Témoigner de la puissance d'agir

Texte écrit en Mars 2016 et publié dans la revue Hippocampe, n°25, Mars Avril 2016. DOSSIER: L’ENJEU MIGRATOIRE. DÉFAIRE LES LIEUX COMMUNS. S'y pose déjà cet enjeu qui nourrit toute l'édition ouverte ici: "témoigner autrement".

 Témoigner de la puissance d'agir

Par Camille Louis et Etienne Tassin

« Peut-être est-ce pour cela qu'un témoin est ce qu'il y a de plus insupportable à une mémoire oublieuse ? Un témoin c'est ce qui rappelle à ne pas oublier, c'est un intolérable (...)
un « quasi-autre », celui qui n'est pas assez autre pour valoir comme autre figure du même ; celui qu'on ne peut pas renvoyer « chez lui » parce qu'il est ici chez lui.
Celui-là est insupportable en ce qu'il nous renvoie à notre propre condition d'exilé dans la langue et sur la « terre » maternelles. De là l'invention des « seuils » au-delà desquels on ne peut plus accueillir toute la misère du monde. »
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Sans doute aura-t-on lu, beaucoup, avant de venir ; sans doute aura-t-on consulté les articles les plus récents, visionnés les films les plus intéressants2, reparcouru les ouvrages qui, depuis des années, nous aident à comprendre de quoi la migration est, peut être, ne peut plus être le nom (Michel Agier, Claire Rodier...) et sans doute tout cela n'aura pas servi à rien.

Mais il n'en demeure pas moins que quelque chose de l'expérience des Jungles ne peut être anticipé ni préparé. Car elle relève, tout simplement, d'un entrelacement vif du sujet qui vient à la rencontre et du sujet, du lieu, du paysage qui sont rencontrés. Chacun(e) ne peut être que saisi(e) dans l'inconnu de l'autre, mais encore plus de soi : à quel titre suis-je là ? Qui sont, pour moi, ceux que je rencontre ? Là, entre Calais et Grande Synthe qui sont-ils ou plutôt que puis-je entendre et voir d'eux ? Ici plus que jamais le « voir » semble relever d'un choix, urgent, nécessaire : comment voir cet autre tel qu'il se présente à moi, maintenant : acteur et non victime, singulier et non générique, Zimako, Abdul ou Asra et non plus « migrants et migrantes ». Eux, nous avec eux, nous nous rencontrons au point d'un regard qui est un choix, celui qui fait passer des statuts de victimes d'un côté et d'assistants, plus ou moins directs, de l'autre, à celui commun de témoins. Plutôt que de récolter un témoignage c'est de ce commun d'un regard qui persiste, insiste, ne passe pas – comme ces mémoires qui ouvrent des présents et des futurs - que nous voulions ici (que nous ne pouvons que) « témoigner ».

Cela demande de sortir de ce qu'il y a d'arrogance dans tout regard de visiteur. Le terme est moins à entendre ici selon un jugement moral et d'accusation que, simplement, dans la racine qui le sous- tend : « ad-rogare » signifie ramener à soi. Et, pour comprendre l'autre, c'est souvent ainsi que l'on procède, de manière plus ou moins avouée et perçue. Or « Visiter la jungle » se traduit sous la forme d'un déplacement. Pas celui, illusoire, de « l'oubli de soi » et du dévouement d'un soi à une cause « autre ». Mais plutôt ce qui fait du déplacement la dynamique d'un autre regard : ni regard de l'autre ou sur l'autre mais « autre » comme dynamique d'un regard fragile, incertain, sensible à ces permanentes altérations et transformations.

Regard qui donc commence par des questions : qu'est ce que visiter Calais ou Grande Scynthe ?

Il faut convenir que le statut de visiteur est ambigu : ni professionnel de l’humanitaire ni militant associatif ni bénévole improvisé, mais simple curieux, simple observateur, le sentiment nous gagne d’être des voyeurs et des voleurs. Inévitablement, le voyeurisme s’impose avec son cortège d’indécence, dont la première, insurmontable, est l’inégalité fondamentale des positions entre « eux », les migrants exposés loin de chez eux — détruit dans la plupart des cas —, et « nous », touristes protégés aux seuils de nos maisons. Mais aussi, comment, dans cette position, éviter la prédation? Comment ne pas être des prédateurs — économique, politique ou même pédagogique —, des voleurs d’images ou de récits, des voleurs d’expériences, des kidnappeurs de témoins, des receleurs de témoignages ? Entrer dans la jungle, dont on découvre vite qu’elle n’est la jungle qu’au sens où Brecht a parlé de la « jungle des villes », c’est se sentir, et être, déplacé. C’est de ce déplacement dont il faut rendre compte, et de ses effets. Non qu’il nous a fallu faire le déplacement jusqu’aux campements, mais parce que le campement est, paradoxalement un décampement — on y campe pour décamper — travaillé par la contradiction d’avoir à installer un camp uniquement pour ficher le camp ; et que ce paradoxe ne peut laisser indemne celles et ceux qui entrent en relation avec le camp et ses habitants paradoxaux. Etre déplacé, se sentir déplacé, se laisser déporter.

