LE coup de foudre

Je ne sais guère si je peux m'en souvenir, car cela s'est passé il y a tellement longtemps... Mais qu'est-ce que le temps ? Qu'est-ce qu'un souvenir ? Si ce n'est une création de la pensée qui tente de ressasser un passé totalement abstrait, souvent amélioré et parfois très loin de la réalité comme elle s'est passée.

Néanmoins, je vais essayer de me souvenir de cette première fois, lorsque le destin m'a permis de la rencontrer. Une après-midi d'été aux îles Canaries, une piscine et deux êtres seuls autour : elle et moi. D'un côté de la piscine, elle se prélassait sous le soleil de seize heures, sans avoir l'air d'en souffrir. Moi - de l'autre côté – j'avais très chaud, mais j'ignore toujours si c'était le soleil ou elle qui me faisait cet effet. Je ne saurais vous décrire cette femme avec précision aujourd’hui, ma mémoire me fait défaut, mais je me souviens précisément de ma réaction lorsque je l'ai vu : mon corps entier s'est figé, ma respiration s'est brusquement arrêtée, avant d’accélérer... Jamais une personne ne m'avait fait perdre le contrôle comme cette fois, un véritable « bug » physiologique. Au-delà de sa beauté, elle dégageait quelque chose d'indescriptible, je me sentais naturellement attiré par elle, comme si mon corps me criait d'aller à sa rencontre. Je posai ma serviette au sol pour m'y allonger sur le ventre, face à elle, toujours de l'autre côté de la piscine. Trop timide pour me lancer vers elle, j'espérais juste qu'elle pose son regard sur moi, qu'elle me voit : qu'elle sache que j'existe, que je me sentais exister uniquement pour elle à ce moment-là. Je me suis senti tel un enfant s'extasiant devant les merveilles du monde qui l'entoure, et tel un gamin j'ai cru que si je pensais fort à elle, je capterais son attention pour la faire se tourner vers moi. J'ai fermé les yeux pour essayer. Je me suis senti bête... J'ai rouvert mes paupières en me disant que c'était fou et perdu d'avance, quand soudain nos regards se sont croisés. Elle souriait - mon Dieu ! Quel sourire... - elle devait me prendre pour un abruti pensai-je. Ma technique puérile avait donc fonctionné ? Je m'en moquai. Je lui rendis son sourire, et nous sommes resté comme ça à nous regarder, nous observer, étudiant chaque détail de nos visages. Elle était magnifique, je n'en revenais pas. Ce fut la minute la plus longue, la plus intense, la plus exaltante qu'il m’ait été permis de vivre. Cela m'a parut une éternité. J'aurais tout donné pour vivre une infinité de cette éternité...

 

Mais elle se leva, remballa ses affaires, me lança un dernier sourire avec un léger signe de la main, me tourna le dos et s'en alla. J'étais hypnotisé, je ne pus la lâcher du regard. Elle marcha lentement, cette grâce contenue dans cette femme était incroyable... Quand soudain elle s'arrêta et se retourna, me fit un signe du doigt pour m'indiquer de la suivre... Mon cœur se mit à battre très fort : je me suis vu courir vers elle, la prendre dans mes bras et ne plus jamais la lâcher, l'étreindre passionnément, vigoureusement et tendrement à la fois. Je savais que je l'avais trouvée – sans même la chercher – elle était tombée du ciel, elle était celle que j'attendais et que j'attendrai toujours. Mais mes jambes ne répondaient plus, j'étais à la fois assoiffé et épouvanté par ce bonheur qui se dessinait devant moi. Elle ne m'en tint pas rigueur et elle partit, sans que je ne sache où, sans même connaître le nom de cette belle inconnue.

 

 

Du haut de mes jeunes vingt-six années, je n'ai plus jamais ressenti quelque chose d'aussi intense : un moment magique comme il en arrive que rarement. J'ignore ce qu'il se serait passé si je l'avais suivie – cela ne servirait à rien de l'imaginer - mais je me souviens m'être senti vivant ce jour-là, pour la toute première fois. J'avais vingt ans quand j'eus l'impression de renaître grâce à elle. Un souvenir de jeune adulte, ou de vieil adolescent, qui restera ancré en moi toute ma vie. Un souvenir que je souhaite à chacun de vivre : celui d'un miracle de la vie.

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