Internet: surveiller, punir et maintenant racketter?

 Par une brève publiée le 4 juin dernier, Challenges.fr nous dévoile en avant-première une lumineuse idée de Laurent Joffrin, directeur de Libération: taxer tous les internautes pour combler le déficit chronique des grands quotidiens nationaux... au nom du «bon fonctionnement de la démocratie», bien sûr !

SOS Picsou

 

Par une brève publiée le 4 juin dernier, Challenges.fr nous dévoile en avant-première une lumineuse idée de Laurent Joffrin, directeur de Libération: taxer tous les internautes pour combler le déficit chronique des grands quotidiens nationaux... au nom du «bon fonctionnement de la démocratie», bien sûr !

 

Quelques euros mensuels seraient prélevés par les fournisseurs d'accès à Internet et redistribués au profit de la presse quotidienne « en fonction de la fréquentation du site concerné et de la taille des rédactions ». Il n'est pas précisé si, dans le cadre de ce merveilleux dispositif, Libération s'affranchira de la publicité, demandera à Edouard de Rothschild de reprendre ses billes pour aller jouer ailleurs et saura retrouver son impertinence - c'est-à-dire son indépendance - d'antan. Mais c'est un détail, dira-t-on sans doute, puisque l'étendard de la démocratie est brandi pour mieux bâillonner ces cochons de non-payeurs d'internautes qui veulent tout, tout de suite et tout gratuit.

 

Dommage pour, par exemple, les abonnés de Mediapart qui consentent à payer 9 € par mois précisément parce qu'ils ne trouvaient plus leur compte du côté des grands titres de la presse quotidienne. Sans leur demander leur avis, on leur ponctionnera quelques euros de plus pour maintenir en vie (combien de temps encore ?) des entreprises de presse basées sur un modèle économique en faillite et qui ont oublié les fondamentaux de leur métier en se compromettant avec les pouvoirs économiques et politiques.

 

Dommage aussi pour Mediapart qui ne devrait pas, en tant que pure player bénéficier des retombées de cette taxe. Et bien au-delà de Mediapart, dommage pour tous ceux, journalistes, blogueurs, lecteurs d'ici et d'ailleurs qui contribuent, gratuitement ou pas, à la diversification de l'offre d'information et à son indépendance, bref, au bon fonctionnement effectif de la démocratie. Il n'auront qu'à payer et se taire.

 

Le caractère pernicieux de la proposition de Laurent Joffrin a déjà été démontré ailleurs, notamment par Numerama, ici et . On peut penser qu'elle fera long feu, ne serait-ce que parce qu'elle est au service d'intérêts si particuliers qu'elle ne saurait que susciter un vaste front d'oppositions, si elle venait à prendre un début de réalité.

 

Mais le vrai danger de ce genre d'élucubrations réside dans le fait qu'elles peuvent constituer une sorte de ballon d'essai avant la vaste foire d'empoigne que risque susciter la mise en place d'une forme quelconque de licence globale. Que les majors de la musique et du cinéma s'y soient opposé jusqu'à présent ne signifie pas qu'il ne changeront pas demain leur fusil d'épaule lorsqu'ils auront épuisé les (très maigres) ressources de la surveillance et de la répression pour limiter la circulation gratuite d'oeuvres numériques.

 

On imagine bien alors qu'au nom du bon fonctionnement de la démocratie, de la création, du sauvetage des milliers d'emplois d'une industrie en faillite ou autre grande idée sympathique, on vienne réclamer à l'internaute qui 3 € pour la musique, qui 5 € pour le cinéma, autant pour le livre, pour la presse quotidienne, nationale, régionale, etc. Bien sûr, il y aura négociation, parce qu'il ne faudrait quand même pas tuer la poule aux oeufs d'or, et on ajustera finement le montant total du prélèvement au consentement à payer de l'internaute moyen. Et après tout, pourquoi pas ?

 

Mais le vrai sujet, c'est celui des modalités de répartition du produit de cette redevance. Dans le modèle de Laurent Joffrin, il est clair qu'il bénéficierait exclusivement aux poids lourds détenant une position dominante dans les circuits de diffusion traditionnels et que l'opération aboutirait à reproduire à l'identique ces positions dominantes sur Internet. On peut douter que l'indépendance de la presse en sorte grandie, que la diversité de la création et même la rémunération des auteurs en sortent améliorées.

 

C'est pourtant ce qui menace, à très court terme.

 

Il devient donc urgent qu'internautes, auteurs-créateurs et professionnels de l'Internet constituent une alliance pour faire obstacle à de telles visées et proposent, si redevance il doit y avoir, des modalités de redistribution qui, au contraire de la proposition de Laurent Joffrin, encourageraient la diversité, favoriseraient la visibilité et l'émergence d'outsiders, et rééquilibreraient la balance des rémunérations en faveur des créateurs (journalistes, auteurs, musiciens, cinéastes...) plutôt que de colmater les brèches de circuits de diffusion dominants qui appartiennent largement au passé.

 

Edité le 18 juin 2009 :

Et voilà... Le patron du Figaro s'y met lui aussi : "Etienne Mougeotte partisan de la licence globale ? Pas vraiment"

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