Réflexion sur la mort chez Spinoza

Après la présentation de la vision de la mort par Michel Phillips, je propose ici une analyse de cette thématique chez Spinoza.

Spinoza, à cet égard semble être un auteur scandaleux dans la mesure où il semble vouloir évacuer ce thème de la vie digne d’être vécue. Dans l’Ethique, à la proposition 67, il déclare :

 

« L’homme libre ne pense à rien moins qu’à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort, mais de la vie ».

 

En d’autres termes, il semble ici que la méditation sur la mort soit congédiée. Ceci peut sembler étrange dans la mesure où tout homme sait qu’il aura un jour à mourir. Cela parait également étrange en raison du contexte culturel de l’époque. Montaigne avait déclaré dans les essais que « philosopher c’était apprendre à mourir » et Bossuet qu’ « un chrétien n’est jamais vivant sur terre ». Dans un contexte différent de celui de notre époque, le discours théologique d’une part, philosophique d’autre part semblait placer la méditation sur la mort au centre de leur thématique.

C’est ce à quoi il faut mettre fin pour Spinoza. Dans la démonstration de la proposition que nous venons de citer, il affirme :

 

« L’homme libre, c'est-à-dire celui qui vit selon le seul commandement de la raison, n’est pas conduit par la crainte de la mort, mais désire le bien directement, c'est-à-dire qu’il désire agir, vivre, conserver son être selon le principe de chercher l’utile qui nous est propre. Et par conséquent, il ne pense à rien moins qu’à la mort ; mais sa sagesse est une méditation de la vie ».

 

Le but de la philosophie de Spinoza est de vivre pleinement, c'est-à-dire dans la joie, c'est-à-dire dans le passage à plus de perfection. Faut-il dire alors que Spinoza de façon immature nie le fait même de l’inéluctabilité de la mort ? Ceci n’est certainement pas le cas. Ce qu’il nie, c’est que les différents discours que nous tenons sur la mort aient une consistance suffisante. La mort, c’est le mal par excellence. Or selon le philosophe

 

« La connaissance du mal est une connaissance inadéquate ». (Ethique IV proposition 64)

 

Inadéquat ici signifie mutilée, partielle, n’enveloppant pas une perfection pleinement positive. En d’autres termes tout discours sur la mort et son au delà n’est jamais qu’un discours confus, une lamentation, un ensemble de jérémiades qui nous empêche de vivre pleinement. C’est le discours passionné de la crainte. Or c’est ce discours là qu’il faut d’abord éliminer.

Selon l’Ethique, « la crainte est une tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue nous parait dans une certaine mesure douteuse » (Ethique III définitions des sentiments 13).

Or le discours de la crainte est un discours nocif qui conduit aux pires erreurs et fausses évaluations. C’est le discours de la superstition. Il a incontestablement un rôle et une efficacité politique. On se rappelle ici les analyses de la préface du traité théologico-politique :

 

« La superstition est le plus sûr moyen auquel on puisse avoir recours pour gouverner la masse. Si bien qu’on n’a pas de peine, sous couleur de religion, tantôt à lui faire adorer ses rois comme des Dieux, tantôt à les lui faire détester comme fléaux permanent du genre humain ».

 

Pour commenter l’actualité la plus récente, on peut remarquer ici que les principaux motifs de la guerre américaine en Irak trouvent ici leur explication. La chaine causale serait la suivante : les attentats du 11 septembre 2001 créent un climat de crainte aux Etats-Unis qui crée un climat d’insécurité dans la population. Il est ensuite possible, même si cela n’est pas aisé, de convaincre cette population de se battre pour la sauvegarde de sa liberté contre un ennemi éloigné dont la population dans son ensemble ne sait pas grand-chose (si ce n’est qu’il y a eu une guerre dans ce pays dans les années 1990 et donc que ce pays est plutôt hostile). On parle alors d’un « axe du mal », c'est-à-dire qu’on ne tient pas un discours rationnel, mais un discours de l’imagination, c'est-à-dire qu’on enferme le peuple dans la superstition. Après quoi il est relativement simple au chef de l’Etat de s’engager dans une guerre à laquelle personne n’avait pensé auparavant. Comme le dit Spinoza dans la préface du même livre :

 

« Bien entendu, le grand secret du régime monarchique et son intérêt vital consistent à tromper les hommes, en travestissant du nom de religion la crainte dont on veut les tenir en bride ; de sorte qu’ils combattent pour leur servitude, comme s’il s’agissait de leur salut, et pensent non s’avilir, mais s’honorer au plus haut point lorsqu’ils répandent leur sang et sacrifient leur vie, pour appuyer les bravades d’un seul individu ».

 

En d’autres termes le discours de la crainte et de l’imagination sur la mort peut lui-même conduire à d’autres morts. La méditation sur la mort appelle la mort non plus à une simple échelle individuelle, mais à une échelle politique.

 

Comment s’en sortir alors ? Comment tenir un discours rationnel sur la mort ? La seule certitude que nous ayons à ce sujet, c’est que la mort arrivera un jour. Faut-il alors basculer du discours de la crainte au discours du désespoir ?

Ce n’est certainement pas l’option choisie par Spinoza. Ce qu’il s’agit de faire, c’est de vivre selon la raison, c'est-à-dire selon « l’utile qui nous est propre ». En matière de mort, quelle est l’attitude rationnelle alors ?

Elle consiste à voir que la mort vient nécessairement de l’extérieur. Comme le dit le philosophe :

« Nulle chose ne peut être détruite, sinon par une cause extérieure » (Ethique III proposition 4).

Notre corps est composé d’une infinité de parties et ces parties sont en rapport harmonique les unes avec les autres. C’est ce qui rend la vie possible. La mort et le mourir, c’est ce qui rompt cette harmonie et cette convenance des rapports : une veine éclate et ne rend plus la circulation sanguine possible par exemple. C’est la mort qui s’ensuit. La mort est de ce fait destruction des rapports du corps humain. Pour une société comme la notre, qui dispose incontestablement d’une médecine plus efficace que celle du XVIIème siècle, la tâche est en premier lieu de rendre ces rapports harmonieux du corps humain utiles et efficaces le plus longtemps possible. Vient ensuite la période du vieillissement de l’individu, c'est-à-dire le moment où les rapports du corps humain se dégradent irrémédiablement et où la mort est « programmée » à échéance plus où moins brève. Dans ces moments là, l’individu touché aura certainement tendance à se réfugier à nouveau dans l’imaginaire de la crainte ou éventuellement de l’espoir. Naturellement dans ces cas là, une réponse doit être médicale, mais aussi également éthique. Le rôle du médecin à ce moment d’une vie doit être de suspendre autant que possible les souffrances. Mais ceci n’est jamais simple puisque l’usage de certaines thérapies peut hâter la mort ou bien la provoquer purement et simplement. En un sens, c’est un choix individuel. Mais c’est également un choix collectif. Doit-on autoriser l’euthanasie dans certaines conditions ou bien la répudier purement et simplement parce qu’elle serait un acte de suicide ?

Je me rappelle que le philosophe Gilles Deleuze, grand lecteur et grand commentateur de Spinoza, avait décidé d’interrompre sa vie en se défénestrant, alors qu’il était, semble-t-il, atteint d’une maladie incurable. Je ne sais pas s’il a eu raison. A ma connaissance, il n’a pas laissé d’explication à son geste. Ce qui est certain, c’est que passé un certain degré d’impotence, la question de la poursuite de la vie se pose indiscutablement.

 

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