Le football, ami et témoin de l'Egypte

En 1984, le club cairote d’Al-Ahly est en finale de la Coupe d'Afrique des vainqueurs de coupe de football. A l’occasion de cette rencontre, le président de l’époque, Hosni Moubarak, déclare aux joueurs : « Le foot est une guerre qui répond à nos objectifs. L’Egypte doit être fière de vous, nous devons lui offrir vie et sang ». En Egypte, comme ailleurs, le football est une affaire politique.

D’un point de vue strictement sportif, le football égyptien se porte bien et est l’un des plus flamboyants du continent africain. Deux des quatre derniers finalistes de la Ligue des champions (plus grande compétition du continent) de la CAF (Confédération Africaine de Football) sont égyptiens et cairotes : Le Al-Ahly S.C en 2017 et le Zamalek S.C en 2016. Le premier a d’ailleurs remporté huit titres dans cette compétition et le second cinq. De plus, l’équipe nationale égyptienne était en Russie cet été, pour sa première qualification en Coupe du Monde depuis 1990. Enfin, Mohamed Salah, joueur égyptien du Liverpool F.C, meilleur joueur du dernier championnat anglais, est devenue une icône mondiale.

Au-delà de cet aspect, le football peut témoigner des événements de l'histoire contemporaine égyptienne. Depuis son indépendance au Printemps arabe en passant par la fin de la Monarchie et l'Egypte de Nasser.

Importation et influence britannique

Comme beaucoup de sports «modernes» le football a été institutionnalisé et codifié au Royaume-Uni. Ce qui au départ était considéré comme un jeu a rapidement été transformé en sport par la société britannique. Comparé à un jeu, un sport répond à plusieurs obligations : un cadre fixe, un règlement universellement accepté et des institutions chargées de faire respecter les deux premières obligations. En résumé, le sport est un jeu avec des règles et dans le cas du football les fédérations représentent les institutions en charge de l’organisation et de l’encadrement.

Le football égyptien est né sous le joug britannique. Tout comme dans d’autres pays de cet empire colonial, le football apparait dès le XIXème siècle. Les marins et autres soldats sont les premiers à l’importer et à y jouer. On fait d’ailleurs référence à leur présence et à l’organisation de matchs de football au Cap dès 1862 (Peter Alegi, Laduma! Soccer, Politics and Society in South Africa, University of KwaZulu-Natal Press, 2004)Du côté des élites africaines, ce sport leur est introduit dans le cadre scolaire à partir de la fin du XIXème siècle.

Eton College, en 1690 Eton College, en 1690

Cette démarche suit le modèle de la société britannique à l’ère de la Révolution Industrielle. A l’époque, le football est enseigné aux élèves des publics schools en Angleterre. Contrairement à ce que pourrait faire croire leur nom, ce sont des écoles privées où sont éduqués les enfants de la bourgeoisie britannique. Cet enseignement du football dans le cadre de l’école répond à des besoins précis et sociologiques. Le sport permet tout d’abord la formation d’une masculinité Victorienne avec des valeurs précises tel que l’abnégation, la robustesse ou encore le stoïcisme. Dans un second temps, la pratique du football est une incarnation du cadre sociétal. Ces futures élites apprennent à commander, ce qu’elles feront plus tard sur les masses, que ce soit dans une assemblée ou sur un champ de bataille. L’élite apprend à gagner « dans les règles ».

Tout d’abord décrié pour sa violence, le football va peu à peu s’intégrer dans les enseignements. Jusque là, on vouait une admiration à la gymnastique allemande qui serait le père des victoires militaires prussiennes au XIXème siècle. De son côté, le football est vu par les mouvements chrétiens comme un outil de tempérance, source de discipline. Les jeux physiques, football en tête, deviennent peu à peu obligatoires au sein des publics schools entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème siècle.

Mustafa Kamil Pacha, leader historique du Parti Nationaliste Egyptien Mustafa Kamil Pacha, leader historique du Parti Nationaliste Egyptien
Le football est un outil pédagogique au sein des élites, mais aussi un outil de contrôle au sein des classes populaires et du prolétariat. Ce sport et le stade dans lequel il se pratique sont deux façons de contrôler la violence « des masses ». Il atténue la conscience politique tout en maintenant le chauvinisme en temps de paix, dans le cadre de rencontres organisées entre les nations.

Le football se révèle utile à plus d’un point. Le contrôle social qui s’opère dans une société industrielle et capitaliste, va alors s’appliquer sur le même modèle dans une société coloniale. C’est le cas en Egypte au XIXème et XXème siècles. L’auteur italien, Stefano Jacomuzzi résume le colonisateur britannique par ces mots : « Partout ou se trouve une île, un îlot, un havre (…) là arrive l’anglais, il dresse ses poteaux télégraphiques (…) son chemin de fer. Et il joue au football ».

Il est bon de rappeler quelques points historiques concernant la présence britannique sur le sol égyptien, afin de parfaitement se situer dans le propos.

Le protectorat britannique sur l’Egypte est en place durant huit années, de 1914 à 1922. Cependant la présence et par extension l’influence britannique sur le territoire est plus longue et s’étend de 1882 à 1956. Les autorités du protectorat vont encourager le développement du football au sein des université égyptiennes afin de détourner la jeunesse « éduquée » du pays des affaires politiques et plus particulièrement des discours de Mustafa Kamil, le leader du Parti National Egyptien, qui décède en 1908. Cette tactique aura cours bien au-delà de l’année 1922, notamment dans le but de minimiser la présence britannique au Canal de Suez. Un canal qui créera d’ailleurs une crise majeure en 1956. Le football développe ce que les administrateurs britanniques souhaitaient freiner : une fenêtre de révolte et de développement du nationalisme égyptien.