Cet habitat du déplacement n'est-ce pas la seule manière de rencontrer, sur un sol mouvant, défait des partages entre nous, les installés, et eux les déplacés, ceux qui sont bel et bien les « habitants » de ce lieu que l'on nomme Jungle ? Jungle qui, selon les termes de Zimako, réfugié nigérian, doit être nommé forum ? Pour ces résidents là, le déplacement - que les politiques d'Etat et de l'étatisme sans Etat européen veulent leur attribuer comme une identité, creusant d'autant plus les partages inégalitaires avec les autochtones – crée surtout le plan depuis lequel émergent des singularités. S'ils ont tous du se déplacer, les histoires de vie de chacun, les parcours sont bien trop multiples pour que nous ne puissions accepter de les ranger sous une unique catégorie : migrants. En transit vers la Grande-Bretagne et arrêtés par la Manche, ils sont les uns des « réfugiés » sans refuges, susceptibles d’adresser une demande d’asile à défaut de l’obtenir ; les autres des exilés qu’on dit économiques, en quête de travail certes, mais surtout d’existence, de cette sorte d’existence que les conditions au pays ne permettent pas de mener ; et d’autres encore, tant d’autres choses encore, sans doute. Aussi les résidents des camps sont-ils d’abord, tout simplement, des personnes. Mais ces personnes sont aussi des histoires et d’abord des histoires qui parlent de nous autant que d’elles. Quelles qu’elles soient, quelles que soient leurs histoires de vie et les trajectoires de leur errance, nous saisissons les « habitants » de la jungle comme des témoins. Les témoins de notre époque, d’abord, soumise à une économie néo-libérale globalisée suffisamment folle pour détruire les milieux et les vies, les communautés et les libertés, les pays et les institutions. Saurons nous voir aussi en eux, ensuite, les témoins de notre monde ? Non pas seulement les témoins du globe et de la globalisation, mais bien les témoins d’un monde et d’une mondialisation aliénée ; mieux, les témoins de la pluralité des mondes dont la composition ferait encore monde pour eux comme pour nous si elle n’était rendue impossible par la globalisation. Témoins d’un monde commun à eux et à nous, donc, de notre monde, qui laisse les uns fuir leurs mondes et errer à travers le monde pour ne rencontrer nulle part de mondes susceptibles de les accueillir ; et qui laisse les autres venir croiser les êtres dépourvus de monde dans ces campements altermondialisés.

À ces différentes questions qui se trouvent soulevés par la « visite », nous ne saurions répondre : il faut les laisser nous interroger et nous déranger sans cesse. Car de cette rencontre entre les mondes, entre les êtres, entre les manières d’être du monde et au monde, surgissent des questions sans réponses. Mais des questions partagées, insistantes qui, pour résister aux « mémoires oublieuses », réclament que nous ne cessions de les poser. Ensemble. Entre témoins qui voient, dans des conditions et des confections de regards communs et singuliers, non seulement le monde tel qu'il a été fait, non seulement celui qui se défait et nous défait dans nos projets politiques et cosmopolitiques, mais aussi et surtout le monde « en train de se faire ». C'est là que se trouve la ligne de fracture sur laquelle nous ne devons pas céder. Doit-on se contenter de voir le monde être fait par les puissances qui le saisissent comme « globe », agencé selon les flux financiers qui conditionnent, seuls, les déplacements de personnes ? Ou doit-on insister sur ce qui se fait, s'élabore comme monde commun et partagé au travers des gestes de femmes et d'hommes qui ne sont pas seulement des « réactions » aux situations imposées mais témoignent d'une puissance d'action qui leur est propre, incessible, indestructible ? Même par les bulldozers avec lesquels, décidément, on ne fait pas une politique. Mais avec lesquels il faut aussi dire que l'on ne détruira pas ce qu'il y a de cosmopolitique dans les constructions infinies bien que précaires, inventives bien que dépendantes de moyens rudimentaires avec lesquelles les habitants de la jungle bâtissent un monde et nous en mette en partage le témoignage.

