Billet de blog 8 juil. 2022

La signature de grand-père

Inscrire son nom, lettre par lettre et solennellement rester français. Devenir cette fois-ci un français de droit commun. Être un français comme tous les autres finalement. C’était loin d’être banal pour grand-père.

Sophia petite-fille de Harkis
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Camp de Rivesaltes © Ina


« Voulez-vous rester français ? », c’est la question que le juge a posé à grand-père.

Alors grand-père il a déclaré: « Oui Monsieur le juge. » Monsieur le juge lui a tendu des documents, en pointant du doigt l’endroit où il devait signer.

Grand-père il savait bien compter, il était du genre précautionneux. Il s’exprimait en français, en arabe et en kabyle aussi. Seulement on ne lui avait pas appris à lire et à écrire le français. C’est dommage parce qu’il aurait bien aimé lire et écrire le français. Ça l’aurait bien aidé.

Pour s’affranchir de cet inconvénient, il avait appris par cœur à dessiner toutes les lettres qui composaient son nom de famille. Il tenait à ce que celui-ci soit calligraphié dans son intégralité.

Avec le stylo, prêté par la secrétaire de Monsieur le juge, il s’est appliqué à la tâche grand-père. Il s’était concentré très fort pour que son œuvre soit à la hauteur de son exigence. Ça avait même agacé, Monsieur le juge. Son impatience était compréhensible parce qu’y avait du monde qui attendait pour procéder au même rituel que grand-père. C’était d’autres grand-pères et grand-mères.

Inscrire son nom, lettre par lettre et solennellement rester français. Devenir cette fois-ci un français de droit commun. Être un français comme tous les autres finalement. C’était loin d’être banal pour grand-père.

Paraît que grand-père, les jours des élections, il portait toujours son plus beau costume. Il veillait à ce que sa chéchia soit le mieux ajusté possible, toujours parfumé de quelques gouttes de musc. Alors je suis certaine qu’à cette occasion, il aurait apprécié pouvoir faire ce même effort.  Sauf qu’en arrivant au camp de Rivesaltes en 1962, il avait rien emmené avec lui. C’est donc dépouillé de tous ses apparats qu’il se présentait devant celui qui avait le rôle sacré de trancher et de lui redonner sa nationalité. Grand-père obtenait à ce titre le statut officiel de rapatrié. Pourtant le traitement qu’on lui a réservé après était bien différent de ceux qui étaient «européens». On parle régulièrement de séparatisme mais jamais de celui qui a eu lieu à cette époque ! Ce silence qui plane dans l’atmosphère sur toute une politique discriminante et illégale qui visait à exclure grand-père, grand-mère et leurs enfants de la société française.

Grand-père avait traversé la Méditerranée. Sur l’autre rive, d’où il avait dû s’exiler, on avait fait de lui un apatride. Cette séparation dissolvait tous les projets d’avenir de grand-père. Il avait été prêt à verser son sang pour une patrie dont on lui refusait l’appartenance. C’est la religion de grand-père perçu d’un mauvais œil au plus haut sommet de l’état qui en était la cause.

Une histoire d’ancêtres pas nés, pas morts au bon endroit et d’amnésie collective puisque Verdun témoigne de l’inverse.

Le temps de son voyage en bateau pour rejoindre la métropole, alors que toutes ses certitudes venaient de s’effondrer, grand-père s’était lui aussi interrogé sur le sens profond de ce qu’il était. «Qui suis-je? », et comme lui je me suis aussi demandée souvent qui j’étais. D’ailleurs, grand-père et moi on est loin d’être les seuls. Je crois même que c’est ce qui nous relie les uns aux autres, quelque soit notre sexe, notre genre, notre orientation sexuelle, nos origines respectives, nos convictions religieuses, philosophiques et politiques. Ce «qui suis-je ? » qui transparaît dans des circonstances différentes de celle que grand-père a connu, au travers d’expérience singulières à l’image des individus que nous sommes. Mais dans le fond cette question semble revenir à nous comme un écho: «qui suis-je ? ». Peut-être qu’un jour ensemble nous parviendrons à y répondre.

Grand-père a rejoint l’éternité depuis bien longtemps mais il nous a légué sa trace. Sa signature reste vivante.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Chine et États-Unis entrent dans un nouveau cycle de tensions économiques
La crise taïwanaise a prouvé la centralité de la compétition entre Pékin et Washington. Sur le plan économique et historique, c’est aussi le produit des errements de la gestion par les États-Unis de leur propre hégémonie.
par Romaric Godin
Journal
Discriminations sexistes à l’entrée de prisons : des retraits de soutiens-gorge imposés à des avocates
Cela fait une décennie que des avocates signalent des retraits de soutiens-gorge imposés par des surveillants quand elles se rendent en prison. Depuis la diffusion d’une note par l’administration pénitentiaire en juillet 2021 interdisant cette pratique, au moins quatre avocates ont rapporté avoir été ainsi « humiliées ».
par Sophie Boutboul
Journal — Santé
Les effets indésirables de l’office public d’indemnisation
Depuis vingt ans, l’Oniam est chargé d’indemniser les victimes d’accidents médicaux. Son bilan pose aujourd'hui question : au lieu de faciliter la vie des malades, il la complique bien trop souvent.
par Caroline Coq-Chodorge et Rozenn Le Saint
Journal
Les agentes du KGB étaient des Américaines comme les autres
Pendant la guerre froide, Russes et Américains arrivent à la même conclusion. Ils misent sur le sexisme de leurs adversaires. Moscou envoie aux États-Unis ses meilleures agentes, comme Elena Vavilova et Lidiya Guryeva, qui se feront passer pendant dix ans pour de banales « desperate housewives ». Premier volet de notre série sur la guerre des espionnes.
par Patricia Neves

La sélection du Club

Billet de blog
Les perdus de Massiac
Par quel bout le prendre ? Dénoncer l'incompétence catastrophique et l'inconséquence honteuse de la SNCF ou saluer les cheminots qui font tout leur possible pour contrebalancer l'absurdité du système dont ils sont aussi victimes ? L'État dézingue d'abord chaque secteur qu'elle veut vendre au privé de manière à ce que la population ne râle pas ensuite...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
Transition écologique... et le train dans tout ça ?
La transition écologique du gouvernement en matière de transports ne prend pas le train ! Dans un billet, le 3 août, un mediapartien dans son blog « L'indignation est grande », dénonçait le « mensonge d’État » concernant l’investissement ferroviaire. Deux émissions sur France Culture sont révélatrices du choix politique de Macron-Borne ! Saurons-nous exiger le train ?
par ARTHUR PORTO
Billet de blog
« Le chemin de fer est un trésor public et une solution pour demain »
[Rediffusion] Dans « Un train d'enfer », Erwan et Gwenaël Manac'h offrent une enquête graphique dense, caustique et très réussie sur la SNCF qui lève le voile sur une entreprise d’État attaquée de toute part, un emblème, à réformer sans doute, mais surtout à défendre. Conversation déliée avec Erwan.
par Delaunay Matthieu
Billet de blog
Relancer les trains de nuit et améliorer l'infrastructure créera des emplois
[Rediffusion] Lorsque le voyageur se déplace en train de nuit plutôt qu’en avion, il génère davantage d’emploi. La relance des trains de nuit peut ainsi créer 130 000 emplois nets pendant une décennie pour la circulation des trains, la construction du matériel et l’amélioration des infrastructures. Bénéfice additionnel : les nouvelles dessertes renforceront l’attractivité des territoires et l’accès à l’emploi.
par ouiautraindenuit