La sale attente

Cela fera bientôt deux ans qu'ils ont fermé la jungle de Calais et qu'ils ont crée les C.A.O (Centre d'Accueil et d'Orientation). Je dois le dire, pour avoir pas mal travaillé dans ce milieu, je trouvais l'idée plutôt bonne...
  • 20150721-233123

 Cela fera bientôt deux ans qu'ils ont fermé la jungle de Calais et qu'ils ont crée les C.A.O (Centre d'Accueil et d'Orientation), dans lesquels les exilés devaient se poser quelques semaines avant d'être accueillis en C.A.D.A (Centre d'Accueil pour Demandeur d'Asile). Je dois le dire, pour avoir pas mal travaillé dans ce milieu et avoir connu plusieurs types de structure, je trouvais l'idée plutôt bonne à la base, même si je savais bien que les concerné(e)s finiraient par rester dans les C.A.O pendant quasiment toute la durée de leur procédure d'asile (et ça n'a pas raté). Au moins ils étaient à l'abri.

Les principales structures d'accueil que l'on croisait jusqu'alors dans le secteur de l'asile étaient les suivantes :

> Tout d'abord les plateformes d'accueil. Ici, le demandeur d'asile se fait enregistrer et bénéficie d'une orientation en préfecture. Pas d'hébergement, un accompagnement social et juridique ultra limité (en gros: ouverture des droits à l'assurance maladie et orientations sociales - constitution du dossier de demande d'asile, souvent sans interprète - service de domiciliation pour le courrier avec explications (très) sommaires de celui-ci). L'ambiance d'une plateforme peut parfois rappeler celle d'un champ de course dans la dernière ligne droite, à savoir des cris, des bousculades, des contents, des mécontents et des travailleurs sociaux au milieu de tout ça qui ne se souviennent plus de leur langue maternelle à 17h00. Les gens en attente d'une hypothétique place au 115 y passent parfois leur journée, avec leurs enfants énervés de ne pas pouvoir faire leur sieste. Si on devait noter avec des étoiles j'en mettrais une quand même car en dépit de tout l'inconfort, sans elles il serait tout bonnement impossible de faire fonctionner le dispositif d'accueil. J'ai passé 18 mois sur l'une d'entre elles il y a une dizaine d'années, c'est un endroit que je recommande à tout travailleur social qui veut apprendre à connaître ses limites. Imaginez un toubib dans la brousse sans sa mallette, c'est à peu près la situation dans laquelle on se retrouve ici.

> Il y avait aussi les A.U.D.A (Accueil d'Urgence de Demandeurs d'Asile). J'ai bossé un certain temps dans l'un d'entre eux. Je colle 3 étoiles à ce type de structure parce que l'air de rien avoir un lit, une clé et un accès à une cuisine et à des sanitaires est déjà un progrès énorme par rapport aux plateformes. Les résidents ont également droit à un accompagnement social et juridique personnalisé. Au temps où j'y étais vers 2003/2004, nous étions 6 salariés (secrétaire et Directrice compris) pour environ 150 personnes hébergées, c'était gérable. Les A.U.D.A n'existent plus et je crois que les C.A.O et dans une moindre mesure les P.R.A.D.H.A (dernière création en date pour Programme d'Accueil et d'Hébergement des Demandeurs d'Asile) sont ce qui s'en rapproche aujourd'hui le plus.

> Enfin luxe suprême, il y avait et il y a toujours les CADA auxquels on peut mettre parfois jusqu'à 5 étoiles, notamment quand il s'agit d'hébergement en diffus, c'est à dire que le résident loge dans un appartement loué au gré des opportunités par l’association gestionnaire du Centre. En CADA, le ratio était à une époque d'un salarié pour 10 personnes accueillies. Il doit être aujourd'hui d'un salarié pour 15 ou 20 personnes. L'accompagnement social et juridique s'exerce dans de très bonnes conditions si l'on compare aux structures citées plus haut, avec notamment un budget traduction qui permet de travailler sur le dossier en profondeur si nécessaire et aussi d'organiser des ateliers d'information en tous genres. Sans parler des animations diverses et variées, allant des cours de français aux sorties à la plage, ateliers d'esthétisme et autres. J'ai également passé pas mal de temps dans un CADA.

C'est domiciliés sur une  plateforme que la plupart des demandeurs d'asile (hébergés en hôtel pour les plus chanceux, et sans abri pour la majorité des autres) vont effectuer toute leur procédure de demande d'asile, la raison étant le manque de fluidité du système d'accueil. Pour résumer, les CADA sont bouchés et chanceux sont ceux qui décrochent une place. Les familles ont leur chance en général mais c'est plus compliqué pour les personnes isolées. Ces dernières doivent donc se débrouiller quasi seules pendant toute leur procédure et croyez-moi, il y a quelques finesses dans celle-ci qui ont pour conséquence d'en perdre pas mal en route (par exemple les délais de recours qui lorsqu'ils sont non-respectés débouchent bien naturellement sur une obligation à quitter le territoire). C'est simple une personne non-francophone ne bénéficiant pas d'un minimum d'accompagnement n'a aucune chance de s'en sortir.