De quoi est-il témoigné ?

Si les migrants sont des témoins, de quoi sont-ils les témoins singuliers ? Ou plutôt, en faveur de quoi les prend-on à témoin ? Une alternative simplificatrice mais éclairante se dessine ici pour celles et ceux qui ont séjourné un tant soit peu auprès des migrants jetés dans les jungles : misère ou puissance.

Ou l'on témoigne de la misère et de la détresse, des vies blessées ou interrompues, de la mort qui habite les trajectoires de vie ; des violences que les forces de l'ordre européennes autant que les passeurs font subir aux migrants ; des humiliations et des dévastations qui ponctuent une déshumanisation assurée que la puissance publique en Europe, ne vient jamais empêcher ou contrarier. La dénonciation est justifiée, la critique est requise, la déconstruction du système très organisé de production des hommes jetables est nécessaire. La vie dans les jungles, plus encore à Grande Synthe qu’à Calais en raison d’un dénuement plus grand et d’une aide moins organisée de la part des bénévoles, est à peine une vie : bâches ou tentes fragiles plantées dans des aires de boue entourées de détritus, cabanes précaires, peu de points d’eau, sanitaires engorgées, pas de bois de chauffage, mais aussi pas d’infrastructures publiques médicales, pédagogiques, juridiques. La jungle est le nom d’une désinstitutionnalisation étatique. Sans doute rien n’est-il plus frappant au premier regard que la désertion totale des pouvoirs publics dont la seule contribution est de déployer des forces de police et des cars de CRS autour de la jungle. Et rien n’est plus effrayant que d’apprendre que certaines compagnies de CRS se transforment nuitamment en milice, changeant d’uniforme mais pas d’équipement répressif, pour aller casser du migrant. L’Etat blesse, l’Etat tue, l’Etat abandonne, l’Etat nuit. L’Etat ne fait rien en faveur des migrants : et ce qu’il fait, et qu’il fait exactement, est tout ce que la constitution interdit et que le droit proscrit. Aussi peut-on se poser trois questions. Pourquoi l’Etat reste-t-il délibérément indifférent à la misère des migrants en ne leur apportant pas la moindre ressource que le plus élémentaire respect des déclarations des droits humains rendrait indispensable? Pourquoi l’Etat laisse-t-il entièrement aux bénévoles, aux associations 1901 ou aux ONG la responsabilité de prendre en charge la totalité des installations, des soins, des approvisionnements, des infrastructures, des secours et des recours auxquels ont droit des êtres humains ? Pourquoi la République française et l’Union Européenne ont-elles à ce point peur de la condition migrante que dix mille personnes échouées sur les côtes de la Manche mettent en échec les principes qui les fondent ?

Mais à instruire ces questions, justice est-elle rendue à celles et ceux qui ont survécu et qui là, aujourd'hui, manifestent aussi une force vitale, des projets, une détermination en réalité exceptionnelle ?

Ou, sans rien nier de ce qui précède, l'on témoigne aussi et surtout de cette puissance de vie, de l'endurance bien sûr mais aussi du courage, des manières de triompher de l'adversité et donc de la puissance d'agir et d'innover : car que disent les portraits réalisés par certains cinéastes, les portraits de Philomena ou de Mohammed, par exemple ? Ou que nous apprend le formidable activisme de Zimako qui réussit au sein de la jungle à construire une école, un centre de formation pour adultes, une infirmerie en parvenant à entraîner dans son sillage des dizaines de partenaires institutionnels et particuliers, du camp ou de l’extérieur ? Que nous dit la création d’un centre d’art, celui d’Alpha, Art in the Jungle, au cœur de la jungle ? Ce dont les uns et les autres portent témoignage, c’est à nos yeux, avant tout, du fait que chacun, au travers des épreuves subies, a d'abord été et reste acteur de sa vie ; que chacun est une liberté en acte, constructive, ouverte sur les milieux traversés, co-édificatrice d'un monde pour eux et pour les autres. Ce dont témoignent ainsi ces existences, c'est de la liberté plutôt que de la fatalité, de la puissance de la natalité plutôt que du poids de la mortalité, des commencements plutôt que des fins, des avenirs plutôt que des passés, de ce dont aujourd'hui et demain sont faits et porteurs et non pas de ce qui a été perdu, abîmé, détruit. Non que ces destructions n'aient pas eu lieu ni qu'elles n'aient pas été décisives dans les itinéraires de vie. Non que les pouvoirs publics ne soient pas les grands absents sauf par leur puissance destructrice. Tout cela a eu lieu et a lieu. Mais les initiatives parlent de ce qui peut encore avoir lieu, malgré tout, et de ce qui aura lieu puisque cela ne dépend que de la force de caractère opposée à la fatalité des vies condamnées et à la nécessité à laquelle l’économie des places boursières et des Etats condamne les migrants. Elles parlent de ce qui est possible et non de ce qui est irréversible ; de ce qui est faisable et de ce qui se fait envers et contre tout et non des défaites, des abandons ; elles parlent de la créativité des misérables et des faibles et non de la pusillanimité des nantis et des autorités. Elles témoignent de promesses et non de renoncements, de sentiments et non de ressentiments.

