Billet de blog 5 juin 2017

Comment Google a pris possession des salles de classe (NYT)

Extraits choisis d'une enquête très fouillée du New York Times où l'on voit comment Google a littéralement pris le contrôle de l’éducation aux États-Unis, transformant les salles de classes en magasins, les élèves en clients et les institutions publiques ainsi que les enseignants en commerciaux. L'article offre un écho troublant aux récents propos d'un haut fonctionnaire de l’Éducation nationale.

Christophe Cailleaux
Enseignant
Abonné·e de Mediapart

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L'usage des produits numériques fournis par les géants du secteur (les GAFAM) pose question au sein du monde éducatif. Depuis plusieurs années, différentes décisions publiques ont en effet semé le trouble, notamment l'accord peu transparent entre le Ministère de l'Education nationale et Microsoft[1]. Au cours du mois de mai dernier, Mathieu Jeandron, délégué numérique éducation au dit Ministère, a rédigé à destination des rectorats un courrier qui n'avait pas vocation à devenir public[2]. Il y affirme sans détour que les établissements et les enseignants pourront utiliser les services des grandes multinationales du numérique. Il y réduit les réserves habituelles quant à l’usage des données des élèves à de simples « tabous » (sic). De nombreuses réactions se sont fait entendre depuis, notamment de la CNIL[3], de François Jarraud dans le Café pédagogique[4] ou encore du SNES-FSU et de la CGT Edu’action dans un récent communiqué[5].

Une récente enquête très fouillée du New York Times signée Natasha Singer[6] semble fournir un singulier et édifiant écho aux propos de M. Jeandron. On y voit comment Google a littéralement pris le contrôle de l’éducation aux Etats-Unis, transformant les salles de classes en magasin, les élèves en clients et les institutions publiques ainsi que les enseignants en commerciaux.

En voici de longs extraits traduits que nous avons préféré réorganiser en restant le plus fidèle possible à l’article original. La traduction nous a été bien aimablement fournie par une personne fort courageuse que nous remercions ici. N’hésitez pas toutefois à signaler toute imprécision ou éventuel problème de droit en commentaire.

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Comment Google a pris possession des salles de classe

Le géant de la Silicon Valley transforme l'éducation publique avec des ordinateurs portables à bas coûts et des logiciels. Il se peut cependant que les écoles y perdent plus qu'elles ne gagnent dans le processus.

Google a mis en place une véritable stratégie de conquête du « marché scolaire »[7]

« En l'espace de seulement 5 ans, Google a participé au chamboulement des méthodes de vente utilisées par les entreprises pour placer ses produits dans les écoles. L’entreprise a enrôlé les enseignants ainsi que l'administration scolaire dans le mouvement de promotion commerciale des produits Google en direction d'autres écoles. Le corps enseignant a été directement visé en tant que testeur des produits, dépassant Apple et Microsoft avec une très efficace combinaison d'ordinateurs à bas coûts, les Chromebooks, et des programmes gratuits à usage scolaire.

Aujourd'hui, plus de la moitié des écoles primaires et secondaires des États-Unis, soit plus de 30 millions d'enfants, utilisent les outils Google tels que Gmail et Documents, ainsi que les ordinateurs portables Google. Les Chromebooks, qui au moment de leur lancement peinaient à trouver un marché, sont aujourd'hui le cœur du système, à telle enseigne qu'ils représentent plus de la moitié des appareils livrés aux écoles.

Pour diffuser ces outils, Jaimie Casap, l'évangéliste de Google global education, a commencé à voyager à travers le pays (….) en expliquant aux enseignants qu'ils pouvaient améliorer les établissements de leurs élèves et les opportunités de carrière de ceux-ci en utilisant de manière créative leurs outils en ligne.

"Les professeurs ont vraiment aidé l'élan d'adoption de Google dans les salles de classes, tandis qu'Apple et Microsoft continuaient d'utiliser les méthodes de vente traditionnelles" selon Philipp DiBartolo, chef des opérations d'information des écoles de Chicago. »

Où l’on voit concrètement comment institutions publiques et enseignants peuvent se faire les commerciaux de Google

« Telle une machine à marketing, M. Casap, l'évangélisateur de Google éducation, aime à rappeler l'émergence de Google, en tant que puissance dans le domaine de l'éducation, comme une histoire résultant de coïncidences heureuses. La première d’entre elles se produisit en 2006 quand la société l'a embauché afin de développer un nouveau business sur le campus de l'université d'Etat d'Arizona à Tempe.

