Le père, le fils et le simple d’esprit

L’histoire se déroule dans un village perdu dans la montagne, à une date que les meilleurs historiens n’ont jamais pu situer.

Dans le village, tout le monde connaît Lebenêt. Il est le simple d’esprit, l’idiot du village. Sa réputation lui vient de ce qu’un jour, devant la photo d’un loup et alors qu’on lui demandait ce qu’il voyait, il répondit « un loup ». Cela déclencha la fureur de l’assemblée présente. « Ne vois-tu pas que c’est l’incarnation du capitalisme mortifère qui vampirise nos familles et exploite nos enfants ? ». Il répondit « Non. Je ne vois qu’un loup ». Le ton monta « C’est lui qui mange nos moutons, c’est lui qui tue nos enfants, il est le mal absolu qu’il nous faut combattre en nous unissant, nous, les moutons. Moutons ! Unissons-nous pour bouter le loup hors de nos campagnes ! ». Celui que l’on allait surnommer Lebenêt répondit alors « Le loup est loup, le mouton est mouton. Sans mouton le loup meurt de faim. Sans loup la planète étouffe sous le nombre de moutons. Les choses sont ce qu’elles sont et ne deviennent mauvaises que par la magie des mots que l’Homme crée pour déformer le réel ». Il y eût bien quelques velléitaires pour vouloir le pendre sur le champ, mais on ne trouva aucune corde et Lebenêt eût la vie sauve. Et son surnom naquit.

De nombreuses années plus tard.

Dans une modeste maison vivait un maraîcher et son fils. Le portrait de la femme du maraîcher trônait au-dessus de la cheminée et chaque soir ils se recueillaient en lui dédiant leurs pensées. Malgré ses 17 ans, le fils ne sortait jamais le jour tant il avait honte de son physique. Seule la nuit lui semblait accueillante et la forêt complice.

Un jour, le père dit à son fils : « Mon fils. Je suis infiniment triste de te voir ainsi reclus. Rien ne justifie à mes yeux que ta vie s’écoule dans l’univers fermé de cette maison. Et si je respecte ton amour de la nuit et de la forêt, il y a d’autres choses à découvrir de par le monde. A commencer par les gens. Je sais ton angoisse du regard des gens. Il ne faut rien attendre des gens, c’est à cette condition que tu recevras beaucoup. Et je voudrais t’aider à en prendre conscience. Acceptes-tu de faire une expérience pour laquelle je demanderai à Lebenêt de nous prêter main forte ? ». Le fils avait terriblement peur, mais il avait aussi une grande confiance en son père et il ne pouvait imaginer que le moindre piège se cache derrière la proposition. Et le regard de Lebenêt le laissait complètement indifférent. Alors il accepta.

Le premier jour, ils partirent tous les trois pour le marché afin d’y vendre quelques légumes. Le père installa son fils sur l’âne et tira la carriole lui-même. En arrivant sur le marché les quolibets fusèrent. « Regardez-moi ce jeune crétin qui laisse son père marcher à pied en tirant une charrette cependant qu’il se prélasse sur l’âne ».

Le deuxième jour le fils tira la carriole et le père s’assit à dos d’âne. « Quels sont ces demeurés qui n’ont pas compris que c’est à l’âne de tirer la carriole ! » s’écrièrent les marchands lorsqu’ils arrivèrent.

Le troisième jour, il s’installa sur l’âne et lui attela la carriole. Son fils marchait à ses cotés. Lorsqu’ils arrivèrent au marché plusieurs s’écrièrent « Regardez-moi ça. Ce pauvre âne porte toutes les charges et ce jeune fainéant se promène comme si de rien n’était ».

Le quatrième jour, ils mirent l’âne dans la carriole qu’ils tirèrent tous les deux. Des fou-rires les accueillirent. « Quels imbéciles ! Ne savent-ils pas que les ânes existent pour porter les charges très lourdes ? ».

Le cinquième jour, ils partirent avec l’âne mais sans carriole et entassèrent les légumes dans de volumineux sacs. Lorsqu’ils arrivèrent au marché on se moqua d’eux : « Mais que n’achètent-ils pas une carriole pour se faciliter la tâche. Voilà bien des imbéciles ! ».

