Gare du Nord, un 15 septembre

Retour à la Gare du Nord un 15 septembre. Les boutiques sont pimpantes, se voudraient accueillantes. Les clients ne se bousculent pas aux portes. Personne pour faire la lèche-vitrine. Un gérant fait de la figuration au seuil de sa boutique. Tourné vers le dehors, il contemple le dedans de la gare, la gare en ses heures creuses.

Gare du Nord, un 15 septembre

 

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Retour à la Gare du Nord un 15 septembre. Les boutiques sont pimpantes, se voudraient accueillantes. Les clients ne se bousculent pas aux portes. Personne pour faire la lèche-vitrine. Un gérant fait de la figuration au seuil de sa boutique. Tourné vers le dehors, il contemple le dedans de la gare, la gare en ses heures creuses. C’est peut-être l’heure qui veut ça. La pendule marque midi moins cinq. Les voyageurs debout guettent les tableaux d’affichage. Corps tendus vers une ville du nord. Amsterdam, Bruxelles, Lille, Arras, Dunkerque. Tiens, Rang-du-Fliers ! Londres, c’est par le London Hall. Les uns veulent partir, les autres déjà arriver. Les voyageurs assis, eux, ne sont pas pressés. Leur fatras au sol, ils ont élu escale sur des cubes en bois, ces bancs assemblés comme un quartier de ville nouvelle. Variations sur le même thème. Redondantes de volumes. Un tout fonctionnel. Pas une once de merveille. Il est vrai qu’à midi moins cinq l’estomac crie sandwich-soda ! Les passagers de la Gare du Nord croquent leur jambon-fromage et se disent qu’un banc est un banc.

Septembre sous Covid-19. Pour ce qui est de la distance-barrière entre passagers de la gare, il faut revoir la charte, redistribuer les cartes. Car les places assises manquent. Il y a bien le salon Grand Voyageur au premier étage, mais il faut être détenteur d’une carte Grand Voyageur Plus. Et la SNCF ne s’est pas privée de rétrograder ses clients empêchés de voyager pendant le confinement. Ces grands empêchés ne pouvant accumuler de points d’achats n’ont plus qu’à trainer la savate du côté des quais. Déconfinement pour tous dans un monde de brutes et d’incertitudes. Quelqu’un en haut lieu, un génie de la rentabilité, s’est dit, l’a écrit : Voyageurs, Voyageuses, assez de privilèges ! Pour n’avoir pas assez acheté de billets de train pendant que le pays était au ralenti, vous n’irez plus vous asseoir sous les chandeliers de la SNCF.  Il n’y aura plus d’après, au Salon des fauteuils douillets !

Pour en revenir aux bancs : il y a du monde à la surface des cubes. Alors, les gens s’assoient à même le sol de la gare. Pour grignoter, siroter, somnoler, lire ou pianoter sur leur smartphone. Question hygiène, pas top. Mais on espère que les sols sont régulièrement désinfectés. Le clochard barbu, lui, s’en fiche royalement. Il a été déchu de son rang d’homme. Il n’a ni travail ni foyer ni masque et n’a pas pris de bain depuis un bon moment. Passager de la vie, il a perdu tous ses points, un par un. Une barre métallique lui sert de siège. Il regarde passer tout ce monde le mardi 15 septembre à la Gare du Nord.

Soudain un mouvement de foule. L’affichage du TGV nord. Et l’on se bouscule aux portillons de la voie 13. Aucune distance n’est respectée. Il existe bien des tracés au sol ainsi que des agents pour canaliser l’énergie humaine, mais dans la queue les gens restent très près les uns des autres. Soit ! Il y a bien les anti-masques. Place aux anti-distance, un peu comme au supermarché. Il y a toujours des gens plus pressés que d’autres. On a le droit de vivre, oui ou non ?!

Aux portillons automatiques, les contrôleurs surveillent, renseignent, contrôlent. Et voilà que ma carte à puce ne veut rien afficher. Le passage m’est refusé. Il est vrai que je rechigne à la poser sur le rectangle prévu à cet effet. La carte que je tiens prudemment au-dessus du lecteur magnétique reste muette. « Contact ! » me dit le contrôleur. Mais oui, il fallait y penser. Les gestes-barrière préconisés partout ne font pas sens ici. Allons-y gaiement, le contact pour tous comme on réclame l’égalité pour tous. L’égalité face au virus. Je touche la borne, tu touches la borne, il ou elle touche la borne et chacun/chacune ramasse tout ce qui traîne. Je passe enfin de l’autre côté. Mais le portillon, lui, est programmé pour sonner à la moindre anomalie (temps de contrôle apparemment dépassé) et donc ça sonne. Cela n’a pas échappé au contrôleur posté sur le quai. Allez, hop, ma bonne dame, un autre contrôle. Je tends ma carte que le contrôleur saisit de sa main. La machine contrôleuse fait bip. Tout va bien, sourire en coin. Circulez, il n’y a rien à voir. Juste quelques microbes, bactéries et autres infamies assassines – invisibles, je vous l’accorde.

 

Esther Heboyan, 2020

 

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