Pour ma part, ayant exercé dans chacune de ces trois structures et ayant toujours été porté vers la notion d'égalité si chère à notre pays, j’avais tendance à penser que les AUDA (et donc les CAO  qui à mes yeux les remplacent) étaient des structures équitables. J'entends par là que le budget est bien moindre que dans un CADA certes, mais qu'il permet quand même d'accueillir les personnes dignement: hébergement, accompagnement social et juridique.

En fait, par amour de ce principe d’équité, j'avais même tendance à militer autour de moi pour qu'on réduise les budgets des CADA et qu'on augmente celui des plateformes. Je voyais là une évidence: prenons aux structures les mieux dotées pour donner à celles qui le sont le moins et ainsi dans ma logique ô combien naïve devions nous nous retrouver avec un type de structure unique: le CAO. Mais n'allez pas dire ça aux principaux opérateurs ou à ceux qui les soutiennent, ils vous répondront ça.

Sauf que voilà, depuis peu me voilà fâché aussi avec les CAO et les PRADHA, ou plutôt avec les faveurs qui leur sont accordées. En effet depuis la mise en place du GUDA (Guichet Unique pour Demandeur d'Asile), chaque personne souhaitant déposer une demande d'asile doit être préenregistré auprès d'une association agréée qui remplit un formulaire, lequel délivre automatiquement après validation un rendez-vous en préfecture pour un passage dans ce fameux GUDA . Là, le demandeur se voit remettre une attestation de demande d'asile et peut commencer ses démarches en vue de l'éventuelle obtention du statut de réfugié. Il rencontre également l'OFII (Office Français de l'Immigration et de l'Intégration) qui lui fait signer une acceptation des conditions matérielles d'accueil (à savoir le droit à une allocation et à un très éventuel accès à un hébergement). Le délai entre le passage dans une association agréée et la préfecture n'est que de quelques jours selon les textes mais il n'est pas rare qu'il se transforme en plusieurs semaines, voire un mois, selon la région où s'enregistre le demandeur. Il faut aussi ajouter à cela le délai pour être reçu par l'association de pré-accueil, qui lui aussi est variable géographiquement et peut même atteindre jusqu'à plusieurs mois.

Toujours attaché à ma fameuse logique d'équité, je pensais qu'il serait évident pour tous que les personnes devant être reçues prioritairement au GUDA seraient les plus vulnérables, à savoir les personnes malades et sans abri. En effet, pas d'orientation possible vers un CADA sans passage par le GUDA donc plus vite on y passe, plus vite la vulnérabilité sera prise en compte pour une orientation. Sauf que depuis sont arrivés les CAO et PRADHA vers lesquels sont orientés les exilés étant passés par exemple par le centre parisien (la fameuse Bulle) ou ayant été "mis à l'abri" suite aux démantèlements successifs des jungles qui s'étaient constituées sur les trottoirs de la Chapelle.

Ces demandeurs d'asile, une fois orientés vers un CAO ou un PRADHA de province doivent malgré tout se faire enregistrer au GUDA local pour commencer leurs démarches et devinez quoi: ils passent avant tout le monde et ce bien qu'ils aient dorénavant un toit au-dessus de la tête. La préfecture leur ouvre des créneaux qui leur permettent d'échapper à la file d'attente. Ils attendent au pire une semaine, le temps que les gestionnaires des centres prennent les rendez-vous avec la préfecture, etc...et ils savent donc rapidement dans quelle procédure ils s'engagent (Dublin, accélérée ou normale). Ça devrait se passer comme ça pour tout le monde me direz-vous: mise à l'abri, enregistrement de la demande et accompagnement social et juridique de celle-ci. Je suis bien d'accord. Sauf que pendant ce temps là le demandeur d'asile qui n'a pas eu la bonne idée d'aller dormir sur un trottoir parisien plutôt que sur un trottoir de province continue à galérer dans les rues et à attendre deux ou trois mois de plus son rendez-vous, parfois avec une maladie à traiter ou des enfants à protéger. Où est l'équité dans ce cas-là?

Cela amène à des situation étranges ou des gars qui s'étaient perdus de vue en Italie à la sortie du bateau finissent par se retrouver par hasard devant le local d'une association de province. L'un assis sur un carton près de la porte d'entrée tandis que l'autre en sort avec le certificat d'enregistrement de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA déjà en main.

Sac de couchage pour les uns, sorties culturelles pour les autres.

 

 

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