La puissance que manifestent les jungles de Calais et de Grande Synthe aujourd'hui, à la veille de mesures visant leur éradication, alors que les bulldozers ont commencé le travail de désertification et de déshumanisation, est celle des commencements, qui est celle de la liberté et de l’agir. La question qu’on ne peut manquer de se poser en parcourant la jungle de Calais (pas celle de Grande Synthe, il est vrai, encore prisonnière de la survivance à ce jour) est celle-ci : qu'est-ce qui commence à Calais ? Non pas qu'est-ce qui commence avec les conteneurs que l'on substitue aux tentes, ou avec les alignements de tentes qu’on va substituer aux abris de fortune pour édifier une cité décente, contrôlée et littéralement invivable, une cité finie — limitée et déjà morte avant même de voir le jour — mais qu'est-ce qui commence dans le monde cosmopolitique de la jungle où se croisent une centaine de nationalités, migrants et bénévoles, autoorganisées en une cité dynamique, interactive, évolutive, certes miséreuse mais incroyablement inventive, tout entière sollicitée par l'avenir immédiat et pourtant tout entière tendue vers la longue durée, édifiant des institutions pérennes dans un univers précaire que l'on sait pourtant condamné. Et dansant, jouant, chantant, travaillant, apprenant, édifiant... Calais n’est pas le lieu d’un échouage ni le nom d’un échec pour les migrants : il est un point de départ, un tremplin pour un nouvel envol, le lieu des possibles et des expérimentations.

Ici se nouent les éléments qui permettent de dessiner une autre jungle avec d’autres significations et d’autres promesses. Nul n’est dans la plainte quand bien même il y aurait motif à se plaindre, douleurs à exprimer, souffrances à partager, maux à guérir, pertes à pleurer — ô oui, combien de pertes à pleurer. Or le matin le camp se réveille et déjà des sourires vous saluent. Quel étrange paradoxe de s’entendre souhaiter la bienvenue de la part de celles et de ceux qui n’ont pas été les bienvenus de nos cités, d’être invités à entrer dans une tente de fortune à peine dressée sous la pluie battante, d’être remerciés d’une aide qu’on n’a même pas eu le temps d’apporter. Quel étrange sentiment de ne jamais être regardés comme des intrus, nous les visiteurs soucieux d’observation, en quête de compréhension, prêts aux analyses et interprétations, mais d’être accueillis comme des habitants de la cité ; et par celles et ceux qui n’ont pas droit de cité dans nos villes. Car ceux qu’on n’accueille pas accueillent, ceux qu’on ne reçoit pas reçoivent, ceux à qui l’hospitalité a été refusée l’accordent. Ni ruse ni condescendance retournée dans ce geste qui vous invite à passer devant sur la passerelle qui enjambe le bourbier. Non, juste un peu d’humanité, celle que l’humanité européenne leur refuse. Pas d’agressivité, pas de crainte, pas d’aigreur, non pas la moindre trace de ressentiment !

Quelle ingénuité et quel angélisme, dira-t-on, dans cette manière de voir la jungle ! Car que fait-on des autres témoignages, portés, eux, par les riverains, les habitants et les commerçants de Calais, qui font mention d’atteintes à la propriété, de voitures dégradées, d’agressions, d’une tentative de viol même. Témoignages de peur, de gêne, de dépossession, ils ont certainement aussi leur raison. Mais s’agit-il d’entrer dans la concurrence des témoignages à charges ? Car alors d’autres aussi, instruits par la cellule juridique de la jungle, ne font-ils pas état de violences policières, de disparition attestées, de lynchages de migrants ? Non, ce dont on témoigne ici, c’est que par-delà ces invectives et procès d’intention, les résidents de la jungle portent avec eux une foi en l’avenir, une capacité d’agir, une joie d’exister qui surmonte non seulement les déplorables conditions de survie auxquelles ils sont condamnés mais aussi le mépris et la haine dont ils font l’objet, mais encore la condamnation à mort que représentent le cantonnement et les privations auxquels on les a réduits. Et donc que par-delà les préjugés dans lesquels s’enferme la discussion publique, et qui enferment les représentations qu’on a des migrants tout comme on enferme les migrants eux-mêmes et dans les images et dans les camps ; par-delà les images fantasmées et les arguties policières donc, un autre visage de la migration transparaît, qui est un visage de la condition humaine.

