Pour rien au monde…

En écho à l’article de Faïza Zerouala « “Je n’y retournerai pour rien au monde” : la grande déprime des enseignants », un petit texte dédié à tous les enseignants que j’ai un jour lâchement abandonnés.

Ce devait être en 1982. Onze ans après un Capes obtenu malgré moi, j’étais dans ma troisième année de disponibilité. Avec les trois années d’études fort peu brillantes qui suivirent ma réussite au concours des Ipes et les deux années d’enseignement assurées en tant que maître-auxiliaire, j’en avais terminé avec les dix années que je devais à l’Éducation nationale. Répondant à la convocation reçue à la suite de ma lettre de démission, je me trouvais dans un bureau d’un ministère où je venais pour la première fois.

— Vous pourriez être détachée au ministère de la Culture… 

L’homme en face de moi avait beau tenter de me faire revenir sur une décision qui lui paraissait complètement irresponsable (comme elle le sembla ensuite aux chargés de plannings des chaînes de télévision auxquels je présentais mon CV — Quoi ! Vous étiez titulaire et vous venez chercher du travail chez nous en tant qu’intermittente ?),  je faisais non avec la tête, je faisais non avec le cœur. Je ne voulais plus enseigner. Plus jamais.

Depuis ma mise en disponibilité, à chaque rentrée scolaire, j’éprouvais un tel soulagement de ne plus devoir assister au cérémonial de la prérentrée, de ne plus m’inquiéter à propos de l’emploi du temps qui me serait attribué, de ne plus avoir à demander aux élèves la traditionnelle et absurde petite fiche de début d’année ! Le cauchemar de septembre avait pris fin…

Sauf que, d’une manière imprévisible, il a ressurgi une quarantaine d’années après. Je reçois l’ordre de rejoindre le poste que j’ai déserté. L’indulgence dont j’ai si longtemps bénéficié n’est plus de mise, même si l’on m’accorde une faveur compte tenu de mes autres activités : je dois assurer seulement un mi-temps dans un lycée parisien. J’arrive bien après la prérentrée et en retard, comme d’habitude. J’ai perdu mon emploi du temps et je ne sais pas dans quelle salle je suis sensée faire cours, ni avec quelle classe, de quel niveau. Je monte et descend des escaliers dans une totale ignorance de la topographie du lieu, j’erre dans d’interminables couloirs déserts qui débouchent sur d’autres couloirs ou des salles en sous-sol où des personnes indifférentes s’affairent autour de linges ou de fourneaux. J’essaie en vain de trouver les bureaux de l’administration. Une troupe de jeunes me dépasse. Je me renseigne auprès d’eux et finis par me retrouver, enfin, dans une grande salle à moitié occupée. Certains se lèvent et quittent la salle, d’autres restent, d'autres encore s'installent. Je n’ai rien préparé. Je vais devoir improviser. Comme au Capes.

Comme si souvent dans la vie…

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