête sur les troubles mentaux touchant les joueurs. Sur un panel de 262 joueurs, il fut établi que 37% d'entre eux ont rapportés des symptômes d'anxiété et de dépression. De plus, 65% déclarent que ces troubles ont eu une influence sur leur carrière. Une carrière que les joueurs ne contrôlent pas totalement. Le joueur de football est un actif financier pour le club qui le possède. Le déroulé de sa carrière ne se base, donc, pas seulement sur ses performances sportives. Un cas significatif peut démontrer cette dernière affirmation. Le cas en question est celui d'Adrien Rabiot qui défraya la chronique il y a quelques années.

Celui qui était encore un joueur du Paris Saint-Germain et international français (6 sélections) fut écarté des entraînements collectifs pour avoir refusé de prolonger son contrat (Le joueur était alors à six mois de la fin de celui-ci, ce qui lui a permis de s'envoler vers la Juventus sans que cette dernière s'acquitte d'une indemnité de transfert). C'est Antero Henrique, ancien directeur sportif du PSG qui entérina la chose : « Le joueur m’a informé qu’il ne signerait pas de contrat et qu’il souhaitait quitter le club en étant libre à la fin de la saison, soit à l’expiration de son contrat (...) il restera sur le banc pour une durée indéterminée ». L'UNFP (Union Nationale des Footballeurs Professionnels), l'un des syndicats français de joueurs, avait apporté son soutien au milieu de terrain parisien. Le public du Parc, au contraire, prenait en grippe celui qui fut formé au club. Banderoles et sifflets excellèrent dans la démonstration de la détestation que motiva dans la capitale celui que l'on surnomme « le Duc ».

Banderole des ultras parisiens lors de PSG-FC Nantes, le 22 décembre 2018 | © Getty Images Banderole des ultras parisiens lors de PSG-FC Nantes, le 22 décembre 2018 | © Getty Images

Le cas d'Adrien Rabiot n'est pas exceptionnel, de telles situations sont monnaie courante dans le football professionnel. Le cas d'un joueur moins célèbre le confirme, celui d'Anatole Ngamukol. Le joueur, portant alors les couleurs du Stade de Reims, participa à la remontée en Ligue 1 de ce club historique. Cependant ce dernier ne souhaitait pas garder dans ses rangs le joueur pour le nouvel exercice, celui du retour dans l'échelon supérieur (2018-2019). Le club champardennais désire transférer son attaquant, mais le joueur ne l'entend pas de cette oreille et s'oppose à un tel départ. Il advient alors ce qui arrive fréquemment dans les clubs professionnels ces dernières années : le joueur est écarté et n'est plus le bienvenue aux entraînements du groupe professionnel. On appelle ces bannis, dans le jargon médiatique et footballistique, les « lofteurs ». Le joueur porta plainte et fut également soutenu par l'UNFP qui déclara à Mediapart que le « football est un no man’s land juridique ».

Le joueur de football, dont la carrière est relativement courte (entre 10 à 15 ans, lorsque tout se passe bien) est soumis à un traitement particulier, car considéré comme un actif financier. Celui-ci s'expose aussi aux risques du métier comme les blessures qui peuvent arrêter ou ternir une carrière. Cette courte carrière motive alors les joueurs à préparer au plus vite leur reconversion, bien souvent dans le même domaine, non sans difficultés. Ceux qui souhaitent être entraîneurs doivent par exemple passer de nombreux diplômes et donc réapprendre un métier.

Néanmoins, tous ne s'en sortent pas. Selon l'association XPro (une association soutenant des joueurs professionnels irlandais et anglais), trois joueurs sur cinq se déclarent en faillite, dans les cinq ans suivant leur retraite. Les raisons sont multiples : mauvais investissements durant la carrière, escroqueries, divorce coûteux, etc. Le haut salaire, parfois choquant de certains joueurs, ne doit pas faire oublier tous ces aspects, mais aussi que la plupart des joueurs professionnels de la planète ne gagnent que quelques milliers d'euros par mois (voire beaucoup moins). Tout ceci pour une très courte durée et avec de larges contraintes propres à ce milieu du football professionnel.

Les considérations à la fois féodales et modernes entourant la personne du joueur provoquent un décalage entre la condition personnelle et la perception publique. Sa personne renferme des considérations à la fois sentimentales, symboliques mais aussi contractuelles. Le transfert est ce qui caractérise bien souvent le football d'aujourd'hui et dans le même temps ce qui appuie le mieux du monde tous les paradoxes qu'il renferme. Il est à la fois l'horizon social et professionnel du joueur et sa mort métaphorique aux yeux du supporter.


(1) : Manuel Schotté, « Acheter » et « vendre » un joueur. L’institution du transfert dans le football professionnel, L’Harmattan | « Marché et organisations » 2016/3 n° 27

(2) : Julien Bertrand, La formation au football professionnel : une voie alternative d’ascension sociale ?, Informations sociales, 2015/1 N°187

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