Il se perçoit et s’atteste sur deux plans. Dans la capacité, d’abord, de transformer la boue de la jungle en une quasi-cité cosmpolitique, une ville-monde aux antipodes de la ville-dortoir, de la ville-bidon ou de la ville-poubelle qu’elle donne à voir au premier regard. Dans la capacité donc de doubler l’aspect misérable des lieux, des biens, des constructions, des voies de passage de deux ordres urbains qui travaillent à l’humanisation du milieu : la reconstruction d’artères commerçantes bordées des activités de toute ville selon l’économie des besoins et des échanges : mais surtout l’urbanité des échanges publics oscillant entre indifférence et attention, rivalité et civilité. Deux figures du commerce, donc : biens et services, d’une part ; paroles et conduites d’autre part. Ville cosmopolite, sans aucun doute: on y parle de multiples langues, on s’y retrouve entre communautés, on recrée de quasi-quartiers par nationalités ou cultures, différentes églises et mosquées se côtoient, et les fonctionnalités urbaines se trouvent réparties selon les compétences réputées nationales : peu de heurts graves ou irréparables mais des services et des entraides. D’où l’aménité des échanges qui frappe le visiteur étranger à cette ville. Il y a ainsi la capacité de faire cité qui est la capacité politique de faire monde ; capacité qu’ont perdu depuis longtemps les villes comme Calais.

Mais cette autre image de la condition migrante s’atteste aussi, ensuite, dans la force d’âme des migrants portés par un projet dont la consistance leur a permis de surmonter les pires épreuves. Rien n’est plus surprenant que d’entendre répéter le désir et la conviction que le chemin mène en Grande Bretagne, que les tentatives qui ont échoué la veille ne condamnent pas au renoncement et que cette nuit encore on recommencera d’une autre façon ce qui n’a pas réussi hier. Car c’est bien sûr cette foi, cette force, cette puissance vitale qui est puissance d’agir, qui a permis de surmonter tant d’épreuves, tant de deuils et a conduit aux rives de la Manche. Or qui a cette foi, qui a cette puissance de commencer, qui a cette détermination d’être à la hauteur de son désir, est libre ; et qui est libre en ce sens est citoyen, au sens le plus noble qui soit, édificateur de cité par sa capacité d’agir avec d’autres et d’édifier un monde commun dans la pluralité, l’adversité et la conflictualité. La jungle est le foyer d’une civilité et d’une citoyenneté dont le sens même a été perdu ou recouvert par nos sociétés marchandes.

Il est pour le moins étrange et digne d’attention, d’un peu d’attention au moins, que ce soient celles et ceux qui ont été privés de monde et rejetés des cités qui sachent sans logistique ni infrastructures, sans moyens financiers ni experts patentés, sans soutiens institutionnels ni forces de l’ordre, composer des mondes et des cités cosmopolitiques. Que ce soient eux qui portent témoignage de ce que signifie être citoyens, et citoyens du monde. Comme il est étrange que nous, qui avons sous nos yeux les preuves manifestes de ces capacités et des titres civiques dont elles témoignent, ne sachions pas voir ce qui est évident : la liberté là où elle se montre, le désir là où il réussit, la civilité là où elle s’accomplit, la joie là où elle brille dans la nuit noire de nos vies et de nos villes rétrécies et ternies de nos misérables envies. Comme il est bizarre que nous appelions étrangers, sauvages, miséreux celles et ceux qui savent la vie, qui savent la puissance, qui savent la joie, qui savent les cités et les mondes ; qui traversent les frontières et les misères, les désastres et les mers, et qui savent encore voir la beauté des choses auxquelles nos murs et nos portefeuilles nous ont définitivement rendus aveugles. Du monde, qui sont les étrangers, qui sont les citoyens ?

  1. 1  Fragments mélés de Jean Borreil et Jacques Rancière (“Le verbe absent” in La raison nomade; “L'inadmissible” in Aux bords du politique)

  2. 2  Et nous pensons, tout particulièrement, aux travaux permis et collectés par le Collectif des cinéastes, depuis des mois.

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