M. Casap a rapidement convaincu les dirigeants de l'université de se débarrasser de leur coûteux intranet - choix rare à l'époque - et de le remplacer par une version gratuite du pack Gmail et Documents, vendu aux sociétés. En un semestre, la grande majorité des effectifs de l'université, soit environ 65 000 étudiants, y avaient souscrit.

M. Casap a alors invité les cadres de l'université à participer à une tournée des écoles pour partager leur success-story. "Cela a déclenché une tempête" dit M Casap. Northwestern University, l'University of Southern California et beaucoup d'autres ont suivi.

C’est devenu la politique marketing de Google Éducation : amadouer les cadres avec des outils faciles à utiliser et qui font faire des économies. Enrôler des écoles pour faire la promotion auprès d'autres écoles, les utilisant comme piliers de l'avant-garde.

Cette stratégie s'est montrée si fructueuse que M. Casap a décidé de l'étendre aux écoles publiques. Alors que cela était en cours, les cadres du département de l'Education de l'Oregon cherchaient à diminuer les coûts de leur service de mails, déclare Steve Nelson, un ancien cadre éducatif. En 2010, l'Etat a rendu officiellement disponible les applications Google dans les écoles de son district.

Cela a provoqué le même effet domino" dit M. Casap. Les écoles des alentours ont commencé à le contacter et il les aiguillait vers M Nelson qui leur faisait part de son expérience. À cette époque, Google mettait en place une politique de développement à destination des professeurs - portes d'entrée dans les salles de classe - qui pourraient influencer ceux qui décident des investissements informatiques. "Le moteur du mouvement tend à être les équipes pédagogiques" ajoute M. Bout "c'est ce pour quoi nous avons vraiment opté".

Google a mis en place des douzaines de communautés en ligne, les appelant Google Educator group, dans lesquelles les enseignants peuvent échanger des idées sur les usages de ces outils. Il a aussi mis en place des programmes de formation, avec des noms tels que Certified innovator, pour donner des "titres de compétence" aux enseignants qui souhaiteraient former à leur tour d'autres enseignants.

Rapidement des enseignants ont pris la parole sur les réseaux sociaux ainsi qu'à l'occasion de session de conférences sur les technologies et l'enseignement. Google est également devenu un exposant avec une visibilité accrue ainsi qu'un sponsor de ce type d'événements. Google a aussi encouragé les écoles du district qui avaient adopté ses produits à tenir des "leadership symposium" où les expériences pouvaient être échangées avec les districts environnants. »

Nouvelles pédagogies et luttes contre les inégalités réduites à des arguments marketing

« Ce faisant, Google aide à mener un changement de philosophie dans l'approche éducative, mettant l'accent sur l'entraînement de capacités telles que le travail en équipes et la résolution de problèmes au détriment de l'enseignement de matières académiques comme les théorèmes mathématiques. Cela met Google, et plus généralement l'industrie technologique, au centre d'un des débats majeurs qui a fait rage au sein du système éducatif américain : le rôle des écoles publiques est-il de former des citoyens éduqués ou des travailleurs capables ?

Le directeur de Google Éducation, Jonathan Rochelle, a évoqué cette idée lors d'un discours à la Conférence de l'Industrie l'an passé. Se référant à ses propres enfants, il a déclaré "je ne peux leur dire ce qu'ils feront des équations au second degré. Je ne sais pas pourquoi ils apprennent ça". Et d’ajouter "et je ne vois pas pourquoi ils ne demandent pas le résultat à Google si le résultat est juste là".

À ce moment-là, Google a développé un ordinateur simplifié, à bas coût, appelé Chromebook. Il fonctionne avec le système opérationnel Google et tourne essentiellement autour des applications en ligne, le rendant moins cher et, souvent, plus rapide à démarrer qu'un ordinateur portable hébergeant des programmes dans son disque dur.