Le sixième jour le père mit son fils sur ses épaules et le fils poussait la carriole. Des regards consternés les regardèrent passer. « Mais qui sont ces crétins ? Pourquoi n’est-ce pas le fils qui porte le père ? ».

Pour le septième jour, ils installèrent une troisième roue à la carriole et le père, le fils, l’âne et Lebenêt s’installèrent parmi les légumes. Ils avançaient avec des rames de fortune qu’ils appuyaient sur le sol pour pousser la carriole. Un grand silence les accueilli sur le marché avant qu’une rumeur ne monte : « On appelle l’hôpital ou la police ? ».

Lorsqu’ils se retrouvèrent à déjeuner, le père prit la parole : « Il y a le réel et il y a la vérité. Et ce sont deux choses différentes. Le réel est ce qui est palpable, il est sensoriel. La vérité est dans le langage, elle est inscrite dans les mots et la relation au réel. Les jugements sont une croyance, pas une vérité. Le Beau est dans le coeur de celui qui regarde, le jugement est une perversion dont l’objectif est de te dire ce que tu dois être, de penser à ta place ». Lebenêt, qui avait été présent à tous les déplacements, ajouta : « Nul n’est légitime à Dire qui tu es, mais le regard que l’on porte sur toi te façonne. C’est à toi de choisir si tu acceptes d’être ce qui les arrange ou si tu veux devenir qui tu es. C’est une question de liberté, et la liberté n’est qu’un combat. Un combat de tous les jours. Pour Exister, sans dépendance indispensable et sans mépris inutile. Mais nous avons encore un dernier déplacement à faire avant de te laisser méditer ».

Le lendemain ils se rendirent au marché en portant tous les trois la carriole cependant que l’âne les suivait nonchalamment. Des éclats de rire fusèrent de toute part. Ils posèrent la carriole en plein milieu de la place du marché et en firent jaillir un grand écran. Lebenêt posa alors la petite caméra qui l’avait accompagné lors des précédents déplacements et tout le monde put regarder les quolibets et moqueries de leurs précédents déplacements . Tout le monde put aussi constater que c’était presque toujours les mêmes qui se moquaient, tous motifs de moquerie confondus. La stupéfaction fit petit à petit place à la colère. « Et notre droit à l’image ? Pourquoi n’avons-nous pas été prévenus ? C’est un scandale, je vais porter plainte ! ». Lebenêt stoppa alors la projection puis, sous les yeux ébahis, piétina la caméra avant de replier l’écran, puis il s’écria : « Tadam ! Il n’y a plus de problème ! C’est magique ! ». Et ils repartirent.

Un peu plus tard, flânant le long du ruisseau qui bordait la maison, le père reprit la parole. « celles et ceux qui jugent ne le font jamais pour ton bien. Celles et ceux qui te contredisent ne sont pas nécessairement des ennemis. Mais au même titre que les arbres qui nous entourent et les poissons que tu vois au fond de la rivière, tu as le droit d’être ici et d’être heureux. Et cela, toute personne qui te le contestera est quelqu’un qui cherche à te nuire ». Lebenêt continua : « Je suis le simple d’esprit. Je suis celui qui ne comprend rien, qui ne sait rien. Pour eux. Et seulement pour eux. Pour toi, je suis qui ? ». Le fils regarda Lebenêt. Un regard impénétrable, une sorte de sourire discret en permanence sur les lèvres. Le fils se remémora tout ce qu’il avait pu entendre à son sujet. Rien à voir avec la personne qui se tenait devant lui.

Trois jours plus tard, au matin, le fils s’adressa à son père : « Papa, j’ai peur. Mais j’ai beaucoup plus peur de ce que je vais découvrir chez moi que de ce que je vais entendre. Alors aujourd’hui, je vais aller au marché. Seul ».

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Nota : cette histoire est inspirée d'un conte persan dont je ne me souviens absolument pas du titre. Je prie donc l'auteur originel (qui doit avoir maintenant un peu plus de 2500 ans, mais bon ...) de m'en excuser.

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