Théâtre - 1 -

S'il faut croire à la lumière dans la gloire du théâtre ? Oui !

L'audace du papillon L'audace du papillon

C'est qu'il a manqué, n'est-ce pas ? Évidemment, celles et ceux qui ne vont pas au théâtre ou si rarement n'ont pas vu son absence. Il est devenu un fantôme, un si peu dans la vie de la cité, rassemblant tous les fantômes antiques - tellement vivants - depuis l'avènement des cinémas et l'invasion des télévisions d'après-guerre. Je souligne tout de même l'effort d'un Jean Vilar qui a lutté effrontément pour essayer de le rendre à son origine, le peuple. Avignon, malgré quelques rêves qui rodent encore sur quelques planches, n'est qu'un supermarché. La profusion éloigne l'espace ouvert à de véritables découvertes. Seuls restent les convaincus d'une quelconque première heure. Il est vrai cependant que plusieurs études nous prouveraient le contraire. Elles concernent l'ensemble des fréquentations de tous les secteurs du spectacle vivant - professionnel et amateur, payant et gratuit -. Ce qui a mon avis ne signifie rien. La démographie galopante des trente glorieuses explique ce constat statistique. La population d'une manière générale boude le chemin qui mène aux scènes théâtrales véritablement habitées.

Mais je m'éloigne du sujet qui m’amenait ici. Je voulais parler de poésie. Et le théâtre en est le lieu vivant.
Dans ce qui suit j'ai tenté d'exprimer ce que nous éprouvons quand nos yeux abordent une représentation, quand la salle s'éteint et que le plateau se dévoile sous les projecteurs. Avant le verbe, il y a la lumière. Le poème est dans les pas qui nous conduisent au théâtre, le poème est dans ce geste que nous faisons en y pénétrant, le poème est dans le fauteuil qui accepte notre corps, le poème est dans le sourire que nous adressons à notre voisine, notre voisin, le poème est là, à jamais, toujours présent. Le poème est cette présence continue. Ce qui fait la vie même. Ce que nous pouvons voir si notre regard s'ouvre.

THÉÂTRE - 1 -

Une ébauche du corps qui parle.

au commencement
l’obscur est là
autour de nous

au commencement
comme avant le poème
au commencement
comme avant une vie

c’est un énigmatique silence posé

pour un bref instant
dans le noir

c’est une surprise
car nous chuchotions encore
avant
et la lampe éteinte
nous a fait taire

il y a toujours un petit malaise avec l’obscurité

alors
nous
peuple assis
ici
c’est une attente qui nous surprend
une maladroite attente
dans un manque d’espace palpable et sûr

cette attente
qui nous saisit
semble inefficace
rien ne vient

nous avons été soustraits à la lumière
et nous espérons qu’elle s’en vienne encore
qu’elle soit
plutôt
qu’elle soit
à nouveau
il faut donc que le noir soit comblé
pour déjouer l’attente

cela paraît interminable

et puis
alors
soudain
la lumière
à l’orée de la pénombre

c’est un frémissement qui nous soulage
l’espace s’ouvre sur le néant enfin passé

enfin

la lumière est là
notre attention est autre
l’attente même subit une mue nouvelle

nous ajustons nos peaux
peut-être
et cela nous rassure

car un lieu s’est ouvert
un lieu vierge

de l’inconnu dans le connu du monde

et cela vibre
et cela est coloré
et cela est blanc
cela est bleu
cela est rouge

qu’importe

cela est
à nos yeux
un lieu
une place
une chambre vide
une simple géométrie
un confins d’univers

un espace
dans nos multiples solitudes

cela est

notre regard fouille
entre la surface éclairée
et des lambeaux d’ombres qui nous entourent encore
c’est une frontière qui scintille

et nous
peuple assis

notre regard fait une mise au point

puis un corps
un corps dans l’espace

un corps
un corps apparaît

une onde nous parvient
une ondée
une averse
un rayonnement
un éclair

avec ce corps
l’espace a changé
c’est une lumière sous la lumière

par la magie de cette présence
quelque chose advient dans l’immobilité d’une clarté

un mouvement
nous sommes conquis par le mouvement

le corps se déploie
présence cosmologique
soleil ou lune
galaxie
nébuleuse
amas d’une matière mobile

un corps est là
notre regard se soumet
à son rythme

il nous parle
le corps parle

et nous
peuple vivant
assis

nous recevons cette parole
et nous y répondons

c’est un désir
que nous attendions
oui
un désir dans son attente ambiguë
avant que n’apparaisse
le corps

c’est un échange diffus
un partage subtil
que nous soupçonnions
qui se révèle à nos yeux
ce corps
donné
offert

ainsi
nous avons la réponse à notre attente
enfin
se noue un dialogue espéré

le corps parle

c’est une fatigue
et nous sommes fatigués
c’est un bonheur
et nous sommes heureux
c’est une question
nous répondons au questionnement
silencieusement

nos corps aussi
nous
assis

nos corps aussi
parlent

devant nous
c’est un chagrin
c’est un amour
c’est une haine
c’est un espoir
et nous voilà
chagrinés
amoureux
emplies de haine
espérant

le corps parle
il continue son geste
son flot sensuel
son mouvement
sa dynamique
et cela nous submerge
nous éprouvons
les émotions
de ce corps
qui parle

devant nos pupilles attentives
notre regard qui répond dans notre immobilité

oui
nous répondons
à ce corps
qui joue

et qui se joue aussi
de nous

car il pose sa question
la question du corps habité
habile et souple
un corps habité pleinement
un corps lumineux
qui nous éclaire

un corps habité
par Beckett
par Molière
par Pinter
par Ionesco
par Shakespeare
par Racine
par Camus
par Bernhard
par Jarry
par Lagarce
par Marivaux
par Gorki
par Tchekhov
par Corneille
par Adamov
par Levin
par Gaudé
par Visniec
par Brecht
par Goldoni
par Gombrowicz
par Hugo
par Tardieu
par Genet
par Rostand
par Giraudoux
par Koltès
par Jodorowski

habité
par tant d’autres encore
à l’aube de nos civilités
à la naissance des tragédies
aux premiers cris des comédies

Eschyle Sophocle Euripide Aristophane Sénéque Plaute Térence

habité
par tant d’autres encore
aux frontières des territoires connus
et aux sources vives de l’age de l’Homme
habité
par tant d’autres noms
encore invisibles
ou même
fugaces fantômes éloignés de nous
avec leurs folles histoires humaines

ce corps
c’est la vie même
c’est l’image de la vie
c’est la représentation

nous y voyons nos propres larmes
nos propres errements
nos joie
nos peines

notre condition
et les conditions qui mènent
aux changements
aux mutations
et à l’universel

c’est notre esprit qui s’enflamme
devant ce corps
c’est notre esprit qui voit
nous
nous sommes
peuple
assis

devant l’histoire

et puis
et puis viendra la voix …

Zakane ( mars 2018 )

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