À l'automne 2011 Google a invité les administrateurs des écoles dans ses bureaux de Chicago pour y rencontrer Monsieur Casap, espérant les intéresser à Chromebooks. À cette occasion il n'a pas abordé les spécifications techniques. Au lieu de cela, il s'est adressé à une audience captivée quand il a décrit les défis auxquels il a du faire face en tant qu'étudiant latino ayant grandi dans une cité difficile de Manhattan. Son message : l'éducation est un facteur majeur d'égalité [equalizer] et la technologie abaisse les murs entre les étudiants riches et pauvres.

Dans le public, Jason Markey, principal de East Leyden High school à Franklin Park III, fut convaincu.  Les étudiants, dans son district ouvrier proche de l'aéroport international O'Hare, ont connu des difficultés semblables. Immédiatement, M. Markey a abandonné l'idée qu'il avait jusque-là d'équiper ses 3500 lycéens de portables Microsoft. Dorénavant il souhaitait des Chromebooks à la place. »

Google veut des élèves-clients captifs

« Les élèves du 6eme grade [12 ans environ] de l'école Newton Bateman, avec sa traditionnelle façade de briques rouges, connaissent l'exercice Google. Ils ont ouvert le programme "Google Classroom", puis ont cliqué sur Google document, un traitement de texte, et ont commencé leur travail. Levant le nez de son portable, Masuma Khan 11 ans, dit que son devoir porte sur les différences entre les modalités de l'école dans l'Athènes antique et celles qu'elle connaît aujourd'hui : "à leur époque, les étudiants avaient des tablettes en bois et devaient tout prendre en notes dessus", puis ajoute "aujourd'hui on peut tout faire dans Google documents".

Les écoles publiques de Chicago, le troisième des États Unis en taille avec environ 381 000 élèves, est à l'avant-garde d'un changement profond du système éducatif américain : la Googlification des salles de classe.

Il se peut que les écoles donnent plus à Google qu'elles n'en reçoivent et ce en lui fournissant des générations de clients à venir. Google fait un bénéfice de 30$ par unité (…) pour les millions de Chromebooks qui sont envoyés vers les écoles. Mais en habituant les élèves dès leur jeune âge Google acquiert quelque chose d'une valeur bien supérieure.

Tous les ans, plusieurs millions sortent diplômés des lycées et non seulement Google rend la tâche facile pour ceux qui ont un compte scolaire de transférer tous types de dossiers scolaires vers un compte classique mais en plus les écoles les encouragent à le faire. Ce mois-ci, par exemple, Chatfield Senior High School, à Littleton au Colorado, a émis un mémo incitant les élèves de dernière année à "être certains" de procéder à la conversion de leur compte Gmail étudiant en compte personnel standard. »

Google accumule des données et les commercialise sans vraie transparence

« Ça ne passe pas auprès de certains parents qui alertent sur le fait que Google pourrait tirer des profits de l'utilisation des données personnelles contenues dans les e-mails scolaires pour établir des profils marketing plus "puissants" de leurs enfants devenus jeunes adultes.

À la différence d'Apple ou de Microsoft, pour qui les ventes de matériel ou de logiciels constituent la source première de revenus, Google a un modèle économique qui repose essentiellement sur les publicités en ligne, dont une large part est ciblée grâce aux données résultants de la navigation en ligne. Des questions concernant l'utilisation faite par Google des données collectées poursuivent la société depuis des années.

Google a refusé de communiquer une liste détaillée des données collectées à partir de l'usage fait par les élèves de ses outils. Bram Bout, directeur de l'unité éducation de Google, a renvoyé vers le texte des conditions de confidentialité, lequel indique les catégories d'information collectées telles que les données de géolocalisation ainsi que des "détails sur l'utilisation en ligne faite par le client". »


[1] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/jeandronmail.pdf

[2] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Documents/docsjoints/jeandronmail.pdf

[3] https://www.cnil.fr/fr/la-cnil-appelle-un-encadrement-des-services-numeriques-dans-leducation

[4] http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2017/05/16052017Article636305160274839331.aspx

[5] https://www.snes.edu/Les-donnees-scolaires-du-Ministere-de-l-Education.html

[6] https://www.nytimes.com/2017/05/13/technology/google-education-chromebooks-schools.html

[7] Les intertitres soulignés sont de nous.

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