J'ai dix ans

Je me souviens quand j'entendais pour la première fois Souchon chanter "J'ai dix ans". J'en avais quelques dizaines de plus quand je me suis abonnée à Mediapart. Aujourd'hui, j'ai à peine six ans. Bon anniversaire !

Je me souviens quand j'entendais pour la première fois Souchon chanter "J'ai dix ans". Est-ce que c'était peu avant Noël ? C'était diffusé dans la rue par de petits hauts-parleurs blancs et nous étions à la hauteur du marchand de bonbons avec ses dômes de fraises rouge vifs et ses coupoles de banane jaune fluo. Je ne comprenais pas pourquoi il disait "les quilles à la vanille".  C'est mon frère aîné qui m'a affranchie : "les quilles, c'est les filles !".  Mais ça ne m'expliquait pas pourquoi les filles étaient à la vanille et les gars au chocolat. "C'est pour la rime". "La rime ?". Des portes s'ouvraient. Le langage avait une nouvelle fonction et c'était la poésie. 

Je me souviens quand je me suis abonnée à Mediapart. C'était il y a six ans.

J'avais deux ans plus tôt croisé un de ses journalistes dans une formation sur l'écriture en ligne. On devait arriver avec un article qu'on améliorerait le jour même. J'avais choisi un sujet sur le Bénin. J'avais bien aimé l'écrire et parler des taxis zems de Cotonou et des balais passés sur le pas de porte pour en ôter le sable, de leur frôlement qui se croisait avec le cliquetis mécanique des machines à coudre, tard dans la nuit très chaude et très noire. Mon article n'était pas dans les codes mais deux ou trois collègues stagiaires m'avaient dit l'avoir bien aimé. 

L'abonnement à Mediapart est arrivé juste après qu'un ami récent avait fait paraître sur son blog une lettre qui lui était parvenue de Syrie. J'avais été très émue de lire ce texte jeté d'un clavier et qui m'arrivait en plein écran dans mon petit village. C'était plein d'éclaboussures de réel. C'était autre chose qu'un article de journal, beaucoup moins abstrait. 

J'hésitais depuis quelque temps entre Mediapart ou Arrêt sur Images. La présence des blogs d'abonnés a emporté ma décision. Je rêvais de cahiers de doléances de notre époque où l'on pourrait simple citoyen écrire ce qui cloche dans l'organisation de la vie, lire ce que les uns et les autres vivent ici ou là, et je l'ai un peu trouvé dans les blogs. 

A cette époque, je m'étais inscrite à un atelier d'écriture. Au départ c'était pour soutenir moralement ma fille qui avait à créer des rencontres entre gadjos et roms pour une action dans le cadre de son service civique. Elle avait choisi l'écriture comme médiation. Et puis j'ai pris goût à ces ateliers. J'avais toujours aimé prendre un crayon parfois. Alors quand je me suis abonnée, je ne me suis pas posé la question un seul instant : je suis entrée à petits clics et les portes se sont ouvertes. J'ai publié mon Faire Part de Naissance. Je ne pensais pas si bien écrire. L'abonnement à Mediapart a profondément modifié ma vie en quelques années seulement. 

Le lendemain, j'avais sous mon texte plein de beaux cadeaux, des tableaux, des chansons, des gentils petits mots. J'entrais dans un autre monde dont je mesurais la qualité. Plusieurs fois le soir, je me suis endormie avec grand bonheur en me disant que je trouverais peut-être le lendemain des commentaires. Parfois c'était le cas et d'autres non. Mais toujours je retrouvais des personnes que j'avais plaisir à visiter à mon tour sur leur blog.  Et puis le journal m'honorait de sa Une. Je me souviens très exactement de la première fois que c'est arrivé. Et, surtout, mes amis virtuels sont devenus des vrais amis. Comme tant d'autres, j'ai eu des moments de désamour avec mon media préféré ; il m'a fallu prendre des distances ; j'ai effacé des billets et jeté toute l'eau du bain avec. Et puis je l'ai regretté, mais c'était fait. Mais jamais je ne me suis désabonnée.

Ma vie de maintenant est très riche de rencontres et beaucoup plus ouverte qu'auparavant. Elle est aussi plus difficile et plus solitaire. Mediapart m'a apporté plus de liberté, m'a permis d'affirmer des idées et des choix et de dire non à des situations que je n'aimais pas. Le prix à payer en a été  plus que celui de l'abonnement mais je ne regrette rien.

Je continue de lire Mediapart, les articles des journalistes et les blogs. 

Je n'ai encore qu'à peine six ans et jamais je ne rattraperai Mediapart, une sorte de grand frère ... 

Bon anniversaire et longue vie !

Alain Souchon - J'ai dix ans (Audio) © Souchon
 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.