Naissance du football institutionnel égyptien

Au départ ce sont bien les administrateurs coloniaux que l’on retrouve à la tête du développement du football et de la création des différents clubs, notamment au Caire. Le 8 Décembre 1905 est formé le Club des Hautes Ecoles sous l’impulsion de fonctionnaires britanniques se trouvant dans la capitale égyptienne. Douze ans plus tard, d’autres administrateurs européens fondent l’Union sportive mixte (al Ittihad al-Riadhi al-Mokhtalit). 

Les fondations du football égyptien sont installées. Néanmoins, le nationalisme égyptien y voit très rapidement une fenêtre de tir pour y faire avancer ses idées. Le premier président du Club des Hautes Ecoles est d’ailleurs un ami de Mustafa Kamil, il s'agit d'Omar Lofti Bey. Il va utiliser ce club comme un moyen de lutte contre l’occupation britannique. La section football du club voit le jour en 1911. Un de ses premiers actes de président sera le passage du club vers un nouveau statut : civil et mixte (au sens des nationalités). Ses couleurs sont le rouge et le blanc, celles de l’Egypte et du pouvoir royal. Puis à partir de 1925 la mixité disparaît, le club n’accepte plus que des membres égyptiens et est placé sous la protection du roi Fouad en Janvier 1929. C’est dans ce contexte que naît l'esprit du Sporting Club d’Al-Ahly, un nom qu’il adopte dés 1907 (Julien Sorez & Pierre Singaravélou, L'Empire des Sports, Belin, 2010).

Les fondateurs du club de football d'Al-Ahly Les fondateurs du club de football d'Al-Ahly

De son côté l’Union Sportive mixte devint le Nadi Ezzamalek, puis le Zamalek S.C et le grand rival d'Al-Ahly. Le plus grand derby égyptien de football est né. La ferveur et le succès que provoquent ces deux clubs poussent à la création de la Coupe du Sultan en 1917. Lofti Bey va alors créer grâce à l’aide d’autres clubs (notamment le Nadi Ezzamalek) l’Union égyptienne de football qui obtient son adhésion à la FIFA en 1923. Une adhésion obtenue grâce à l’approbation de l’ancienne puissance britannique dont la présence officielle en Egypte a pris fin un an auparavant. Le Royaume-Uni adopte une nouvelle politique sportive en laissant l’Egypte s’émanciper sportivement afin de donner l’impression d’une indépendance complète. Une manoeuvre servant notamment à minimiser la présence britannique au Canal de Suez évoquée plus haut. 

Cette méthode d’action s’oppose à celle de la France qui préfère intégrer les sportifs que de créer des fédérations sportives distinctes, même dans le cadre d’un protectorat. L’exemple le plus célèbre est celui du joueur marocain Larbi Benbarek qui porta le maillot de l’équipe de France sans jamais avoir été de nationalité française.

Le football égyptien au rythme du Caire et des guerres

Le derby du Caire est un élément qui structure l'imaginaire politique égyptien. Tandis que Al-Ahly représente le peuple, l'anticolonialisme et par extension l'anti-impérialisme, son rival le Zamalek S.C est celui qui incarne les élites européennes et égyptiennes. Il fut fondé par un avocat anglais, George Marzbach. Celui-ci était présent en Egypte pour la construction du tramway du Caire (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, La Découverte, 2018). L'avocat voulait en faire un lieu social pour la bourgeoisie européenne et égyptienne du Caire. Le club fut même celui que supportait le roi Farouk Ier qui régna de 1936 à 1952. Les neufs premiers championnats sont remportés par Al-Ahly et le Zamalek S.C sera le premier club à mettre fin à cette suprématie en 1960. Aujourd’hui le Zamalek S.C et le Al-Ahly S.C cumulent à eux deux 50 des 57 titres d’un championnat qui est considéré comme l’un des meilleurs du continent africain.

Ecusson du Zamalek Sporting Club (à gauche) et celui du Al-Ahly Sporting Club Ecusson du Zamalek Sporting Club (à gauche) et celui du Al-Ahly Sporting Club

En dehors du rythme du Caire, le championnat égyptien doit faire face à l'histoire militaire et politique agitée de l'Egypte contemporaine. Le premier championnat égyptien de football a lieu en 1948. Cette ligue va vivre de nombreuses interruptions. Les deux plus grandes interruptions concernent les guerres israélo-égyptiennes. Tout d’abord la Guerre des Six Jours, entre 1968 et 1972 et la seconde de 1972 à 1973 dans le cadre de la Guerre du Kippour. 

Une troisième période plus récente à marquée l’arrêt du championnat : la Révolution égyptienne de 2011. Les saisons 2011-2012 et 2012-2013 ont été arrêtées en conséquence.  La Révolution ouvre une nouvelle ère à la fois dans l'histoire du pays mais aussi dans l'histoire de son football. La violence et la répression politique s'invitent de nouveau dans les stades tandis que le pays plonge dans une dictature (celle d'Al-Sissi) féroce. Mais avant lui, des hommes comme Nasser, Sadate et Moubarak utilisèrent le football pour servir des intérêts politiques intérieurs et extérieurs. Le club d'Al-Ahly est un des points centraux dans cette connivence entre le monde politique, le peuple et le football en Egypte. Des liens profonds, expliqués dans la suite (Pouvoir, révolte et football en Egypte) de cette analyse du football égyptien.

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