Avoir peur

Ils n’osent pas le dire haut et fort, puisque c’était pour une bonne cause, mais les Français qui vivaient en Algérie pendant la guerre d’indépendance ont aussi connu la crainte d’un attentat, que rappelait dans les villes l’obligation d'être fouillé à l’entrée des grands magasins, des cinémas et d'autres lieux publics.

Ils n’osent pas le dire haut et fort, puisque c’était pour une bonne cause, mais les Français qui vivaient en Algérie pendant la guerre d’indépendance ont aussi connu la crainte d’un attentat, que rappelait dans les villes l’obligation d'être fouillé à l’entrée des grands magasins, des cinémas et d'autres lieux publics.

Pourtant, comme je l’ai écrit en réponse à un commentaire voulant faire croire que chaque jour des cadavres s’accumulaient dans les villes, je faisais deux fois par jour à pied puis en trolleybus l’aller-retour jusqu’au lycée où j’étais externe, et même le jeudi pour des activités extrascolaires ainsi que parfois le dimanche pour assister à la messe de l’abbé Scotto plutôt qu’à celle du curé de Birmandreis (aujourd’hui Bir Mourad Raïs) où j’habitais alors.

La peur, c’était le samedi quand mon père, qui travaillait dans une ville de Kabylie, berceau des luttes contre les occupants depuis la période romaine et près de laquelle fut créé en 1947 le premier maquis de la révolution algérienne, prenait sa voiture en tout début d’après-midi pour nous rejoindre jusqu’au dimanche. La route passait par des endroits particulièrement dangereux, à proximité de zones tenues par les maquisards de l’ALN, avec un relief et une végétation propices aux embuscades. 

Nous étions deux à l’attendre, postés près du garage, le chien et moi. Silencieux, immobiles. Je regardais alternativement la rue et le chien, la tension ne retombait qu'au moment où je voyais ce dernier se dresser sur ses pattes et remuer la queue : mon père n’allait pas tarder à arriver. Je me souviens d’une de ces arrivées où, le visage d’un blanc de craie, il descendit de l’auto pour ouvrir le portail : il avait vu dans le rétroviseur ce qui était arrivé aux deux voitures qui le suivaient…

La situation s’inversa après sa mutation dans une autre ville de Kabylie plus éloignée d'Alger. Je devins interne dans le même lycée. Mon père venait me chercher une ou deux fois par mois le samedi et me raccompagnait le dimanche dans l’après-midi. Notre attention était tendue en direction du paysage qui défilait, devant à droite, à gauche, en face, à gauche, à droite, etc., cherchant à déceler avant qu’il ne soit trop tard le moindre signe alarmant. En même temps, j’avais mes rendez-vous secrets, je connaissais la route, ce n’était que vers la fin qu’elle différait de la précédente. À l’aller, un olivier au tronc tordu en forme de 4 remarqué parmi les arbres d’une oliveraie, au retour des enfants qui nous regardaient derrière les barbelés d’un camp de regroupement, ouvrant sur un champ renouvelé de questions auxquelles ce n'est que bien plus tard que j'ai trouvé des réponses. Et à l’aller comme au retour, les gorges creusées par l’oued Isser près de Palestro (aujourd’hui Lakhdaria) dont je ne me lassais pas d’admirer la beauté au point d’en oublier le danger, pourtant particulièrement redoutable en cet endroit du trajet.

 

Un dimanche après-midi, alors que nous avions fait plusieurs kilomètres après la sortie de la ville où résidaient mes parents et qu’avaient disparu toutes traces d’habitation,  mon père, apercevant un Algérien qui, chargé de quelques bagages, attendait au bord de la route, s’arrêta pour le faire monter. J’étais à l’arrière, à ma place habituelle, derrière le conducteur. L’homme s’assit à côté de lui. Une conversation des plus normales s’engagea, en français, le genre de généralités qui peuvent s’échanger dans cette sorte de rencontre, que j’écoutais d’une oreille distraite, sans quitter la route des yeux.

Jusqu’au moment où mon père demanda à notre passager s'il savait qui était maintenant administrateur d’une certaine commune mixte de la région. Sans doute troublé par une situation pour lui insolite – il devait être extrêmement rare à l’époque et dans ces circonstances qu’un Français s’arrête pour prendre en stop un Algérien et parle avec lui d’égal à égal – l’homme répondit en donnant le nom d’un des principaux chefs du FLN et, se rendant aussitôt compte de sa bévue, se mit à bredouiller un autre nom, puis se tut.

Je vis dans le même temps la main gauche de mon père quitter le volant et descendre lentement vers le vide-poche de la portière. Je savais que c'était là qu’il rangeait son arme de service, le revolver attribué du fait de son métier et qu’il n’avait jusqu’à ce jour jamais utilisé. La voiture continuait d’avancer. Chacun de nous, enfermé dans son silence, percevait le silence de l’autre et ce qu’il signifiait. Les secondes duraient une éternité.

Puis la main de mon père remonta et reprit sa place sur le volant. Après un moment, il relança la conversation qui, plus espacée, se poursuivit jusqu’à l’arrivée à Alger.

 

 

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